Pourquoi le libéralisme est coupable de haute trahison

 

L’actualité nous aura tristement donné raison : il y a un mois et demi, nous fustigions dans « La guerre tiède » les inconséquences de la politique intérieure et extérieure de la France – sans prévoir que ces inconséquences de l’idéologie auraient de telles conséquences dans la réalité qui toujours rattrape l’idéologie.

Parmi les multiples causes qu’on cherche aux attentats de vendredi dernier, parmi les multiples coupables dont on fait quotidiennement le procès, l’une des moins identifiées est sans doute le rôle du politique, qui s’est tout d’un coup drapé de blanc en décrétant l’unité nationale. Cette mesure – exactement comme l’Union sacrée en 1914 ou le Bloc national en 1919 – a pour avantage de camoufler la responsabilité du politique, respectivement lors des attentats ou lors d’une guerre.

La manœuvre a pourtant eu un effet limité : très vite, et de façon assez indécente, les partis politiques sont retournés au pugilat, dans l’arène de l’Assemblée, en s’accusant à qui mieux mieux de tous les maux. Comme d’habitude, ils ont fait mine d’ignorer que l’UMP/LR et le PS sont aux commandes de l’État depuis que la menace islamiste s’est précisée, dans les années 1990. Le discours de François Hollande après les attentats était, à cet égard, hautement stratégique : il a consisté à reprendre par avance les idées de droite, voire d’extrême droite, relayées sur les plateaux médiatiques avec l’éternelle rengaine, « ah ! si on nous avait écoutés ». Reprendre les idées de droite ? Il l’avait déjà fait sur le terrain socio-économique bien avant de le faire sur ces thèmes. Et si c’était justement l’origine du problème ? Si ces idées libérales comptaient parmi les causes premières des attentats de vendredi dernier ?

À double titre, donc, aussi bien en politique intérieure qu’en politique extérieure.

1) Les attentats signent la faillite d’une politique ordo-libérale qui a consisté à détruire la police de proximité, les services de renseignement, l’armée, la santé, l’éducation – autant d’acteurs qui s’avèrent aujourd’hui en première ligne dans l’opération de reconquête, dans la tentative de ressouder un pays sur des principes républicains. Après avoir démissionné de presque toutes ses fonctions régaliennes, l’État découvre aujourd’hui la chaîne de conséquences absolument lamentables de la politique d’austérité. François Hollande jure maintenant ses grands dieux que le « pacte de sécurité » l’emportera sur le « pacte de stabilité » budgétaire (celui dont l’Allemagne nous chantait les louanges) : il aurait mieux fait de parler de « pacte d’instabilité », car ce pacte a permis à l’islamisme de semer la mort, sur les cendres fraîches de l’État.

2) Les attentats coordonnés au Moyen-Orient soulignent un point sur lequel nous attirions l’attention le mois dernier, à savoir les tares de la géopolitique française. Combien symbolique apparaît aujourd’hui le choix d’avoir vendu nos avions, non pas à la Russie, ce nouvel allié en Syrie, mais à l’Arabie saoudite dont les affinités avec l’islamisme radical sont de moins en moins dissimulables ! Sans parler des grandes démonstrations d’amitié prodiguées au Qatar : elles furent inaugurées sous Nicolas Sarkozy, défendues ensuite par François Fillon, et n’ont jamais été remises en question par le Parti socialiste au pouvoir. Oui, Hollande ressemble à Bush : pas seulement à travers son discours aux accents guerriers, qui sonne plutôt comme un aveu de faiblesse, mais par ce même refus de comprendre en quoi son propre gouvernement a joué un rôle, dans ce vendredi dramatique que nous avons connu.

Gauvain

Publicités

La guerre tiède

Manuel Valls, qui n’aime rien tant que de crier « Au loup ! », déclarait à qui voulait l’entendre, après l’attentat islamiste au siège de Charlie Hebdo : « Nous avons changé d’époque. » Quatorze ans après le 11 septembre, il n’est pas trop tard pour s’en rendre compte ! Mais changé par rapport à quoi ? Le cas d’un ancien président français sur le retour devrait nous échauder : déclarer « j’ai changé » est le meilleur moyen qu’on ait trouvé pour ne jamais changer…

La grande manifestation du 11 janvier, suite à l’attentat contre Charlie Hebdo, a créé, selon l’expression de Michel Wieviorka, une « illusion groupale » ; le pays a cru trouver, dans le désert de l’individualisme libéral, le mirage de l’unanimité, le temps d’un après-midi. Pas seulement au sein de la société française : entre la France et le reste du monde. Mais la présence de représentants anglais, allemand, espagnol, hongrois, israélien, palestinien, russe, turc, aux côtés de François Hollande, aura duré le temps d’un cliché médiatique. Il est symbolique que le pays qui reste militairement le plus puissant au monde, les Etats-Unis, ait manqué la manifestation de soutien à Charlie Hebdo.

