Pourquoi le libéralisme est coupable de haute trahison

 

L’actualité nous aura tristement donné raison : il y a un mois et demi, nous fustigions dans « La guerre tiède » les inconséquences de la politique intérieure et extérieure de la France – sans prévoir que ces inconséquences de l’idéologie auraient de telles conséquences dans la réalité qui toujours rattrape l’idéologie.

Parmi les multiples causes qu’on cherche aux attentats de vendredi dernier, parmi les multiples coupables dont on fait quotidiennement le procès, l’une des moins identifiées est sans doute le rôle du politique, qui s’est tout d’un coup drapé de blanc en décrétant l’unité nationale. Cette mesure – exactement comme l’Union sacrée en 1914 ou le Bloc national en 1919 – a pour avantage de camoufler la responsabilité du politique, respectivement lors des attentats ou lors d’une guerre.

La manœuvre a pourtant eu un effet limité : très vite, et de façon assez indécente, les partis politiques sont retournés au pugilat, dans l’arène de l’Assemblée, en s’accusant à qui mieux mieux de tous les maux. Comme d’habitude, ils ont fait mine d’ignorer que l’UMP/LR et le PS sont aux commandes de l’État depuis que la menace islamiste s’est précisée, dans les années 1990. Le discours de François Hollande après les attentats était, à cet égard, hautement stratégique : il a consisté à reprendre par avance les idées de droite, voire d’extrême droite, relayées sur les plateaux médiatiques avec l’éternelle rengaine, « ah ! si on nous avait écoutés ». Reprendre les idées de droite ? Il l’avait déjà fait sur le terrain socio-économique bien avant de le faire sur ces thèmes. Et si c’était justement l’origine du problème ? Si ces idées libérales comptaient parmi les causes premières des attentats de vendredi dernier ?

À double titre, donc, aussi bien en politique intérieure qu’en politique extérieure.

1) Les attentats signent la faillite d’une politique ordo-libérale qui a consisté à détruire la police de proximité, les services de renseignement, l’armée, la santé, l’éducation – autant d’acteurs qui s’avèrent aujourd’hui en première ligne dans l’opération de reconquête, dans la tentative de ressouder un pays sur des principes républicains. Après avoir démissionné de presque toutes ses fonctions régaliennes, l’État découvre aujourd’hui la chaîne de conséquences absolument lamentables de la politique d’austérité. François Hollande jure maintenant ses grands dieux que le « pacte de sécurité » l’emportera sur le « pacte de stabilité » budgétaire (celui dont l’Allemagne nous chantait les louanges) : il aurait mieux fait de parler de « pacte d’instabilité », car ce pacte a permis à l’islamisme de semer la mort, sur les cendres fraîches de l’État.

2) Les attentats coordonnés au Moyen-Orient soulignent un point sur lequel nous attirions l’attention le mois dernier, à savoir les tares de la géopolitique française. Combien symbolique apparaît aujourd’hui le choix d’avoir vendu nos avions, non pas à la Russie, ce nouvel allié en Syrie, mais à l’Arabie saoudite dont les affinités avec l’islamisme radical sont de moins en moins dissimulables ! Sans parler des grandes démonstrations d’amitié prodiguées au Qatar : elles furent inaugurées sous Nicolas Sarkozy, défendues ensuite par François Fillon, et n’ont jamais été remises en question par le Parti socialiste au pouvoir. Oui, Hollande ressemble à Bush : pas seulement à travers son discours aux accents guerriers, qui sonne plutôt comme un aveu de faiblesse, mais par ce même refus de comprendre en quoi son propre gouvernement a joué un rôle, dans ce vendredi dramatique que nous avons connu.

Gauvain

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Ordres et désordre

Aujourd’hui, l’action politique se caractérise à la fois par une multiplication de lois et de contraintes d’essence technocratique, et par une démission dans le maintien d’un ordre républicain et progressiste.

