Ordres et désordre

Aujourd’hui, l’action politique se caractérise à la fois par une multiplication de lois et de contraintes d’essence technocratique, et par une démission dans le maintien d’un ordre républicain et progressiste.

D’un côté, une série d’injonctions toutes plus absurdes les unes que les autres, dont voici quelques échantillons :
– interdiction de faire du feu de cheminée à Paris, et peut-être de fumer chez soi dans l’ensemble du territoire
– obligation de s’équiper de détecteurs de fumée, d’ampoules basse consommation, pour satisfaire aux lobbys commerçants
-redécoupage d’une carte de régions, pour ainsi dire du jour au lendemain, avec retour aux frontières de 1870 pour l’Alsace-Lorraine

D’un autre côté, une série d’infractions bénies par la loi et caractéristiques d’un état d’esprit « défaitiste » quant à la préservation de l’idéal démocratique :
– laisser-faire économique grandissant, passant par l’abandon des règles, des lois, afin d’augmenter une production qui ne trouve déjà pas sa demande [i]
– laisser-aller à l’école, passant par l’abandon des notes, des évaluations, du redoublement, afin de donner satisfaction aux lobbys de parents d’élèves
– laisser-aller dans le domaine de la laïcité, passant par la distribution parfois monopolistique, et à l’école, de plats sanctifiés par telle ou telle religion

On voit bien quelle est la logique de ce non-sens : quand les lobbys se mettent à faire les lois, cela ne peut mener qu’à l’oubli de « la » loi et à la multiplication de revendications individualistes ou corporatistes. Sans qu’il n’y paraisse, s’équiper de détecteurs de fumée et abandonner les notes à l’école s’inscrit dans le même processus socio-historique. Ce n’est pas un hasard si les attaques contre la laïcité se font particulièrement sensibles dans une école où l’on a laissé toute autorité aux parents et où la mixité sociale a été perdue de vue. L’UMP a organisé le laissez-faire économique, le PS le complète par le laissez-faire à l’école. Rien d’étonnant à ce que le FN avec ses mots ronflants apparaisse comme le garant d’un « ordre » dont on a oublié sur quels principes républicains il reposait. L’action politique est paralysée parce qu’elle ne croit même plus en sa propre légitimité, c’est-à-dire en celle du peuple – d’un « tous » qui ne soit pas simplement une addition de « chacun ».

Gauvain

[i] Dernière idée en date : permettre le travail dominical pour rattraper « nos voisins allemands ». Apparemment, les experts ne se sont pas déplacés de l’autre côté du Rhin : ils auraient vu que les commerces y sont fermés le dimanche, parfois même le samedi après-midi, et ferment en semaine vers 18h30.

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Combattre (le libéralisme)

Le titre de cet article est très simple ; il répond à l’esprit du blog Contrat social. Le réaffirmer après les élections européennes, c’est dire que le combat ne doit pas changer en fonction des âneries médiatiques et qu’il ne faut pas se tromper d’ennemi.

On peut interpréter doublement ces élections, en soulignant que les deux interprétations ne s’excluent pas. Soit les considérer comme de vraies élections européennes, et reconnaître que le vote répond à un ras-le-bol bien compréhensible envers ce que nous appelons l’idéologie : croire et faire croire qu’il n’y a qu’une seule voie possible. Il n’y a aucun paradoxe à ce que les Français ne veuillent ni abandonner l’euro ni continuer avec cette politique européenne : ils savent tout simplement que la politique en démocratie repose sur le pluralisme des idées et le rapport de forces, et réclament la fin de la scolastique qui assigne l’austérité comme unique modèle possible. La deuxième interprétation fait une lecture nationale de l’élection, dans la droite ligne des récentes municipales, et montre que les Français ont comme dans toute élection voté contre le pouvoir en place, en l’occurrence l’alliance UMP-PS. Comme nous le disions plus haut, ces deux lectures sont compatibles.

Après la lecture, vient le moment du bilan : comment en arrive-t-on à 25 % des bulletins exprimés qui votent Front national ? C’est à cela que nous espérons apporter des éléments de réponse, explicatifs mais surtout pratiques et prospectifs. Avant tout, il faut cesser de relativiser à chaque élection le score du Front national, comme Le Monde le fait depuis dix ans à chaque lendemain de défaite électorale pour le Parti socialiste ou l’UMP. Certes, les bulletins blancs ne sont toujours pas comptés, l’abstention est massive du côté des électeurs de gauche, le nombre de voix en chiffre absolu ne monte pas : cela étant dit, on est tenu de jouer le jeu dans les règles, sauf quand on est à l’UMP et qu’on est là pour soutenir une mafia. Or ces règles fixées par les institutions ont permis au Front national de se hisser de façon progressive et régulière parmi les prétendants à la première place. On ne peut commencer un combat sans reconnaître l’état des forces en présence et prendre au sérieux l’adversaire ; et s’il existait la proportionnelle, on n’aurait pas attendu si longtemps pour prendre la mesure de la tâche qui s’impose à la gauche.

