Pourquoi le libéralisme est coupable de haute trahison

 

L’actualité nous aura tristement donné raison : il y a un mois et demi, nous fustigions dans « La guerre tiède » les inconséquences de la politique intérieure et extérieure de la France – sans prévoir que ces inconséquences de l’idéologie auraient de telles conséquences dans la réalité qui toujours rattrape l’idéologie.

Parmi les multiples causes qu’on cherche aux attentats de vendredi dernier, parmi les multiples coupables dont on fait quotidiennement le procès, l’une des moins identifiées est sans doute le rôle du politique, qui s’est tout d’un coup drapé de blanc en décrétant l’unité nationale. Cette mesure – exactement comme l’Union sacrée en 1914 ou le Bloc national en 1919 – a pour avantage de camoufler la responsabilité du politique, respectivement lors des attentats ou lors d’une guerre.

La manœuvre a pourtant eu un effet limité : très vite, et de façon assez indécente, les partis politiques sont retournés au pugilat, dans l’arène de l’Assemblée, en s’accusant à qui mieux mieux de tous les maux. Comme d’habitude, ils ont fait mine d’ignorer que l’UMP/LR et le PS sont aux commandes de l’État depuis que la menace islamiste s’est précisée, dans les années 1990. Le discours de François Hollande après les attentats était, à cet égard, hautement stratégique : il a consisté à reprendre par avance les idées de droite, voire d’extrême droite, relayées sur les plateaux médiatiques avec l’éternelle rengaine, « ah ! si on nous avait écoutés ». Reprendre les idées de droite ? Il l’avait déjà fait sur le terrain socio-économique bien avant de le faire sur ces thèmes. Et si c’était justement l’origine du problème ? Si ces idées libérales comptaient parmi les causes premières des attentats de vendredi dernier ?

À double titre, donc, aussi bien en politique intérieure qu’en politique extérieure.

1) Les attentats signent la faillite d’une politique ordo-libérale qui a consisté à détruire la police de proximité, les services de renseignement, l’armée, la santé, l’éducation – autant d’acteurs qui s’avèrent aujourd’hui en première ligne dans l’opération de reconquête, dans la tentative de ressouder un pays sur des principes républicains. Après avoir démissionné de presque toutes ses fonctions régaliennes, l’État découvre aujourd’hui la chaîne de conséquences absolument lamentables de la politique d’austérité. François Hollande jure maintenant ses grands dieux que le « pacte de sécurité » l’emportera sur le « pacte de stabilité » budgétaire (celui dont l’Allemagne nous chantait les louanges) : il aurait mieux fait de parler de « pacte d’instabilité », car ce pacte a permis à l’islamisme de semer la mort, sur les cendres fraîches de l’État.

2) Les attentats coordonnés au Moyen-Orient soulignent un point sur lequel nous attirions l’attention le mois dernier, à savoir les tares de la géopolitique française. Combien symbolique apparaît aujourd’hui le choix d’avoir vendu nos avions, non pas à la Russie, ce nouvel allié en Syrie, mais à l’Arabie saoudite dont les affinités avec l’islamisme radical sont de moins en moins dissimulables ! Sans parler des grandes démonstrations d’amitié prodiguées au Qatar : elles furent inaugurées sous Nicolas Sarkozy, défendues ensuite par François Fillon, et n’ont jamais été remises en question par le Parti socialiste au pouvoir. Oui, Hollande ressemble à Bush : pas seulement à travers son discours aux accents guerriers, qui sonne plutôt comme un aveu de faiblesse, mais par ce même refus de comprendre en quoi son propre gouvernement a joué un rôle, dans ce vendredi dramatique que nous avons connu.

Gauvain

La guerre tiède

Manuel Valls, qui n’aime rien tant que de crier « Au loup ! », déclarait à qui voulait l’entendre, après l’attentat islamiste au siège de Charlie Hebdo : « Nous avons changé d’époque. » Quatorze ans après le 11 septembre, il n’est pas trop tard pour s’en rendre compte ! Mais changé par rapport à quoi ? Le cas d’un ancien président français sur le retour devrait nous échauder : déclarer « j’ai changé » est le meilleur moyen qu’on ait trouvé pour ne jamais changer…

La grande manifestation du 11 janvier, suite à l’attentat contre Charlie Hebdo, a créé, selon l’expression de Michel Wieviorka, une « illusion groupale » ; le pays a cru trouver, dans le désert de l’individualisme libéral, le mirage de l’unanimité, le temps d’un après-midi. Pas seulement au sein de la société française : entre la France et le reste du monde. Mais la présence de représentants anglais, allemand, espagnol, hongrois, israélien, palestinien, russe, turc, aux côtés de François Hollande, aura duré le temps d’un cliché médiatique. Il est symbolique que le pays qui reste militairement le plus puissant au monde, les Etats-Unis, ait manqué la manifestation de soutien à Charlie Hebdo.