D’un côté, une série d’injonctions toutes plus absurdes les unes que les autres, dont voici quelques échantillons :
– interdiction de faire du feu de cheminée à Paris, et peut-être de fumer chez soi dans l’ensemble du territoire
– obligation de s’équiper de détecteurs de fumée, d’ampoules basse consommation, pour satisfaire aux lobbys commerçants
-redécoupage d’une carte de régions, pour ainsi dire du jour au lendemain, avec retour aux frontières de 1870 pour l’Alsace-Lorraine

D’un autre côté, une série d’infractions bénies par la loi et caractéristiques d’un état d’esprit « défaitiste » quant à la préservation de l’idéal démocratique :
– laisser-faire économique grandissant, passant par l’abandon des règles, des lois, afin d’augmenter une production qui ne trouve déjà pas sa demande [i]
– laisser-aller à l’école, passant par l’abandon des notes, des évaluations, du redoublement, afin de donner satisfaction aux lobbys de parents d’élèves
– laisser-aller dans le domaine de la laïcité, passant par la distribution parfois monopolistique, et à l’école, de plats sanctifiés par telle ou telle religion

On voit bien quelle est la logique de ce non-sens : quand les lobbys se mettent à faire les lois, cela ne peut mener qu’à l’oubli de « la » loi et à la multiplication de revendications individualistes ou corporatistes. Sans qu’il n’y paraisse, s’équiper de détecteurs de fumée et abandonner les notes à l’école s’inscrit dans le même processus socio-historique. Ce n’est pas un hasard si les attaques contre la laïcité se font particulièrement sensibles dans une école où l’on a laissé toute autorité aux parents et où la mixité sociale a été perdue de vue. L’UMP a organisé le laissez-faire économique, le PS le complète par le laissez-faire à l’école. Rien d’étonnant à ce que le FN avec ses mots ronflants apparaisse comme le garant d’un « ordre » dont on a oublié sur quels principes républicains il reposait. L’action politique est paralysée parce qu’elle ne croit même plus en sa propre légitimité, c’est-à-dire en celle du peuple – d’un « tous » qui ne soit pas simplement une addition de « chacun ».

Gauvain

[i] Dernière idée en date : permettre le travail dominical pour rattraper « nos voisins allemands ». Apparemment, les experts ne se sont pas déplacés de l’autre côté du Rhin : ils auraient vu que les commerces y sont fermés le dimanche, parfois même le samedi après-midi, et ferment en semaine vers 18h30.

La vraie facture de l’UMP

L’affaire des comptes de campagne, nous répète-t-on à l’envi, serait une affaire « interne » à l’UMP. C’est une manière particulièrement hypocrite de dédouaner ce parti car ce sont les citoyens français qui paient presque chaque affaire. Nous nous proposons ici de faire un calcul sommaire pour avoir une idée de ce qu’aura coûté au pays le parti qui n’a que le mot « austérité » à la bouche – quand il s’agit des autres – et qui a tenu les finances de la France de 2002 à 2012.

Revenons au montant des comptes de campagne autorisés par la loi pour un parti qui se présente à l’élection présidentielle en France : 22,5 millions d’euros. Tous les partis politiques ont joué le jeu, sauf l’UMP. Le Conseil constitutionnel – qui ne fait que valider la décision de la Commission nationale de contrôle des comptes de campagne – a d’abord reconnu une facture de 23 millions, excédentaire d’un demi-million d’euros. Les sarkozystes avaient alors poussé les hauts cris. En fait, ce chiffre a été relevé à 33 millions depuis l’affaire Bygmalion, voire – selon les documents révélés par le journal indépendant Mediapart – à 39 millions. Comment l’UMP de Nicolas Sarkozy a-t-elle financé, dans un premier temps, le dépassement de ses comptes de campagne ? Réponse partiale des journalistes : par le recours aux dons des seuls militants (le « Sarkothon »), qui représentent 11 millions d’euros. Réponse réelle : par les dons déductibles d’impôts à raison de 66 %, ce qui représente un manque à gagner d’autant pour l’administration fiscale.