Deuxième enseignement : les stratégies élaborées jusqu’ici pour contrer la progression du Front national ont peut-être ralenti son avancée, elles sont insuffisantes en l’état. Il faut donc avoir le courage d’abandonner les recettes qui plaisent tant, comme de faire passer les deux partis dominants pour ceux qui savent et les électeurs du FN pour des ignares. Le fait que « populisme » soit l’injure systématique envoyée à tout parti qui ne suit pas le dogme austéritaire montre à quel point UMP et PS font union nationale dans le mépris et la méconnaissance du peuple. Comment le « pacte républicain » fonctionnerait-il après les affaires Cahuzac et Copé ? Faire passer les électeurs d’un jour du Front national pour des antirépublicains (surtout quand on a dans son parti la Droite forte !) est sans pertinence et sans effet. Que la base du FN soit une extrême droite post-vichyste, c’est entendu ; que les gens qui ont rejoint le parti après le référendum de 2005 soient motivés avant tout par l’obsession des « étrangers », c’est contestable ; qu’ils soient fascistes, c’est manifestement faux : c’est se tromper d’époque et de grille d’interprétation. Les fascistes d’aujourd’hui sont ces libéraux qui reviennent à l’approche médico-raciale du XIXe siècle pour accabler les « pays du Sud », « malades de l’Europe » (sic) – et leur donner pour modèle les « pays du Nord » à l’économie « saine » (sic).

Pourquoi 25 % des bulletins sont-ils allés au Front national ? Telle est la question que ne se pose aucun grand média, parce qu’ils ne sont pas payés pour faire de l’investigation, et parce qu’il est plus facile de lancer des invectives que de réfléchir[i]. Les analystes qui rapprochent le Front national du Tea Party sont à côté de la plaque pour une raison simple : ce groupuscule extrémiste réclame la destruction de l’Etat (en quoi il se rapproche du programme de l’UMP et des petits Pascal Lamy du Parti socialiste), tandis que les électeurs du Front national sont pour la plupart découragés par la désaffection des structures publiques dans les zones rurales et les banlieues des petites villes. Ce n’est pas l’article mensuel du Monde sur « la France rurale », avec son ton d’ethnologue, qui réconciliera ces électeurs avec l’esprit dominant : ce type d’article en apprend plus sur la psychologie des rédacteurs du Monde que sur la situation concrète du pays. L’hôpital, l’école, la Poste, disparaissent du paysage et laissent à l’abandon des pans entiers du territoire national. Le ministère le plus important aurait dû être celui de l’égalité des territoires : le PS a eu l’idée de génie de le supprimer ! On a l’impression que les « socialistes » croient toujours aussi malin de faire monter le FN. Et la dernière idée de génie en date de Manuel Valls (que même Jean-Pierre Raffarin n’avait osé pousser à bout) serait de supprimer les régions pour satisfaire aux canons budgétaires !

Il est très inquiétant qu’aucun média ne détecte la deuxième raison du vote Front national alors qu’il suffit pour ce faire d’écouter les discours du maître d’orgue de la banalisation du FN, Florian Philippot. Là encore, on ferait mieux d’écouter avant de parler, et d’analyser la stratégie de l’adversaire plutôt que de faire les vierges effarouchées. Le Front national réussit non parce qu’il incarnerait l’ordre (chacun le voit à sa porte, et seuls les idéologues croient en avoir le monopole) mais parce que, contrairement au PS, il a un mot d’ordre. Or le mot qui revient le plus souvent dans la bouche de Marine Le Pen n’est clairement pas celui de progrès (puisque ce parti est classé à droite), mais pas davantage celui d’austérité. Non, le maître mot du FN est « protection ». Et si ses électeurs ne sont pas convaincus par son protectionnisme (le retour à l’euro, le retranchement dans la citadelle gauloise), ils sont sensibles à l’idée d’un Etat qui protègerait certains des membres (blancs mais pas musulmans, noirs mais catholiques, etc.) dont il représente les intérêts, non plus seulement financiers mais également moraux ou sociaux.

Centrer la politique sur la « protection » était déjà l’intuition de Martine Aubry : les grands médias l’accablaient pendant la primaire du PS en renvoyant le care à une vilaine pratique féministe américaine. La gauche devrait se tourner maintenant vers ce but : expliquer que ce qui n’est qu’un mot au FN désigne une politique à gauche ; distinguer entre une politique qui monte telle ou telle minorité contre une autre pour mieux régner et une politique qui cherche l’union entre toutes les composantes de la nation au service d’un bien commun ; enfin, convaincre les électeurs du FN – et les autres, bien sûr – que ce besoin de protection ne peut s’exprimer par le rétablissement de frontières morales, raciales, sociales entre les peuples, mais par la régulation économique, la protection sociale sans distinction et la distribution équitable des richesses.

Car le FN, rappelons-le, n’a rien d’un antilibéralisme ; il défend un libéralisme national, avec un pouvoir autrement plus fort que celui du Parlement européen, où le chef du Parlement (s’il subsiste) ne serait pas choisi au terme d’un concile entre David Cameron et Angela Merkel. Sur ce point, un parallèle pourrait être tenté avec la droite protectionniste d’un Jules Méline[ii] dans les années 1890, mais aussi avec la droite national-libérale des républicains aux Etats-Unis. En effet, les cadres du parti républicain et les grands entrepreneurs qui composent le gros de son électorat sont conscients de ce que l’Etat fait pour eux, par les milliards de subventions, par les traités inégalitaires qu’il impose aux autres pays pour qu’ils puissent envahir des marchés à la pelle, depuis la zone de libre-échange américaine jusqu’au traité transatlantique TAFTA qui devrait être à l’économie ce que l’OTAN fut à la diplomatie. Une différence : cette droite américaine ne se cache pas de faire reposer son libéralisme sur un Etat qui contrôle la monnaie, de défendre une politique protectionniste, de subventionner à milliards ses grands groupes et enfin de subordonner sa politique extérieure à l’impérialisme économique de ses grandes entreprises. Peut-être serait-on mieux inspiré de condamner le FN non parce qu’il est anti-républicain, mais parce qu’il est républicain au sens américain…