La « fin de l’histoire » annoncée par les néoconservateurs et les néolibéraux pour justifier leur conservatisme libéral n’a pas tenu longtemps. Sur les cendres de la guerre froide naissent les poudrières d’aujourd’hui, et le sentiment général est qu’elles ne sont pas près de s’éteindre. Le plus étonnant, vu d’Occident, est sans doute le passage d’une logique de « blocs » à la décomposition des alliances qui attend toujours sa recomposition.

Les Etats-Unis sont désemparés : après le temps des idéologues qui entouraient George W. Bush est venu le temps des intendants. Barack Obama, élu en grande partie sur le bilan catastrophique des années Bush, ne se résout ni à effacer la page ni à la tourner pour en écrire une nouvelle. Suspendu à ses tergiversations, son pays est engagé presque seul en Afghanistan et en Irak, et n’a voulu intervenir directement ni contre Assad ni contre Daesh dans le cadre d’une grande alliance. Barack Obama a fait un geste vers Cuba, soit ; mais le monde occidental croit-il vivre encore au temps de la guerre froide, pour accorder une telle importance à ce symbole, à ce nouveau cliché ?

L’Union européenne fait penser aux régimes finissants, qui ont commencé dans les libertés démocratiques et n’ont plus comme ressources que l’intimidation et la crainte pour faire perdurer des structures déjà périmées. Fondée pour assurer la paix, elle attise les tensions entre les Etats membres en laissant l’Allemagne dicter sa politique économique et sa non-politique militaire. Car la solidarité de Mme Merkel dure le temps d’une manifestation ; elle s’arrête à la moindre proposition d’entraide entre les peuples, de collaboration militaire ou diplomatique.

Le résultat  est que la France est immanquablement seule à financer les « interventions » (comprendre : les guerres) où elle s’est engagée. Elle livre une guerre tiède dont les journaux donnent de mois en mois de timides échos, quand il ne s’est rien passé d’autre dans la journée. Notre pays y gagne à peine de quoi tromper sa nostalgie de grandeur et d’indépendance ; mais la fierté a depuis longtemps fait place à un sentiment de vanité, voire d’inefficacité à évoluer dans des déserts sans mirages.

Le monde occidental souffre plus que jamais d’être sous la coupe des libéraux. L’Union européenne semble avoir décidé de n’intervenir que si les banques étaient attaquées. Que l’Autriche ou la Hongrie accueillent des régimes d’extrême droite, que l’Espagne ressuscite les lois franquistes ne pose aucun problème ; mais que la gauche républicaine arrive en Grèce, et Mme Merkel se croit tenue de la rappeler à l’ordre. Que le président turc (celui qui trouve, entre autres, que les femmes ne devraient pas parler) fasse acte de candidature à l’Union européenne et participe au défilé des bonnes intentions, ne choque guère ; on veut bien de lui dans la bataille contre Daesh, en fermant les yeux sur le massacre des Kurdes. Et c’est une véritable forfaiture intellectuelle quand le néolibéral François Fillon assure, deux semaines après l’attentat à Charlie Hebdo : « Que le Qatar investisse en France n’est pas la question ». On ne saurait disjoindre ainsi l’économie et la diplomatie, à moins de prendre les Français pour de parfaits imbéciles. Ce nest pas pour rien que la politique étrangère a été renommée « Affaires » internationales.

La guerre tiède mêle l’idéologie de la guerre froide et la Realpolitik du libéralisme : ni l’un ni l’autre ne peuvent servir dans les années qui s’annoncent. Il faut trouver des alternatives dans la coopération socio-économique (la Grèce nous y invite, l’Allemagne nous en dissuade) aussi bien que dans le système d’alliances. Le cas de la Syrie le rappelle de façon brûlante, et l’incompétence ou la couardise de la position française en la matière est plus sidérante qu’ailleurs, dans un domaine où la France a eu ses heures de gloire. Refuser de vendre des Mistral à la Russie pour les procurer à l’Arabie saoudite montre le désastre de la position angélique et des leçons de morale, quand elle sert de cache-sexe au capitalisme.