Depuis l’affaire Bygmalion, de nouveaux éléments ont été portés à la connaissance du public. On a ainsi découvert que le groupe parlementaire de l’UMP, sous l’égide de Christian Jacob, avait accordé 3 millions d’euros à son parti à titre exceptionnel : ces millions proviennent des subventions accordées par l’Etat aux groupes parlementaires. On peut donc considérer que le contribuable a payé la facture une deuxième fois. Ajoutons à ces 3 millions les 7 millions que le groupe UMP de l’Assemblée nationale (toujours selon Mediapart) a accordé en prestations de service au bénéfice de Bygmalion, et le montant provisoire avoisine déjà les 15 millions d’euros. Cependant, la principale question posée par l’affaire Bygmalion est : où sont passés les autres 15 millions d’euros[i] qui séparent la facturation UMP « officielle » et la facturation Bygmalion, tout aussi « officielle » puisque la police a retrouvé les documents qui font foi ?

Si l’on ajoute à ces éléments que c’est encore le citoyen qui a payé le passage de Nicolas Sarkozy à la télévision publique, sur France 2, afin de répondre aux accusations portées contre lui dans de multiples affaires, on peut dire que l’UMP est devenu – pour reprendre le jargon cher à la droite – un véritable parti d’assistés qui vit depuis des années aux crochets de la société. Nul doute qu’une politique de rigueur digne de ce nom, pour réduire les frais de fonctionnement de l’Etat en France, commencerait par mettre en œuvre la dissolution de l’UMP.

Gauvain

[i] A l’heure où nous écrivons ces lignes, on apprend que l’UMP a payé les billets d’avion de Mme Copé à hauteur de 24 millions d’euros, son époux s’étant trouvé à court avec les seuls 27 millions d’euros qu’on daignait lui octroyer à cet effet.

Combattre (le libéralisme)

Le titre de cet article est très simple ; il répond à l’esprit du blog Contrat social. Le réaffirmer après les élections européennes, c’est dire que le combat ne doit pas changer en fonction des âneries médiatiques et qu’il ne faut pas se tromper d’ennemi.

On peut interpréter doublement ces élections, en soulignant que les deux interprétations ne s’excluent pas. Soit les considérer comme de vraies élections européennes, et reconnaître que le vote répond à un ras-le-bol bien compréhensible envers ce que nous appelons l’idéologie : croire et faire croire qu’il n’y a qu’une seule voie possible. Il n’y a aucun paradoxe à ce que les Français ne veuillent ni abandonner l’euro ni continuer avec cette politique européenne : ils savent tout simplement que la politique en démocratie repose sur le pluralisme des idées et le rapport de forces, et réclament la fin de la scolastique qui assigne l’austérité comme unique modèle possible. La deuxième interprétation fait une lecture nationale de l’élection, dans la droite ligne des récentes municipales, et montre que les Français ont comme dans toute élection voté contre le pouvoir en place, en l’occurrence l’alliance UMP-PS. Comme nous le disions plus haut, ces deux lectures sont compatibles.

Après la lecture, vient le moment du bilan : comment en arrive-t-on à 25 % des bulletins exprimés qui votent Front national ? C’est à cela que nous espérons apporter des éléments de réponse, explicatifs mais surtout pratiques et prospectifs. Avant tout, il faut cesser de relativiser à chaque élection le score du Front national, comme Le Monde le fait depuis dix ans à chaque lendemain de défaite électorale pour le Parti socialiste ou l’UMP. Certes, les bulletins blancs ne sont toujours pas comptés, l’abstention est massive du côté des électeurs de gauche, le nombre de voix en chiffre absolu ne monte pas : cela étant dit, on est tenu de jouer le jeu dans les règles, sauf quand on est à l’UMP et qu’on est là pour soutenir une mafia. Or ces règles fixées par les institutions ont permis au Front national de se hisser de façon progressive et régulière parmi les prétendants à la première place. On ne peut commencer un combat sans reconnaître l’état des forces en présence et prendre au sérieux l’adversaire ; et s’il existait la proportionnelle, on n’aurait pas attendu si longtemps pour prendre la mesure de la tâche qui s’impose à la gauche.