C’est sans doute une erreur d’avoir fait du FN l’ennemi numéro un alors qu’il ne demandait que cela. Le Front de gauche a fait preuve d’un certain courage politique, et cependant s’est trompé en privilégiant la lutte contre le FN au détriment de la lutte contre le libéralisme, abstraction faite des partis qui l’incarnent. Il semble avoir braqué des électeurs déboussolés qui, tout en se trompant de combat et d’ennemi, n’ont toutefois pas l’esprit de classe d’un électeur traditionnel de l’UMP. Ces électeurs ont répondu non au référendum de 2005 sur l’extension du libéralisme et s’opposent au traité libre-échangiste TAFTA, qui nous fait passer en douce de l’Union européenne à l’Union transatlantique. On doit lutter contre une idée (le populisme comme pseudo-représentation du peuple, jouant sur la division au sein même du peuple, afin d’imposer un pouvoir autoritaire qui ne serait pas plus populaire que la république de Chine du même nom), et non contre des électeurs qui sont souvent leurs propres dupes. Plus facile à dire après, c’est vrai. Mais le réservoir de voix est là, et peut-être sera-t-il plus facile de convaincre ceux qui votent encore, que de faire revenir aux urnes ceux qui se sont abstenus[iii].

Gauvain

[i] Au temps des guerres, les insultes lancées à l’adversaire servaient à la fois à se donner du courage et à reconnaître la valeur de l’ennemi avant de le combattre. Dans l’atmosphère aseptisée où nous plonge le PS, les insultes ont remplacé le combat. 

[ii] Cette comparaison vaut ce qu’elle vaut, car Jules Méline était un modéré. Nous faisons surtout allusion à ses deux mesures pour soutenir les paysans français pendant la crise, à savoir l’instauration de tarifs protectionnistes et la création d’un crédit agricole.

 [iii] Notons que les bulletins blancs cumulés auraient fait 4 % des voix. Les grands médias  n’en parlent pas, faute de lobby pour défendre les bulletins blancs.

Les chaises (musicales)

Mieux vaut rire que pleurer. (Proverbe français)

 

Il y a quelque temps, Jean-Luc Mélenchon confiait, dans un accès de sincérité devenu rare dans ce milieu : « La vie politique de notre pays m’épuise ». Comme il est parfois épuisant d’écrire des articles – et de les lire ! nous disent certains… –, nous traiterons le remaniement ministériel en faisant simplement une liste (sélective) du nouveau personnel.

Les ministres :

Manuel Valls : Aujourd’hui, un homme politique de gauche est donc jugé sur ses sondages à droite et à l’extrême droite, sur la capacité de flatter le camp supposé adverse. On s’émerveille de voir quelqu’un qui, même à la primaire du Parti socialiste (lequel n’est pas connu pour être très à gauche !), récoltait 5 % des voix, soit le score le plus faible, très loin derrière Arnaud Montebourg et Martine Aubry. Mais Manuel Valls a une autre recommandation qui pèse dans la balance : Sarkozy l’avait approché pour le faire entrer dans son gouvernement en 2007. Qui a dit que Hollande était un antisarkozyste primaire ?

Arnaud Montebourg : On l’a entendu prôner la démondialisation, attaquer la politique libérale de Mme Merkel, défendre le made in France : il prend maintenant l’avion pour réciter à Berlin la leçon que Bruxelles lui a apprise et que son art oratoire lui permettra de déclamer en mettant plus de ton que les autres. Mais il ne s’assoit pas à côté de Michel Sapin !! dit-on pour montrer qu’il est resté fidèle à ses convictions.

Michel Sapin : Parce qu’on ne change pas une équipe qui perd, celui qui a échoué à faire baisser le chômage se retrouve aux Finances. L’idiot ! Alors que pour faire baisser le chômage, il suffisait de mettre tout le monde au SMIC (voir Manuel Valls) ! Heureusement, à partir de maintenant, il ira fréquemment en Allemagne pour apprendre.

Bernard Cazeneuve : Son autre nom est Charisme, à moins qu’il ne soit, comme dans L’Odyssée, Personne. Il sera le digne successeur de Valls à l’Intérieur : comme lui, il atteste qu’on peut être partisan du non au Traité constitutionnel européen de 2005… et partisan du oui, quand on vous propose un poste dans un gouvernement euro-libéral.

Benoît Hamon : L’aile gauche du PS et l’économie, c’est un peu comme les enfants qu’on éloigne du feu. On a placé Benoît Hamon à l’Education, où l’on pense qu’il pourra difficilement faire pire que Vincent Peillon. Mais cette opération de haute politique n’a visiblement pas suffi : l’aile gauche du Parti socialiste doute encore que le discours d’intronisation de Valls fût de gauche. Dans le doute, elle s’est abstenue.

Jean-Yves Le Drian : Moins connu pour avoir rempilé au Ministère de la Défense que pour avoir refusé le poste de Premier ministre. Les mauvaises langues diront que Valls était donc numéro 2 derrière Le Drian… Le bonhomme en apparaîtrait plutôt sympathique, s’il n’avait pas ainsi favorisé l’accession de Manuel Valls.