La droite française fit alliance avec les communistes pendant la Seconde Guerre mondiale ; au nom de quoi refuserait-on aujourd’hui l’alliance avec la Russie de Poutine si cela permet d’éjecter Daesh de la Syrie ? Qu’est-ce qui empêche ensuite de poursuivre le combat contre Assad, sachant que la Russie elle-même sait bien que le régime d’Assad est mortel ? Encore faudrait-il pour cela avoir doublement du courage : mener une guerre chaude s’il le faut puis, s’il le faut, mener une guerre froide. Cela vaudra toujours mieux que d’être tiède.

Gauvain

Le référendum suisse contre l’immigration

Comme avec chaque article, nous n’avons pas l’intention ici d’attaquer la Suisse en particulier, mais de comprendre les racines du mal libéral dont le référendum suisse est un exemple criant. Ce référendum, mené à l’initiative de l’UDC (qui correspond à l’UMP suisse dans son double versant conservateur-libéral), proposait la restauration des quotas d’immigration : le oui l’a emporté à une courte majorité de 50,3 %, alors que depuis des mois, les médias annonçaient, selon leur habitude, l’inverse.

Mettons de côté notre agacement à voir une nouvelle fois les médias induire en erreur et, bien pire, avoir un effet contre-productif sur le résultat de la votation en suscitant la colère de ceux qui ne sont pas écoutés. Ces mêmes médias étaient d’autant plus fâchés contre le résultat qu’ils avaient prévu le contraire, mais cela ne les a pas empêchés de pronostiquer aussitôt l’isolement dramatique de la Suisse[i], avec la gravité et la fatuité dont les journalistes de tous les grands médias eurent le secret pour saluer le jour radieux (sic) où la France passait à l’euro. Mais comme on sait depuis longtemps que les médias ne représentent qu’eux-mêmes et la classe qui les finance, quittons l’écume où bouillonne la colère de Christophe Barbier et Nicolas Demorand – pour poursuivre l’analyse dans les profondeurs où on ne les entendra plus.

Un rapide regard sur le vote montre une différence entre le non majoritaire en Suisse romande et le oui majoritaire à Genève : on pense naturellement au cas français et à la facilité du Front national à s’emparer des campagnes et des petites villes, tandis que l’UMP et le PS se partagent plutôt les grands ensembles urbains. Mais il s’agit moins d’opposer ici ce oui et ce non, avers et envers de la même médaille peu reluisante. En toutes choses, il faut chercher à qui le crime profite ; et, de même que dans les sondages, on en apprend beaucoup plus en analysant la question que les « réponses » ou les échantillons qu’on veut bien nous en donner.

Or revenons à l’origine du référendum suisse, qui n’a rien d’une « initiative populaire » mais tout d’une initiative partisane et idéologique. On l’a dit, l’UDC est à la fois conservateur sur le plan des mœurs (ne disons pas moral) et libéral sur le plan économique. La question posée par ce parti, déjà à l’origine du référendum contre la construction de minarets, était donc viciée de l’intérieur : par voie de conséquence, la double réponse l’est aussi. Entendons que si le non manifeste un réflexe de peur, de frilosité de la part de cantons accueillant pourtant peu d’étrangers, le oui manifeste seulement la conformité au dogme libéral de l’immigration économique choisie, celui-là même que l’Union européenne (par la voix de Berlin) s’est empressée de rappeler, sitôt connus les résultats de la votation. Car s’il n’est pas question pour l’UE de remettre dans le bateau les immigrants qui se noient, il s’agit bien de conserver ceux qui viennent remplir les places vacantes sur le marché du travail : c’est même à ces places « libres » que se limite la « liberté » des « libéraux »[ii].