Deuxième enseignement : les stratégies élaborées jusqu’ici pour contrer la progression du Front national ont peut-être ralenti son avancée, elles sont insuffisantes en l’état. Il faut donc avoir le courage d’abandonner les recettes qui plaisent tant, comme de faire passer les deux partis dominants pour ceux qui savent et les électeurs du FN pour des ignares. Le fait que « populisme » soit l’injure systématique envoyée à tout parti qui ne suit pas le dogme austéritaire montre à quel point UMP et PS font union nationale dans le mépris et la méconnaissance du peuple. Comment le « pacte républicain » fonctionnerait-il après les affaires Cahuzac et Copé ? Faire passer les électeurs d’un jour du Front national pour des antirépublicains (surtout quand on a dans son parti la Droite forte !) est sans pertinence et sans effet. Que la base du FN soit une extrême droite post-vichyste, c’est entendu ; que les gens qui ont rejoint le parti après le référendum de 2005 soient motivés avant tout par l’obsession des « étrangers », c’est contestable ; qu’ils soient fascistes, c’est manifestement faux : c’est se tromper d’époque et de grille d’interprétation. Les fascistes d’aujourd’hui sont ces libéraux qui reviennent à l’approche médico-raciale du XIXe siècle pour accabler les « pays du Sud », « malades de l’Europe » (sic) – et leur donner pour modèle les « pays du Nord » à l’économie « saine » (sic).

Pourquoi 25 % des bulletins sont-ils allés au Front national ? Telle est la question que ne se pose aucun grand média, parce qu’ils ne sont pas payés pour faire de l’investigation, et parce qu’il est plus facile de lancer des invectives que de réfléchir[i]. Les analystes qui rapprochent le Front national du Tea Party sont à côté de la plaque pour une raison simple : ce groupuscule extrémiste réclame la destruction de l’Etat (en quoi il se rapproche du programme de l’UMP et des petits Pascal Lamy du Parti socialiste), tandis que les électeurs du Front national sont pour la plupart découragés par la désaffection des structures publiques dans les zones rurales et les banlieues des petites villes. Ce n’est pas l’article mensuel du Monde sur « la France rurale », avec son ton d’ethnologue, qui réconciliera ces électeurs avec l’esprit dominant : ce type d’article en apprend plus sur la psychologie des rédacteurs du Monde que sur la situation concrète du pays. L’hôpital, l’école, la Poste, disparaissent du paysage et laissent à l’abandon des pans entiers du territoire national. Le ministère le plus important aurait dû être celui de l’égalité des territoires : le PS a eu l’idée de génie de le supprimer ! On a l’impression que les « socialistes » croient toujours aussi malin de faire monter le FN. Et la dernière idée de génie en date de Manuel Valls (que même Jean-Pierre Raffarin n’avait osé pousser à bout) serait de supprimer les régions pour satisfaire aux canons budgétaires !

Il est très inquiétant qu’aucun média ne détecte la deuxième raison du vote Front national alors qu’il suffit pour ce faire d’écouter les discours du maître d’orgue de la banalisation du FN, Florian Philippot. Là encore, on ferait mieux d’écouter avant de parler, et d’analyser la stratégie de l’adversaire plutôt que de faire les vierges effarouchées. Le Front national réussit non parce qu’il incarnerait l’ordre (chacun le voit à sa porte, et seuls les idéologues croient en avoir le monopole) mais parce que, contrairement au PS, il a un mot d’ordre. Or le mot qui revient le plus souvent dans la bouche de Marine Le Pen n’est clairement pas celui de progrès (puisque ce parti est classé à droite), mais pas davantage celui d’austérité. Non, le maître mot du FN est « protection ». Et si ses électeurs ne sont pas convaincus par son protectionnisme (le retour à l’euro, le retranchement dans la citadelle gauloise), ils sont sensibles à l’idée d’un Etat qui protègerait certains des membres (blancs mais pas musulmans, noirs mais catholiques, etc.) dont il représente les intérêts, non plus seulement financiers mais également moraux ou sociaux.