Najat Vallaud-Belkacem : Les joyeux lurons du Parti socialiste lui donnent à la fois les femmes, la ville, la jeunesse et les sports (voir Laurence Rossignol). Ils estiment vraisemblablement que confier un grand ministère à une femme reste un sport de combat.

Aurélie Filipetti : Là où l’ingrate Delphine Batho accusait son ministère d’être défiguré par les coupes budgétaires, Aurélie Filipetti n’a dit mot des amputations répétées aux grands projets culturels de l’Etat (contrairement à Frédéric Mitterrand, son prédécesseur à la Culture). Aussi méritait-elle d’être reconduite.

Les secrétaires d’Etat :

Jean-Pierre Jouyet : L’homme qui non seulement a travaillé pour Nicolas Sarkozy mais est demeuré à son gouvernement après la phase de l’« ouverture » (rires à gauche) entre maintenant au gouvernement à l’appel de Hollande. Un ami proche, répète-t-on d’un air pénétré.

André Vallini : Après avoir tant fait, en pure perte, pour avoir un poste sous Jospin, puis sous Royal, et enfin sous Sarkozy (voir Jean-Pierre Jouyet), ce sénateur méritait bien un fromage. Les journalistes patentés laissent tomber une larme. Après trente ans d’échecs, Bayrou gagne une élection et Vallini gagne un secrétariat d’Etat : ça, c’est du renouvellement !

Laurence Rossignol : Elle a regroupé en un même titre La femme, le fou et le colonisé. Mais se dit toujours féministe.

Jean-Marie Le Guen : Réussir à nommer à la fois un ancien ennemi personnel et un ancien strauss-kahnien était une gageure que seul Hollande pouvait tenir. Avec de pareils soutiens, le président n’a pas besoin d’opposition (larmes à droite).

Les maillons de la chaîne :

Harlem Désir : Commençons par le maillon faible. En politique, il faut désormais être le plus mauvais possible pour avoir un poste. Pour récompenser Harlem Désir de ses prises de position à l’emporte-pièce et parce qu’il faut trouver des coupables autres que le président au désastre des élections municipales, le voilà muté aux Affaires européennes. On notera au passage la leçon de démocratie interne que donne Hollande en renvoyant de son propre chef (c’est le cas de le dire) un homme élu à l’occasion d’un congrès du parti. Dommage qu’on n’y soit pas allé aussi franchement avec Jean-Noël Guérini.

Jean-Christophe Cambadélis : Bien qu’il ait tout du parfait notable du Parti socialiste, il effrayait par son rattachement aux aubryistes (voir Martine Aubry). En conséquence, on lui donne le secrétariat du PS par intérim. Du reste, tout le monde au PS se sait intérimaire jusqu’à 2017.

Martine Aubry : C’est une plaisanterie de l’ajouter à la liste car on n’a rien donné à Martine Aubry. La loi sur les 35 heures suffit à la faire juger trop à gauche ! Si le PS remontait dans le temps, il militerait pour le CPE.

Gauvain

L’école des fanatiques

Il semblerait que la thèse de la stupidité ontologique des dirigeants socialistes ne suffise plus à expliquer leur inaptitude totale à être politiques. Non pas politiques au sens affaibli utilisé par les journalistes de comptoir qui peuplent les émissions de télévision et la majorité de la presse écrite, pour qui une décision, ou mieux une parole, est « politique » quand elle est justement tout sauf cela : la manœuvre politicienne et la communication sont devenus les synonymes de leur contraire, à savoir la politique, qui se définit plutôt par la capacité à penser et à mener une action structurelle d’intérêt général. L’action des dirigeants socialistes, et de ceux de l’UMP avant eux, n’est qu’une perpétuation opportuniste du résultat d’un rapport de force social gagné par le capital et par laquelle ils pensent pouvoir éternellement se succéder au pouvoir : cajoler le dominant pour rester à la cour. Voilà comment on peut résumer cette action « politique » qui n’est en fait que la rencontre ponctuelle de deux formes d’intérêts privés sans rapport avec l’intérêt général, celui des représentants politiques professionnels et carriéristes et celui des profiteurs de l’ordre économique néolibéral qui ont tout intérêt à la perpétuation (voire à la naturalisation) des structures économiques assurant leur domination totale sur l’ensemble de la société. Il n’y a pas de prise en compte de l’intérêt général dans ce que font les socialistes au pouvoir, et donc de politique il n’y a pas.

Toutefois, après un revers électoral aussi cinglant que celui qu’a connu le PS la semaine passée, et qui a des chances de ne pas être le dernier, on peut sérieusement se demander en quoi ils ont encore intérêt à poursuivre une politique qui les mène, personnellement, droit dans le mur, au point que François Hollande ne peut désormais plus compter que sur un second tour face au FN ou sur un candidat UMP encore plus insignifiant que lui (la concurrence est rude) pour être réélu en 2017. François Hollande est en train de détruire un parti sans lequel il n’est rien. La nullité intrinsèque de leur appréhension de l’économie, qui consiste à appliquer absolument des schémas néolibéraux dont l’inefficacité totale est évidente depuis 40 ans, ne suffit plus à expliquer un tel acharnement dans l’absurde. Même la poule incapable de penser à contourner le grillage pour aller chercher les graines qu’elle voit derrière finit par arrêter de foncer dans le grillage, se fatigue de sa propre bêtise et tourne enfin la tête. Les socialistes, eux, ne s’arrêtent pas. Il semble désormais évident qu’il nous faut chercher ailleurs les causes d’une telle constance dans le néolibéralisme triomphant.