Ainsi, qu’on ne compte sur nous ni pour saluer la victoire imprévue du non – ces idiots utiles – ni pour saluer les partisans du oui – ces idiots inutiles qui sont, à l’instar du Parti socialiste en France, les premiers responsables de la montée du non. Nous voyons simplement s’exprimer à travers ce référendum les deux visages du libéralisme européen, économique et sociétal, à savoir le néolibéralisme et l’extrême droite. L’UDC n’a aucun problème à défendre le secret bancaire et les capitaux étrangers tout en refusant l’arrivée d’immigrés : elle n’a pas plus de conscience que l’UMP et pense que la synthèse de ses deux courants idéologiques vaut bien cette schizophrénie – comme Jean-François Copé, quand il défend les prières de rue des Veilleurs contre le mariage pour tous, pense que l’Elysée vaut bien une messe.

Gauvain


[i] Le Point a tout osé en parlant de « mise au pilori ». Pour une fois, ils risquent de se mettre à dos Valeurs actuelles ! http://www.lepoint.fr/monde/la-suisse-tente-d-eviter-la-mise-au-pilori-11-02-2014-1790605_24.php

[ii] Le patronat suisse ne s’y trompe pas et sait qu’il n’a rien à craindre, témoin http://www.lematin.ch/suisse/Nick-Hayek-Pas-de-raison-d-avoir-peur/story/19185699

« La dette » (sic)

Contrairement à ce que ressasse la stupide doxa libérale, il n’y a jamais une voie mais plusieurs voies. Ce n’est certainement pas un hasard si les mêmes idéologues qui pensent qu’il y a une seule voie font également comme s’il n’y avait qu’une seule dette, à savoir la dette publique. D’abord, c’est une façon habile de réécrire l’histoire de la part de ces gens qui croient que l’histoire est finie : en effet, focaliser le débat sur l’endettement public permet de dissimuler que l’Etat est venu au secours de l’endettement des banques il y a seulement cinq ans. Les plus cyniques, sûrs que plus c’est gros mieux ça passe, vont jusqu’à affirmer que « la dette privée bancaire est en réalité de la dette publique » [i]. En somme, on accuse le pompier de s’être brûlé dans l’incendie ! Ou, pour le dire plus sérieusement, on attaque – Dieu sait que le monde médiatique s’en est fait une spécialité – le symptôme plutôt que la cause. Mais la question de la dette ne se joue pas seulement sur cette opposition de l’Etat et des banques, même si les deux sont liés [ii].

Un troisième acteur entre en jeu (non le moindre, mais non le dernier), à savoir le peuple ou « les Français » – comme on dit dans cet insupportable jargon dont on nous abreuve jour après jour, bien qu’on n’en ait guère soif. Or ces fameux Français (pourquoi celui qui utilise cette expression dans les médias semble-t-il toujours s’en retrancher ?) sont ô combien moins endettés que leurs homologues américains, lesquels s’endettent pour racheter un premier endettement et font une consommation de cartes de crédit proprement astronomique, pour que la voiture éponge la machine à laver. On marche bien sur la tête. Mais un jour viendra où ce système d’endettement privé s’effondrera et ce jour-là, on aimerait entendre l’avis des libéraux.

De deux choses l’une, en effet : ou bien le peuple américain sombrera dans une misère noire et regrettera d’avoir suivi ce chemin, ou bien il viendra à son tour pleurer pour que l’Etat éponge les dettes qu’ont contractées les individus. Pourquoi ne demande-t-on pas aujourd’hui des comptes au libéralisme, lui qui en raffole ? Mystère. Ou plutôt apparence de mystère, car ce sont les mêmes qui posent les questions et les réponses : aussi y a-t-il peu de chance que la Commission des finances demande au FMI ou que ce dernier demande à la Commission européenne des éléments concrets sur leur politique socio-économique ; ils se passent plutôt, suivant un admirable processus de libre échange, des éléments de langage, de pur discours, visant à combler tous les trous qu’ils laissent dans le réel.

Il est encore une quatrième dette dont personne ne parle, celle des entreprises. Or on note que l’endettement cumulé des entreprises et des particuliers est assez faible en France, du moins n’est pas plus élevé que dans les pays auxquels on aime à nous comparer pour nous flageller ; et pourquoi ? La réponse est apparemment hors de portée des « experts » économiques : parce que l’Etat en a pris en charge une partie, parce que le système d’endettement est dialectique et dynamique, comme toute chose en ce monde. Les Etats-Unis ont beau jeu de voir la dette publique s’amenuiser si, dans le même temps, les individus polissent eux-mêmes les chaînes qu’on leur a mises. L’Allemagne n’est pas mieux lotie que la France si l’on prend en compte ces trois points de vue sur la dette. Mais cela impliquerait d’abandonner avec « la dette » une idole, un mythe, une entité : ce n’est certes pas le chemin que prend le catéchisme libéral. Il n’a à nous donner, à l’instar de la Commission européenne qui se penchait il y a peu sur le budget de la France en 2014, que des indulgences pour notre grand péché public.