Centrer la politique sur la « protection » était déjà l’intuition de Martine Aubry : les grands médias l’accablaient pendant la primaire du PS en renvoyant le care à une vilaine pratique féministe américaine. La gauche devrait se tourner maintenant vers ce but : expliquer que ce qui n’est qu’un mot au FN désigne une politique à gauche ; distinguer entre une politique qui monte telle ou telle minorité contre une autre pour mieux régner et une politique qui cherche l’union entre toutes les composantes de la nation au service d’un bien commun ; enfin, convaincre les électeurs du FN – et les autres, bien sûr – que ce besoin de protection ne peut s’exprimer par le rétablissement de frontières morales, raciales, sociales entre les peuples, mais par la régulation économique, la protection sociale sans distinction et la distribution équitable des richesses.

Car le FN, rappelons-le, n’a rien d’un antilibéralisme ; il défend un libéralisme national, avec un pouvoir autrement plus fort que celui du Parlement européen, où le chef du Parlement (s’il subsiste) ne serait pas choisi au terme d’un concile entre David Cameron et Angela Merkel. Sur ce point, un parallèle pourrait être tenté avec la droite protectionniste d’un Jules Méline[ii] dans les années 1890, mais aussi avec la droite national-libérale des républicains aux Etats-Unis. En effet, les cadres du parti républicain et les grands entrepreneurs qui composent le gros de son électorat sont conscients de ce que l’Etat fait pour eux, par les milliards de subventions, par les traités inégalitaires qu’il impose aux autres pays pour qu’ils puissent envahir des marchés à la pelle, depuis la zone de libre-échange américaine jusqu’au traité transatlantique TAFTA qui devrait être à l’économie ce que l’OTAN fut à la diplomatie. Une différence : cette droite américaine ne se cache pas de faire reposer son libéralisme sur un Etat qui contrôle la monnaie, de défendre une politique protectionniste, de subventionner à milliards ses grands groupes et enfin de subordonner sa politique extérieure à l’impérialisme économique de ses grandes entreprises. Peut-être serait-on mieux inspiré de condamner le FN non parce qu’il est anti-républicain, mais parce qu’il est républicain au sens américain…

C’est sans doute une erreur d’avoir fait du FN l’ennemi numéro un alors qu’il ne demandait que cela. Le Front de gauche a fait preuve d’un certain courage politique, et cependant s’est trompé en privilégiant la lutte contre le FN au détriment de la lutte contre le libéralisme, abstraction faite des partis qui l’incarnent. Il semble avoir braqué des électeurs déboussolés qui, tout en se trompant de combat et d’ennemi, n’ont toutefois pas l’esprit de classe d’un électeur traditionnel de l’UMP. Ces électeurs ont répondu non au référendum de 2005 sur l’extension du libéralisme et s’opposent au traité libre-échangiste TAFTA, qui nous fait passer en douce de l’Union européenne à l’Union transatlantique. On doit lutter contre une idée (le populisme comme pseudo-représentation du peuple, jouant sur la division au sein même du peuple, afin d’imposer un pouvoir autoritaire qui ne serait pas plus populaire que la république de Chine du même nom), et non contre des électeurs qui sont souvent leurs propres dupes. Plus facile à dire après, c’est vrai. Mais le réservoir de voix est là, et peut-être sera-t-il plus facile de convaincre ceux qui votent encore, que de faire revenir aux urnes ceux qui se sont abstenus[iii].

Gauvain

[i] Au temps des guerres, les insultes lancées à l’adversaire servaient à la fois à se donner du courage et à reconnaître la valeur de l’ennemi avant de le combattre. Dans l’atmosphère aseptisée où nous plonge le PS, les insultes ont remplacé le combat. 

[ii] Cette comparaison vaut ce qu’elle vaut, car Jules Méline était un modéré. Nous faisons surtout allusion à ses deux mesures pour soutenir les paysans français pendant la crise, à savoir l’instauration de tarifs protectionnistes et la création d’un crédit agricole.

 [iii] Notons que les bulletins blancs cumulés auraient fait 4 % des voix. Les grands médias  n’en parlent pas, faute de lobby pour défendre les bulletins blancs.