Ceux qui aiment se présenter comme les modérés, les responsables, les réalistes, les guides du peuple passionné et incapable de comprendre le réel, sont en réalité tout sauf des gens modérés et responsables. Michel Sapin, il y a peu, en bon androïde programmé pour défendre le capital, expliquait qu’il n’y aurait pas de référendum sur le Grand Marché Transatlantique parce que les gens ne le comprennent pas. On se demande encore pourquoi il y a même des élections quand on en arrive là : il n’y a pas de choix de société, il y a la société néolibérale qu’il faut expliquer avec de la « pédagogie » et puis si le peuple n’est pas d’accord, c’est pareil. En voilà un, Michel Sapin, qui, sous ses airs de bureaucrate inoffensif, fait tout simplement dans le totalitarisme assumé. Pas un journaliste pour relever ce genre d’énormités, bien entendu.

Pour que vivent encore leurs étiquettes surannées, décidés contre toutes les évidences à faire de François Hollande un modéré qui « ménage la chèvre et le chou », les journalistes sont encore capables d’affirmer sans sourciller que François Hollande navigue entre deux eaux et cherche le compromis quand sa ligne est authentiquement et absolument ultralibérale. Or l’ultralibéralisme est une négation même du politique parce qu’il ne fait de la société qu’une somme d’individus en concurrence. Du TSCG (Pacte budgétaire européen) à l’ANI (Accord National Interprofessionel), en passant par le pacte de compétitivité et désormais par le « pacte de responsabilité », tout est préservation des intérêts du capital, destruction de la protection sociale et déséquilibre de la fiscalité en défaveur des travailleurs. Et après la raclée, on a droit à Manuel Valls, c’est-à-dire à la même chose en pire, et à la réaffirmation de 50 milliards de baisse de la dépense publique, soit une valeur de 80% du budget annuel de l’éducation nationale, qui se traduira potentiellement, nous le savons désormais, par une baisse de 17 milliards d’euros des dépenses de l’Etat, par 23 milliards d’euros d’économie sur la sécurité sociale, et par 10 milliards d’euros  de baisse de la dotation des collectivités locales, ce qui est tout bonnement hallucinant, et sans précédent. Sur tous ces points, et donc sur l’essentiel de son « action », il fait bien pire que Nicolas Sarkozy. Où est donc la modération ? Nulle part ailleurs que dans une communication visant à faire accepter une fatalité construite par une idéologie qui fétichise le réel économique pour extraire de la société toute velléité à être politique. Nous sommes dirigés par des fanatiques, qui iront jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte.

Et si l’on en doutait encore, il suffit de voir que François Hollande encourage l’accélération des négociations sur le Grand Marché Transatlantique, qui ont lieu en secret et qui prévoient tout simplement une harmonisation des normes de tous types avec les Etats-Unis pour faire tomber les barrières à la concurrence. C’est le cheval de Troie ultime de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) pour achever toute forme de protection sociale, sanitaire ou environnementale en Europe, ni plus ni moins, puisque l’objectif est de concentrer l’effort sur les « obstacles non-tarifaires » à la concurrence, ce qui se traduit en langage concret par une harmonisation de toute forme de législation règlementaire (pharmaceutique, sanitaire, alimentaire, droit du travail, protection sociale en général, énergie, et ainsi de suite) avec les Etats-Unis dont la législation dans tous les domaines est bien moins exigeante que la nôtre : cela ne peut qu’aboutir à une diminution massive de toutes les règlementations en France et en Europe. Il ne faut pas s’étonner que le détail des mesures soit négocié en secret, quand l’accord poursuit un tel objectif. Les exercices aboutis de propagande produits par l’UE, en anglais uniquement, illustrent bien l’état d’esprit des négociations secrètes[i]. C’est par ailleurs une étape ultime de dépossession de souveraineté pour les peuples européens et l’expression la plus authentique d’un fanatisme ultralibéral que rien ne semble freiner.