 Gauvain

[i] Entendons-nous : ils sont liés non par le rapport de détermination qu’y voient les libéraux, mais par un lien de nature politique dont il revient aux gouvernants, soit en dernière analyse au peuple, de se ressaisir.

[ii] http://www.latribune.fr/actualites/economie/20120606trib000702328/la-dette-privee-bancaire-est-en-realite-de-la-dette-publique.html

Une fantasmagorie libérale : l’opposition public/privé

Dans notre dernier article, nous avions vu comment l’extrême droite constituait une possibilité du libéralisme, une voie parfois dangereuse mais ô combien plus sûre que la gauche pour poursuivre la politique libérale qui se joue en Europe sans changements majeurs. Reste que certains libéraux prudents ou « modérés », c’est-à-dire qui ont des scrupules à s’apercevoir que l’extrême droite les favorise (même s’ils sont devenus si rares à l’UMP que l’UDI se croit devenu un parti) abandonnent ce terrain glissant et s’en retournent sur le terrain socio-économique, moins friable, où ils recouvrent l’inégalité sociale sous une distinction assez primaire et grossière pour être reprise par les médias, celle du public et du privé, dont ils font abusivement la différence première. Remarquons que ceux qui se prétendent modernes n’hésitent pas ici à reprendre des analyses qui avaient cours autour de 1870, afin de dissimuler qu’il existait des classes dans la société.

Si elle garantit une plus grande paix sociale, au moins à court terme, la ficelle n’est guère moins grosse : il s’agit en somme de faire passer le « fonctionnaire » pour le « métèque » économique. Dans les deux cas, on construit de toutes pièces une identité à un groupe qui en est dépourvu afin de dissimuler une divergence foncière de condition, de statut social, de revenu. De la même manière que « le musulman » ne sera en réalité pas traité sur le même pied selon qu’il se présente avec la valise de billets d’un riche pays du Golfe ou qu’il travaille dans une arrière-boutique sans papiers d’identité, de même tout sépare le patron d’EDF, l’ambassadeur ou le politique cumulard d’un professeur de ZEP touchant le SMIC ou d’un vacataire qui en touche la moitié ; mais on sait que le mensonge n’arrête pas les libéraux. Tout est bon pour détourner l’attention de ceux qui gagnent des dizaines de milliers d’euros par mois et pour traiter de « privilégiés » ceux qui mettraient un siècle à gagner ce qu’ils touchent en un mois.

Que public et privé soient des termes commodes, sans doute. Mais il y a beaucoup plus d’affinités entre le vacataire, l’ouvrier, l’agent d’entretien et le caissier, qu’entre l’infirmière et Henri Proglio, le patron d’EDF. Il suffit qu’une entreprise soit privatisée pour s’apercevoir de la mascarade : cela ne change en rien la hiérarchie, le rapport de force, les logiques de pouvoir au sein de l’entreprise ; il y a toujours le monde des actionnaires, le monde des dirigeants, le monde des employés, eux-mêmes soumis à des subdivisions. Que l’emploi soit garanti à vie, c’est là simplement une entorse au libéralisme, une entorse qui l’exaspère car elle atténue les effets funestes de la concurrence, mais qui n’empêche pas le libéralisme de marcher en l’entraînant dans sa chute. Ce soi-disant privilège est nettement contrebalancé par l’absence de choses qu’il serait tout aussi vain de qualifier de privilèges et qui sont propres au privé, comme le treizième mois ou les aides occasionnelles que peut apporter un comité d’entreprise. Mais l’important, c’est de percevoir une même structure. Il m’aurait été facile de titrer, comme bien des torchons qui nous servent de journaux et se prétendent d’information, « la haine des fonctionnaires » ; mais il serait naïf de prendre pour de la haine un ressort savamment utilisé par les libéraux, lointaine application du précepte « diviser la société pour mieux régner ».