Entre trois maux…

Jamais deux sans trois : après le bilan salé laissé par cinq ans d’UMP – faillite économique, faillite sociale, faillite morale –, repris et poursuivi sans scrupule depuis deux ans par le Parti socialiste, voici un troisième larron intéressé par la soupe et aussi bien servi par les médias que l’avaient été en leur temps Sarkozy, DSK et Hollande : le Front national. Ou plutôt – car la lâcheté n’est pas propre à l’UMP et au PS –,
le « Rassemblement bleu marine », puisque l’extrême droite dans ce pays n’ose pas dire son nom et fait passer la droitisation de la vie politique française pour « la fin du bipartisme droite/gauche ». Voilà donc Marine Le Pen, gonflée à bloc par ses résultats au premier tour des municipales, promettant après sept années de droite (Chirac était un centriste à côté !) un grand « renouvellement » qui consistera à passer la barre… à droite.

On comprend mieux pourquoi les médias ont décidé, depuis quelques mois, de faire la promotion du Front national : tout changera pour que rien ne change, l’idéologie droitière – immigration, fiscalité – passera peut-être mieux avec Marine Le Pen. Sans rire, nous entendons certains commentateurs prétendre que la fille de Jean-Marie Le Pen incarne un changement de génération… Dans ces conditions, on se dit que Thomas Hollande et Jean Sarkozy ont toutes leurs chances pour se présenter aux présidentielles de 2022 !

Soyons sérieux : que peut-on attendre de nouveau du Front national ? Qu’ils gênent un peu « Bruxelles » comme le prétend Mme Le Pen ? Mais il n’y a qu’à voir la réaction de l’Union européenne quand un parti d’extrême droite arrive au pouvoir en Autriche ou en Hongrie : ils s’en accommodent tout à fait, à la fois par couardise mais aussi parce qu’ils sont assurés que la politique socio-économique ne changera pas. Tout juste faudra-t-il trouver un compromis entre les immigrationnistes du Medef et les xénophobes d’extrême droite ; mais l’essence du libéralisme n’est-elle pas de toujours trouver des compromis – et d’abandonner ses grandes missions salvatrices pour des compromissions ?

En ces conditions, il ne s’agira pas dimanche de voter « utile », comme le veut le Parti socialiste qui a grand besoin d’un renfort d’idiots utiles ; il ne s’agira pas d’opposer à la dureté du Front national la mollesse d’un Front républicain. Au-delà du second tour de ces municipales, l’enjeu pour la gauche est d’opérer enfin sa recomposition, si elle ne veut pas céder face à la recomposition de la droite à laquelle on assiste lentement mais sûrement. Entendre Henri Guaino dire que François Bayrou n’est pas à droite est hautement significatif de ces manoeuvres post-sarkozystes. Une fois que l’extrême droite du FN et la droite extrême de l’UMP auront fusionné, non plus seulement dans le discours idéologique mais sur le terrain, la gauche aura tout intérêt à avoir construit une opposition farouche et déterminée. Sans cela, il y aura des grincements de dents beaucoup moins drôles à entendre que ceux d’hier.

Gauvain

Le référendum suisse contre l’immigration

Comme avec chaque article, nous n’avons pas l’intention ici d’attaquer la Suisse en particulier, mais de comprendre les racines du mal libéral dont le référendum suisse est un exemple criant. Ce référendum, mené à l’initiative de l’UDC (qui correspond à l’UMP suisse dans son double versant conservateur-libéral), proposait la restauration des quotas d’immigration : le oui l’a emporté à une courte majorité de 50,3 %, alors que depuis des mois, les médias annonçaient, selon leur habitude, l’inverse.

Mettons de côté notre agacement à voir une nouvelle fois les médias induire en erreur et, bien pire, avoir un effet contre-productif sur le résultat de la votation en suscitant la colère de ceux qui ne sont pas écoutés. Ces mêmes médias étaient d’autant plus fâchés contre le résultat qu’ils avaient prévu le contraire, mais cela ne les a pas empêchés de pronostiquer aussitôt l’isolement dramatique de la Suisse[i], avec la gravité et la fatuité dont les journalistes de tous les grands médias eurent le secret pour saluer le jour radieux (sic) où la France passait à l’euro. Mais comme on sait depuis longtemps que les médias ne représentent qu’eux-mêmes et la classe qui les finance, quittons l’écume où bouillonne la colère de Christophe Barbier et Nicolas Demorand – pour poursuivre l’analyse dans les profondeurs où on ne les entendra plus.