Il y a dans cette croyance ultralibérale un fanatisme intrinsèque qui fonde toute sa force sur le constat d’un déterminisme, celui des règles du marché pensées selon le modèle néolibéral, et sur le postulat que les sages économistes orthodoxes sous le patronage desquels se fondent les politiques que nous décrivons en maîtrisent tout l’enchaînement des causes. Postuler le fonctionnement entièrement déterministe du monde, comme Spinoza a pu le faire, n’est pas en soi un problème, car, bien comprise et bien utilisée, une telle position, en nous intéressant absolument à l’étude des causes, et surtout en prenant en compte comme le faisait Spinoza la force immense des affects dans la détermination de nos actes, nous permet de bien mieux comprendre le monde. Mais le déterminisme manipulé des chantres du néolibéralisme est tout autre, car il met de côté les affects en pensant la rationalité a priori des acteurs économiques : là où Spinoza étudie rationnellement des acteurs non-rationnels, le néolibéralisme décrit non-rationnellement des acteurs supposés parfaitement rationnels, ce qui est totalement fantaisiste pour qui pratique les sciences sociales. Cette insuffisance première mène évidemment à la seconde : le néolibéralisme identifie un déterminisme étriqué, qui fait donc l’impasse sur la majorité des causes, pour paraître implacable. Ce n’est que par manipulation du réel pour le simplifier à l’extrême afin qu’il entre dans des cases prédéfinies qu’il peut expliquer -il faut plus de pédagogie !- pourquoi il n’y a qu' »une solution possible »: en retirant du jeu les affects, toutes les théories économiques qui lui sont contraires, à savoir toute forme de construction économique s’appuyant sur la redistribution des richesses ou la relance par la consommation, par exemple, en enlevant du tableau toute forme de causalité environnementale, ou toute forme de causalité sociale, c’est à dire toutes les conséquences économiques de la misère sociale, et tant de choses encore, il peut prendre la place du dieu-nature, connaissant l’enchaînement absolu des causes. C’est à ce genre d’extrémité qu’arrive une usurpation comme celle-ci, car, en définitive, qui prétend connaître la seule solution possible, alors qu’il a comme tous les hommes une conscience finie, et par-là même une appréhension finie et limitée des causes, est un charlatan. Spinoza, qui construit une vision déterministe du monde, au contraire, par la conscience qu’il a de l’incapacité de l’Homme à connaître toutes les causes, laisse donc aux Hommes la capacité d’agir, de proposer différents modèles de société, et en définitive la capacité à être politiques. C’est ainsi que l’on différencie celui qui pense et celui qui opprime.

Lorsque l’affirmation du déterminisme n’est plus un outil métaphysique construisant un rapport au monde positif, mais un levier autoritaire d’oppression qui attribue à certaines consciences finies le privilège de la connaissance de toutes les causes (et certainement pas à toutes les consciences, car il y a une caste élue qui peut seule déchiffrer le monde), il devient nécessaire de simplifier le réel et l’infinité des causes pour usurper la place du dieu-nature. Il n’y a pas d’équation de l’Homme, des comportements sociaux ou des systèmes économiques qui soit, car aux consciences finies la complexité du réel dans sa totalité, et par-là même la compréhension de toutes les causes, est inaccessible. Le constat du déterminisme peut être une force émancipatrice, lorsqu’il débouche, comme chez Spinoza, sur une théorie de la puissance d’agir par la raison, mais lorsqu’il est construit, comme chez les superstitieux d’antan (et plus que jamais chez les néolibéraux d’aujourd’hui), comme un principe de soumission des Hommes à des règles naturalisées inflexibles et accessibles seulement à une minorité d’élus qui les façonnent au gré de leur domination, il n’est plus que l’ombre du fanatisme.

Gavroche.

[i] http://trade.ec.europa.eu/doclib/docs/2013/july/tradoc_151605.pdf

Entre trois maux…

Jamais deux sans trois : après le bilan salé laissé par cinq ans d’UMP – faillite économique, faillite sociale, faillite morale –, repris et poursuivi sans scrupule depuis deux ans par le Parti socialiste, voici un troisième larron intéressé par la soupe et aussi bien servi par les médias que l’avaient été en leur temps Sarkozy, DSK et Hollande : le Front national. Ou plutôt – car la lâcheté n’est pas propre à l’UMP et au PS –,
le « Rassemblement bleu marine », puisque l’extrême droite dans ce pays n’ose pas dire son nom et fait passer la droitisation de la vie politique française pour « la fin du bipartisme droite/gauche ». Voilà donc Marine Le Pen, gonflée à bloc par ses résultats au premier tour des municipales, promettant après sept années de droite (Chirac était un centriste à côté !) un grand « renouvellement » qui consistera à passer la barre… à droite.

On comprend mieux pourquoi les médias ont décidé, depuis quelques mois, de faire la promotion du Front national : tout changera pour que rien ne change, l’idéologie droitière – immigration, fiscalité – passera peut-être mieux avec Marine Le Pen. Sans rire, nous entendons certains commentateurs prétendre que la fille de Jean-Marie Le Pen incarne un changement de génération… Dans ces conditions, on se dit que Thomas Hollande et Jean Sarkozy ont toutes leurs chances pour se présenter aux présidentielles de 2022 !

Soyons sérieux : que peut-on attendre de nouveau du Front national ? Qu’ils gênent un peu « Bruxelles » comme le prétend Mme Le Pen ? Mais il n’y a qu’à voir la réaction de l’Union européenne quand un parti d’extrême droite arrive au pouvoir en Autriche ou en Hongrie : ils s’en accommodent tout à fait, à la fois par couardise mais aussi parce qu’ils sont assurés que la politique socio-économique ne changera pas. Tout juste faudra-t-il trouver un compromis entre les immigrationnistes du Medef et les xénophobes d’extrême droite ; mais l’essence du libéralisme n’est-elle pas de toujours trouver des compromis – et d’abandonner ses grandes missions salvatrices pour des compromissions ?

En ces conditions, il ne s’agira pas dimanche de voter « utile », comme le veut le Parti socialiste qui a grand besoin d’un renfort d’idiots utiles ; il ne s’agira pas d’opposer à la dureté du Front national la mollesse d’un Front républicain. Au-delà du second tour de ces municipales, l’enjeu pour la gauche est d’opérer enfin sa recomposition, si elle ne veut pas céder face à la recomposition de la droite à laquelle on assiste lentement mais sûrement. Entendre Henri Guaino dire que François Bayrou n’est pas à droite est hautement significatif de ces manoeuvres post-sarkozystes. Une fois que l’extrême droite du FN et la droite extrême de l’UMP auront fusionné, non plus seulement dans le discours idéologique mais sur le terrain, la gauche aura tout intérêt à avoir construit une opposition farouche et déterminée. Sans cela, il y aura des grincements de dents beaucoup moins drôles à entendre que ceux d’hier.