En effet, comment croire qu’ils croient eux-mêmes à ce qu’ils disent ? à moins qu’ils n’aient vraiment fini par s’en persuader. Il est une question à laquelle jamais aucun libéral n’a su ni ne saura jamais donner une réponse satisfaisante : « si le fonctionnaire est un privilégié, pourquoi diable ne l’êtes-vous pas, ou ne cherchez-vous pas à l’être ? » (on écarte ici le cas où il s’agit d’un député, dont le statut n’est pas le plus courant de la fonction publique). A tous les coups, le libéral s’arrête dans sa démonstration et élude d’un air gêné. Et pour cause ! il est facile à une majorité de Français de passer un concours de la fonction publique ; peut-être pas n’importe lequel, mais puisque le libéral croit qu’il existe « le » public et « le » privé, pourquoi cela l’arrêterait-il ? En fait, non seulement il ne le veut pas mais il a la hantise de ce déclassement, de gagner moins qu’ils ne gagnent, de toucher moins en quelques mois de salaire qu’avec les indemnités de chômage qu’il a pu recevoir s’il travaille dans une grande entreprise avec un poste confortable. Au fond de lui, le libéral a donc conscience que les conditions varient selon les rangs socio-économiques, que la société n’est pas construite sur une opposition aussi binaire, et que ce qu’il érige comme repoussoir et bouc émissaire, c’est lui-même qui le trouve repoussant et tremble d’être à sa place [i]. Enfin, les députés UMP sont les premiers à taper contre les fonctionnaires : de deux choses l’une, ou bien ce sont de dangereux schizophrènes, ce que je ne crois pas ; ou bien ils sont si conscients du gouffre qui sépare leur situation de celle de l’agent d’entretien de catégorie C embauché en CDD, qu’ils n’ont pas une seconde l’idée de faire partie du même groupe socio-économique – de ce mythe qu’ils appellent « le public ».

Qu’en est-il maintenant du mythe alternatif, « le privé » ? Ici encore, on voit nettement que l’extrême droite et le libéralisme poursuivent les mêmes intérêts : l’un et l’autre ont tout avantage à nier les subdivisions et à préférer les corporations aux syndicats, lesquels révèlent la proximité de situation entre une femme de ménage qui travaille à domicile et un agent d’entretien employé par l’Etat. Faire croire à la première que le second est son ennemi ou lui faire croire que l’étranger est son ennemi, voilà deux options dans lesquelles sont passées maîtresses respectivement la droite extrême-libérale et l’extrême-droite libérale.

Gauvain

[i] Il y a là une ressemblance avec la perception du Rom ; c’est que le libéralisme perçoit toujours l’autre de la même façon, il ne sait voir le monde autrement que de manière binaire. Voir l’analyse d’un philosophe pourtant peu suspect de gauchisme : http://www.liberation.fr/societe/2013/10/02/nous-avons-peur-non-pas-des-roms-mais-de-leur-ressembler_936559

L’extrême droite, ou l’extrémité du libéralisme

Le libéralisme dispose de plusieurs moyens pour faire oublier les rapports de force socio-économiques sur lesquels il se fonde, l’inégalité des classes sociales et l’antagonisme qui en résulte. Afin de cacher la distinction fondamentale et concrète entre riches et pauvres, il invente d’autres distinctions plus ou moins abstraites et désincarnées, qu’il emprunte à d’autres domaines, grâce aux bienfaits de la libre circulation des préjugés. En cela, l’extrême droite constitue une extrémité du libéralisme qu’il lui est loisible d’utiliser ou de rejeter, une alternative qui n’a rien d’une altérité, une mue possible du caméléon libéral.

Traditionnellement, la question religieuse et nationale sert de cache-sexe à la question sociale et économique pour les partis qui défendent l’ordre établi en la matière : en France, les juifs et les protestants du XIXe siècle sont devenus les Roms et les musulmans au XXIe siècle. Le cas des Roms est revenu dans l’actualité récemment ; pourtant, ceux qui, à en croire les doctrinaires du Figaro, feront basculer les élections municipales de 2014, ne représentent en réalité que 20 000 personnes, réparties principalement dans des zones défavorisées où l’on ne vote guère UMP, telles que la Seine-Saint-Denis…