Un rapide regard sur le vote montre une différence entre le non majoritaire en Suisse romande et le oui majoritaire à Genève : on pense naturellement au cas français et à la facilité du Front national à s’emparer des campagnes et des petites villes, tandis que l’UMP et le PS se partagent plutôt les grands ensembles urbains. Mais il s’agit moins d’opposer ici ce oui et ce non, avers et envers de la même médaille peu reluisante. En toutes choses, il faut chercher à qui le crime profite ; et, de même que dans les sondages, on en apprend beaucoup plus en analysant la question que les « réponses » ou les échantillons qu’on veut bien nous en donner.

Or revenons à l’origine du référendum suisse, qui n’a rien d’une « initiative populaire » mais tout d’une initiative partisane et idéologique. On l’a dit, l’UDC est à la fois conservateur sur le plan des mœurs (ne disons pas moral) et libéral sur le plan économique. La question posée par ce parti, déjà à l’origine du référendum contre la construction de minarets, était donc viciée de l’intérieur : par voie de conséquence, la double réponse l’est aussi. Entendons que si le non manifeste un réflexe de peur, de frilosité de la part de cantons accueillant pourtant peu d’étrangers, le oui manifeste seulement la conformité au dogme libéral de l’immigration économique choisie, celui-là même que l’Union européenne (par la voix de Berlin) s’est empressée de rappeler, sitôt connus les résultats de la votation. Car s’il n’est pas question pour l’UE de remettre dans le bateau les immigrants qui se noient, il s’agit bien de conserver ceux qui viennent remplir les places vacantes sur le marché du travail : c’est même à ces places « libres » que se limite la « liberté » des « libéraux »[ii].

Ainsi, qu’on ne compte sur nous ni pour saluer la victoire imprévue du non – ces idiots utiles – ni pour saluer les partisans du oui – ces idiots inutiles qui sont, à l’instar du Parti socialiste en France, les premiers responsables de la montée du non. Nous voyons simplement s’exprimer à travers ce référendum les deux visages du libéralisme européen, économique et sociétal, à savoir le néolibéralisme et l’extrême droite. L’UDC n’a aucun problème à défendre le secret bancaire et les capitaux étrangers tout en refusant l’arrivée d’immigrés : elle n’a pas plus de conscience que l’UMP et pense que la synthèse de ses deux courants idéologiques vaut bien cette schizophrénie – comme Jean-François Copé, quand il défend les prières de rue des Veilleurs contre le mariage pour tous, pense que l’Elysée vaut bien une messe.

Gauvain


[i] Le Point a tout osé en parlant de « mise au pilori ». Pour une fois, ils risquent de se mettre à dos Valeurs actuelles ! http://www.lepoint.fr/monde/la-suisse-tente-d-eviter-la-mise-au-pilori-11-02-2014-1790605_24.php

[ii] Le patronat suisse ne s’y trompe pas et sait qu’il n’a rien à craindre, témoin http://www.lematin.ch/suisse/Nick-Hayek-Pas-de-raison-d-avoir-peur/story/19185699

L’allègement des entreprises-charges

Les cadeaux fiscaux pleuvent comme jamais sur les entreprises, selon un rythme inversement proportionnel à la hausse des impôts sur les ménages. Aucune remise à plat à espérer de ce côté ! Le MEDEF, par la voix de son nouveau pion, Pierre Gattaz, fait toujours la fine bouche devant les milliards qu’il parvient à voler aux citoyens n’ayant pas de lobby suffisamment puissant pour se faire entendre ou n’ayant encore cassé aucun radar sur les routes. L’UMP n’a toujours pas agrandi le lexique de son vocabulaire macro-économique, qui se réduit imperturbablement à « compétitivité », comme s’il suffisait de produire pour que les gens consomment. Mais s’il fallait recenser les inepties des uns et des autres, le blog se transformerait rapidement en somme indigeste ; contentons-nous ici de lancer quelques pistes qui permettraient de réduire les fameux « coûts » des grandes et moyennes entreprises pour le bénéfice de tous, sans en passer par ces « allègements » de cotisations patronales – qu’il faudrait plutôt nommer enclumes sur le dos du reste du monde.