Gauvain

Le référendum suisse contre l’immigration

Comme avec chaque article, nous n’avons pas l’intention ici d’attaquer la Suisse en particulier, mais de comprendre les racines du mal libéral dont le référendum suisse est un exemple criant. Ce référendum, mené à l’initiative de l’UDC (qui correspond à l’UMP suisse dans son double versant conservateur-libéral), proposait la restauration des quotas d’immigration : le oui l’a emporté à une courte majorité de 50,3 %, alors que depuis des mois, les médias annonçaient, selon leur habitude, l’inverse.

Mettons de côté notre agacement à voir une nouvelle fois les médias induire en erreur et, bien pire, avoir un effet contre-productif sur le résultat de la votation en suscitant la colère de ceux qui ne sont pas écoutés. Ces mêmes médias étaient d’autant plus fâchés contre le résultat qu’ils avaient prévu le contraire, mais cela ne les a pas empêchés de pronostiquer aussitôt l’isolement dramatique de la Suisse[i], avec la gravité et la fatuité dont les journalistes de tous les grands médias eurent le secret pour saluer le jour radieux (sic) où la France passait à l’euro. Mais comme on sait depuis longtemps que les médias ne représentent qu’eux-mêmes et la classe qui les finance, quittons l’écume où bouillonne la colère de Christophe Barbier et Nicolas Demorand – pour poursuivre l’analyse dans les profondeurs où on ne les entendra plus.

Un rapide regard sur le vote montre une différence entre le non majoritaire en Suisse romande et le oui majoritaire à Genève : on pense naturellement au cas français et à la facilité du Front national à s’emparer des campagnes et des petites villes, tandis que l’UMP et le PS se partagent plutôt les grands ensembles urbains. Mais il s’agit moins d’opposer ici ce oui et ce non, avers et envers de la même médaille peu reluisante. En toutes choses, il faut chercher à qui le crime profite ; et, de même que dans les sondages, on en apprend beaucoup plus en analysant la question que les « réponses » ou les échantillons qu’on veut bien nous en donner.

Or revenons à l’origine du référendum suisse, qui n’a rien d’une « initiative populaire » mais tout d’une initiative partisane et idéologique. On l’a dit, l’UDC est à la fois conservateur sur le plan des mœurs (ne disons pas moral) et libéral sur le plan économique. La question posée par ce parti, déjà à l’origine du référendum contre la construction de minarets, était donc viciée de l’intérieur : par voie de conséquence, la double réponse l’est aussi. Entendons que si le non manifeste un réflexe de peur, de frilosité de la part de cantons accueillant pourtant peu d’étrangers, le oui manifeste seulement la conformité au dogme libéral de l’immigration économique choisie, celui-là même que l’Union européenne (par la voix de Berlin) s’est empressée de rappeler, sitôt connus les résultats de la votation. Car s’il n’est pas question pour l’UE de remettre dans le bateau les immigrants qui se noient, il s’agit bien de conserver ceux qui viennent remplir les places vacantes sur le marché du travail : c’est même à ces places « libres » que se limite la « liberté » des « libéraux »[ii].

Ainsi, qu’on ne compte sur nous ni pour saluer la victoire imprévue du non – ces idiots utiles – ni pour saluer les partisans du oui – ces idiots inutiles qui sont, à l’instar du Parti socialiste en France, les premiers responsables de la montée du non. Nous voyons simplement s’exprimer à travers ce référendum les deux visages du libéralisme européen, économique et sociétal, à savoir le néolibéralisme et l’extrême droite. L’UDC n’a aucun problème à défendre le secret bancaire et les capitaux étrangers tout en refusant l’arrivée d’immigrés : elle n’a pas plus de conscience que l’UMP et pense que la synthèse de ses deux courants idéologiques vaut bien cette schizophrénie – comme Jean-François Copé, quand il défend les prières de rue des Veilleurs contre le mariage pour tous, pense que l’Elysée vaut bien une messe.

Gauvain


[i] Le Point a tout osé en parlant de « mise au pilori ». Pour une fois, ils risquent de se mettre à dos Valeurs actuelles ! http://www.lepoint.fr/monde/la-suisse-tente-d-eviter-la-mise-au-pilori-11-02-2014-1790605_24.php

[ii] Le patronat suisse ne s’y trompe pas et sait qu’il n’a rien à craindre, témoin http://www.lematin.ch/suisse/Nick-Hayek-Pas-de-raison-d-avoir-peur/story/19185699

Enseignements des législatives en Allemagne

Rappelons brièvement les résultats des dernières législatives en Allemagne, dont on sait l’enjeu pour un pays qui n’a pas de vrai président de la République : le parti chrétien-démocrate de droite conservatrice de Mme Merkel (41,5 %), qui manque de peu la majorité absolue, a écrasé l’équivalent allemand du PS (moins de 26 %) ; les Verts et l’équivalent du Front de gauche ont obtenu un score faiblard (8,5 % chacun) ; l’extrême droite et la droite libérale manquent de peu les 5 % requis pour entrer au Parlement.