De « gauche » à « droite » (comme si ces termes avaient un sens dès lors qu’on s’enferme dans le cercle du libéralisme), on entend jour après jour les chantres du libéralisme, Manuel Copé et Jean-François Valls, faire passer pour des privilégiés des individus qui n’ont ni logement fixe, ni travail fixe, ni aides économiques ; des immigrants contraints de migrer y compris dans le pays d’accueil, d’une zone à une autre en fonction des enjeux locaux, faute de politique globale et cohérente au sommet du pouvoir. Comme autrefois avec les juifs, on fait passer leur émigration forcée – suite aux discriminations voire à des opérations de « nettoyage » dont ils ont été victimes dans leur pays d’origine – et leur nomadisme pour un choix de vie. On invente une « question rom » comme on faisait d’une « question juive » ; on impose une identité fantasmée à un groupe dont on brouille les différences ethniques, sociales, économiques, pour les constituer en une pseudo-communauté d’autant plus facile à attaquer qu’elle ne vote pas !

Mais le mal n’est pas seulement français, n’est pas national, il est libéral : c’est pourquoi l’extrême droite fait son jeu en exigeant la conversion à ce qu’on pourrait appeler un national-libéralisme. A l’échelle européenne, en effet, les libéraux ont le front de réintroduire, sous couleur de défendre l’« orthodoxie » économique, des distinctions crypto-racistes : l’expression « pays du Sud » par oppositions aux « vertueux pays du Nord » fait florès jusque dans les bouches des ministres allemands, avec une bonne conscience déroutante pour un pays qui, il y a encore dix ans, semblait traumatisé par son passé et moins enclin à en ressusciter le spectre.

En tout cela, l’extrême droite se conduit en allié du libéralisme ; les mouvements d’extrême droite ne semblent du reste guère poser problème aux libéraux à l’échelle européenne, à en juger par l’indulgence accordée à la Hongrie (le chef du parti Jobbik déclarait récemment : « le temps est venu pour un Ku Klux Klan hongrois »[i]…), aux mouvances racistes du nord de l’Italie ou des Pays-Bas, et en particulier au parti néo-nazi d’Aube dorée en Grèce, manifestement moins dangereux pour le pouvoir libéral qu’un mouvement comme le parti de gauche Syriza, lequel risquerait de dévoiler le véritable moteur des inégalités dans la société. Il a fallu attendre le meurtre d’un militant antifasciste pour que l’on prenne conscience de la menace et qu’on ose briser le silence entourant cette mafia politique. Ainsi les technocrates zélés de Bruxelles, dont M. Barroso est un des agents actifs, passent-ils plus de temps à exiger de la Grèce (ou de la France !) des coupes dans les dépenses publiques et des réductions massives d’impôts, qu’à protéger le pays contre l’extrémisme qui prospère sur la ruine de leur politique.

Gauvain

[i] Cité dans http://www.monde-diplomatique.fr/2012/10/ASSEO/48249

Enseignements des législatives en Allemagne

Rappelons brièvement les résultats des dernières législatives en Allemagne, dont on sait l’enjeu pour un pays qui n’a pas de vrai président de la République : le parti chrétien-démocrate de droite conservatrice de Mme Merkel (41,5 %), qui manque de peu la majorité absolue, a écrasé l’équivalent allemand du PS (moins de 26 %) ; les Verts et l’équivalent du Front de gauche ont obtenu un score faiblard (8,5 % chacun) ; l’extrême droite et la droite libérale manquent de peu les 5 % requis pour entrer au Parlement.

Quelques enseignements, à chaud :

1) Le droit du plus fort fascine toujours ; le pays qui souffre moins de la crise (selon les critères néolibéraux, c’est autre chose quand on regarde l’état social du pays) s’accommode aisément de l’égoïsme national et suit la CDU de Mme Merkel dans une politique pragmatique, sans souci d’aider ses partenaires européens dans la nécessité mais volontiers donneuse de leçons, en accord avec Bruxelles, bien que le pays présente un taux de bas salaires anormalement élevé en Europe et un taux de chômage artificiellement minoré par le travail à temps partiel.

2) Le profil du chef de la SPD, grand bourgeois à la Dominique Strauss-Kahn, n’a sans doute pas aidé son parti, mais c’est aussi un avertissement pour le PS que les sociaux-démocrates soient à ce point punis par la droite. On préfère, comme dit l’autre, l’original à la copie, et l’on se demande pourquoi voter social-démocrate si c’est pour avoir à l’arrivée la même politique libérale. La différence entre nos deux pays, c’est que le sentiment de répulsion antisarkozyste n’a pas d’équivalent en Allemagne : c’est l’une des erreurs du chef de la SPD d’avoir grossièrement attaqué la CDU, avec son bras d’honneur en pleine page d’un magazine.