1) Fixer un taux de proportionnalité entre le plus haut et le plus bas salaire de l’entreprise. Plutôt qu’un plafonnement, qui reviendrait à limiter de facto la marge de progression des bénéfices de l’entreprise, plutôt qu’un relèvement au rabais des parachutes fiscaux, qui ne touche que les grandes entreprises et n’aurait d’effet que ponctuel, la proportionnalisation des salaires s’annonce comme une mesure juste, équitable, réaliste, dans la mesure où elle garantit un taux d’accroissement conjugué des revenus et favorise la cohésion entre les membres de l’entreprise. Par salaire, on entend soit un revenu fixe, soit la part du chiffre d’affaires de l’entreprise qui revient effectivement au patron ou à ses gérants/sous-dirigeants. L’écart type entre le revenu le plus élevé (R) et le plus bas (r) pourrait être d’abord assez large (R = 20 x r) puis aller se réduisant pour atteindre 10 x r à moyen terme : ainsi, dans une entreprise où l’ouvrier le plus mal payé touche 1430 euros/mois, le dirigeant ne pourra dépasser 28 600 euros dans un premier temps, 14 300 euros ensuite. On garantira ainsi que la redistribution suit les effets positifs de la croissance et que, pour une même entreprise, le gel éventuel des salaires des employés trouve sa justification dans le gel effectif du salaire des dirigeants.

2) Rationaliser, c’est-à-dire limiter au strict nécessaire les diverses notes de frais dans les entreprises. On ne compte pas les entreprises, de moyenne ou grande taille, qui abusent de ce système : il semble que l’abus soit consubstantiel, et les notes de frais se transforment parfois en véritables cadeaux réservés aux cadres supérieurs. Limitation des frais de transport (pourquoi prendre le taxi au lieu du métro ?), des déjeuners d’affaires (pourquoi inviter dix personnes quand trois suffisent ?), des envois postaux, etc., voilà quelques-unes des pistes qui auraient dû être suivies depuis longtemps par les dirigeants eux-mêmes pour le compte de l’entreprise, et que l’Etat devrait en amont rappeler aux dirigeants, en aval retenir comme solution alternative au licenciement de personnel.

3) Rétablir l’autorisation administrative préalable de licenciement, conquête de l’après-guerre qui fut supprimée en 1986 sous la pression d’un certain Yvon Gattaz, père du pion du même nom.

4) Proportionner la somme touchée par tout patron qui quitte son entreprise en fonction du chiffre d’affaires effectif de celle-ci. Loin de nuire à la productivité de l’entreprise, cette mesure devrait la multiplier, car la prime de départ du patron sera conditionnée à ses résultats effectifs, comme c’est le cas pour tout employé qu’on charge d’une mission. On va dans le sens d’une plus grande incitation à réussir, tout en protégeant les salariés au cas où l’entreprise perdrait de l’argent.

5) Redéployer systématiquement les sommes réservées aux « parachutes » et autres primes des grands patrons dont l’entreprise ferme, afin d’indemniser les salariés licenciés ou de prolonger la durée de vie de l’entreprise.

6) Supprimer une grande partie des niches fiscales et contournements « légaux » permettant notamment aux grands groupes de ne quasiment pas payer d’impôt sur les sociétés.

7) Imposer les dividendes des entreprises selon des tranches jusqu’à un seuil de 100 %, afin de limiter la place de ces revenus parasites dans l’économie et de limiter l’effet de limitation de l’investissement que produit la rentabilité excessive du capital.

8) Assurer un suivi de tout « allègement de charges » accordé aux entreprises afin d’en garantir la cohérence économique, autrement dit en finir avec les chèques en blanc du type « crédit impôt compétitivité emploi », quatre mots dont on n’a même pas réussi à tirer une phrase cohérente…

Gauvain et Gavroche