Quelques enseignements, à chaud :

1) Le droit du plus fort fascine toujours ; le pays qui souffre moins de la crise (selon les critères néolibéraux, c’est autre chose quand on regarde l’état social du pays) s’accommode aisément de l’égoïsme national et suit la CDU de Mme Merkel dans une politique pragmatique, sans souci d’aider ses partenaires européens dans la nécessité mais volontiers donneuse de leçons, en accord avec Bruxelles, bien que le pays présente un taux de bas salaires anormalement élevé en Europe et un taux de chômage artificiellement minoré par le travail à temps partiel.

2) Le profil du chef de la SPD, grand bourgeois à la Dominique Strauss-Kahn, n’a sans doute pas aidé son parti, mais c’est aussi un avertissement pour le PS que les sociaux-démocrates soient à ce point punis par la droite. On préfère, comme dit l’autre, l’original à la copie, et l’on se demande pourquoi voter social-démocrate si c’est pour avoir à l’arrivée la même politique libérale. La différence entre nos deux pays, c’est que le sentiment de répulsion antisarkozyste n’a pas d’équivalent en Allemagne : c’est l’une des erreurs du chef de la SPD d’avoir grossièrement attaqué la CDU, avec son bras d’honneur en pleine page d’un magazine.

3) La gauche ne parvient pas à s’implanter durablement en Allemagne ; le parti Die Linke, qui était lors des dernières élections un des plus forts partis de gauche européens, perd trois points. Il souffre d’un effet de vote (in)utile et d’un report de voix sur le SPD, tout en demeurant la troisième force politique du pays. Notons que même en cumulant par habitude les scores du SPD, de la gauche et des Verts, on atteint 43 % pour les partis d’opposition qui se veulent à la gauche de Mme Merkel, contre 47 % à la coalition chrétienne-démocrate-libérale sortante.

4) Les 4,8 % de l’extrême droite et des libéraux, tromperie des chiffres, ne sauraient être mis sur le même plan : pour les premiers, cela représente une progression. Les manœuvres par lesquelles on méconnaît la représentativité de l’extrême droite existent aussi outre-Rhin, où il faut obtenir 5 % pour entrer au Parlement ; cela risque de donner dans les années qui viennent une posture de victime à un parti en hausse. En revanche, la droite libérale est en pleine déconfiture, son score n’a jamais été aussi bas dans l’histoire ; c’est que Mme Merkel suffit largement au maintien de l’ordre libéral.

5) Il sera intéressant de connaître la coalition qui se profile dans les jours à venir : le fait que les Verts et le SPD sont prêts à pactiser avec Mme Merkel, tandis que le SPD refuse toute alliance avec Die Linke, montre assez que seul ce dernier parti incarne aujourd’hui la gauche en Allemagne. La « grande coalition » a déjà un précédent historique à l’échelle nationale et le SPD et la CDU ont l’habitude de s’allier pour faire obstacle à Die Linke à l’échelle locale. L’idéologie unique sait parfaitement en Allemagne comme ailleurs simuler des oppositions entre des gens qui sont d’accord sur à peu près tout. Comme en France, les positions deviennent plus nettes avec les années ; reste à changer les étiquettes et à cesser de considérer que le SPD est à gauche : il est juste un peu moins à droite que la CDU.

6) Il convient par ailleurs de rappeler que l’abstention s’élève à 27 %, ce qui, bien que ce soit un peu moins qu’aux dernières élections, reste un taux énorme pour des élections de cette importance. Cela permet rapidement de relativiser les résultats du scrutin. 42 % de 73 %, cela fait tout juste 30 % des électeurs allemands dans lesquels on ne manquera pas de retrouver l’essentiel de la classe possédante qui sait se déplacer pour sauver son portefeuille. On est loin du « plébiscite » qui fait tant jubiler l’ensemble de la presse néolibérale, du Figaro au Monde, ce dernier trouvant d’ailleurs que 73 % de participation est un taux important (quelle idée se fait-il donc de la démocratie ?).

7) Du reste, lorsque l’on jette un oeil à la presse internationale et à la presse allemande en particulier, il n’est pas difficile de voir que la victoire de la propagande est totale. Bien plus que la victoire de la CDU, simple pion parfaitement remplaçable par le SPD, c’est la victoire d’une idéologie unique, fondant tout son discours sur une réussite fantasmée du pays dont toute la presse européenne acquise au (et par) le capital se fait écho. Les travailleurs allemands exploités se retrouvent soit dans l’abstention (conscients de la confiscation totale de la démocratie par cette idéologie unique), soit dans un vote assez résiduel pour la gauche (la vraie), soit dans la reconduction des structures mêmes de leur appauvrissement qu’on leur présente comme « la seule solution possible » pour faire de leur pays une pseudo-grande puissance qui s’autodétruit en réalité à grande vitesse et ne fait illusion qu’à court terme. On pourrait y voir un point commun avec les structures de la société américaine, qui réussissent l’exploit de faire accepter l’exploitation sauvage au plus grand nombre à coups d’indicateurs économiques faussés. Au rythme où le pays plonge sa population dans la misère, où les structures et les services publics du pays se dégradent, où sa démographie continue de battre des records d’atonie, le réveil risque d’être très difficile pour le mirage allemand, et plus tôt qu’on ne le pense.

Gauvain et Gavroche.