3) La gauche ne parvient pas à s’implanter durablement en Allemagne ; le parti Die Linke, qui était lors des dernières élections un des plus forts partis de gauche européens, perd trois points. Il souffre d’un effet de vote (in)utile et d’un report de voix sur le SPD, tout en demeurant la troisième force politique du pays. Notons que même en cumulant par habitude les scores du SPD, de la gauche et des Verts, on atteint 43 % pour les partis d’opposition qui se veulent à la gauche de Mme Merkel, contre 47 % à la coalition chrétienne-démocrate-libérale sortante.

4) Les 4,8 % de l’extrême droite et des libéraux, tromperie des chiffres, ne sauraient être mis sur le même plan : pour les premiers, cela représente une progression. Les manœuvres par lesquelles on méconnaît la représentativité de l’extrême droite existent aussi outre-Rhin, où il faut obtenir 5 % pour entrer au Parlement ; cela risque de donner dans les années qui viennent une posture de victime à un parti en hausse. En revanche, la droite libérale est en pleine déconfiture, son score n’a jamais été aussi bas dans l’histoire ; c’est que Mme Merkel suffit largement au maintien de l’ordre libéral.

5) Il sera intéressant de connaître la coalition qui se profile dans les jours à venir : le fait que les Verts et le SPD sont prêts à pactiser avec Mme Merkel, tandis que le SPD refuse toute alliance avec Die Linke, montre assez que seul ce dernier parti incarne aujourd’hui la gauche en Allemagne. La « grande coalition » a déjà un précédent historique à l’échelle nationale et le SPD et la CDU ont l’habitude de s’allier pour faire obstacle à Die Linke à l’échelle locale. L’idéologie unique sait parfaitement en Allemagne comme ailleurs simuler des oppositions entre des gens qui sont d’accord sur à peu près tout. Comme en France, les positions deviennent plus nettes avec les années ; reste à changer les étiquettes et à cesser de considérer que le SPD est à gauche : il est juste un peu moins à droite que la CDU.

6) Il convient par ailleurs de rappeler que l’abstention s’élève à 27 %, ce qui, bien que ce soit un peu moins qu’aux dernières élections, reste un taux énorme pour des élections de cette importance. Cela permet rapidement de relativiser les résultats du scrutin. 42 % de 73 %, cela fait tout juste 30 % des électeurs allemands dans lesquels on ne manquera pas de retrouver l’essentiel de la classe possédante qui sait se déplacer pour sauver son portefeuille. On est loin du « plébiscite » qui fait tant jubiler l’ensemble de la presse néolibérale, du Figaro au Monde, ce dernier trouvant d’ailleurs que 73 % de participation est un taux important (quelle idée se fait-il donc de la démocratie ?).

7) Du reste, lorsque l’on jette un oeil à la presse internationale et à la presse allemande en particulier, il n’est pas difficile de voir que la victoire de la propagande est totale. Bien plus que la victoire de la CDU, simple pion parfaitement remplaçable par le SPD, c’est la victoire d’une idéologie unique, fondant tout son discours sur une réussite fantasmée du pays dont toute la presse européenne acquise au (et par) le capital se fait écho. Les travailleurs allemands exploités se retrouvent soit dans l’abstention (conscients de la confiscation totale de la démocratie par cette idéologie unique), soit dans un vote assez résiduel pour la gauche (la vraie), soit dans la reconduction des structures mêmes de leur appauvrissement qu’on leur présente comme « la seule solution possible » pour faire de leur pays une pseudo-grande puissance qui s’autodétruit en réalité à grande vitesse et ne fait illusion qu’à court terme. On pourrait y voir un point commun avec les structures de la société américaine, qui réussissent l’exploit de faire accepter l’exploitation sauvage au plus grand nombre à coups d’indicateurs économiques faussés. Au rythme où le pays plonge sa population dans la misère, où les structures et les services publics du pays se dégradent, où sa démographie continue de battre des records d’atonie, le réveil risque d’être très difficile pour le mirage allemand, et plus tôt qu’on ne le pense.

Gauvain et Gavroche.