La « fin de l’histoire » annoncée par les néoconservateurs et les néolibéraux pour justifier leur conservatisme libéral n’a pas tenu longtemps. Sur les cendres de la guerre froide naissent les poudrières d’aujourd’hui, et le sentiment général est qu’elles ne sont pas près de s’éteindre. Le plus étonnant, vu d’Occident, est sans doute le passage d’une logique de « blocs » à la décomposition des alliances qui attend toujours sa recomposition.

Les Etats-Unis sont désemparés : après le temps des idéologues qui entouraient George W. Bush est venu le temps des intendants. Barack Obama, élu en grande partie sur le bilan catastrophique des années Bush, ne se résout ni à effacer la page ni à la tourner pour en écrire une nouvelle. Suspendu à ses tergiversations, son pays est engagé presque seul en Afghanistan et en Irak, et n’a voulu intervenir directement ni contre Assad ni contre Daesh dans le cadre d’une grande alliance. Barack Obama a fait un geste vers Cuba, soit ; mais le monde occidental croit-il vivre encore au temps de la guerre froide, pour accorder une telle importance à ce symbole, à ce nouveau cliché ?

L’Union européenne fait penser aux régimes finissants, qui ont commencé dans les libertés démocratiques et n’ont plus comme ressources que l’intimidation et la crainte pour faire perdurer des structures déjà périmées. Fondée pour assurer la paix, elle attise les tensions entre les Etats membres en laissant l’Allemagne dicter sa politique économique et sa non-politique militaire. Car la solidarité de Mme Merkel dure le temps d’une manifestation ; elle s’arrête à la moindre proposition d’entraide entre les peuples, de collaboration militaire ou diplomatique.

Le résultat  est que la France est immanquablement seule à financer les « interventions » (comprendre : les guerres) où elle s’est engagée. Elle livre une guerre tiède dont les journaux donnent de mois en mois de timides échos, quand il ne s’est rien passé d’autre dans la journée. Notre pays y gagne à peine de quoi tromper sa nostalgie de grandeur et d’indépendance ; mais la fierté a depuis longtemps fait place à un sentiment de vanité, voire d’inefficacité à évoluer dans des déserts sans mirages.

Le monde occidental souffre plus que jamais d’être sous la coupe des libéraux. L’Union européenne semble avoir décidé de n’intervenir que si les banques étaient attaquées. Que l’Autriche ou la Hongrie accueillent des régimes d’extrême droite, que l’Espagne ressuscite les lois franquistes ne pose aucun problème ; mais que la gauche républicaine arrive en Grèce, et Mme Merkel se croit tenue de la rappeler à l’ordre. Que le président turc (celui qui trouve, entre autres, que les femmes ne devraient pas parler) fasse acte de candidature à l’Union européenne et participe au défilé des bonnes intentions, ne choque guère ; on veut bien de lui dans la bataille contre Daesh, en fermant les yeux sur le massacre des Kurdes. Et c’est une véritable forfaiture intellectuelle quand le néolibéral François Fillon assure, deux semaines après l’attentat à Charlie Hebdo : « Que le Qatar investisse en France n’est pas la question ». On ne saurait disjoindre ainsi l’économie et la diplomatie, à moins de prendre les Français pour de parfaits imbéciles. Ce nest pas pour rien que la politique étrangère a été renommée « Affaires » internationales.

La guerre tiède mêle l’idéologie de la guerre froide et la Realpolitik du libéralisme : ni l’un ni l’autre ne peuvent servir dans les années qui s’annoncent. Il faut trouver des alternatives dans la coopération socio-économique (la Grèce nous y invite, l’Allemagne nous en dissuade) aussi bien que dans le système d’alliances. Le cas de la Syrie le rappelle de façon brûlante, et l’incompétence ou la couardise de la position française en la matière est plus sidérante qu’ailleurs, dans un domaine où la France a eu ses heures de gloire. Refuser de vendre des Mistral à la Russie pour les procurer à l’Arabie saoudite montre le désastre de la position angélique et des leçons de morale, quand elle sert de cache-sexe au capitalisme.

La droite française fit alliance avec les communistes pendant la Seconde Guerre mondiale ; au nom de quoi refuserait-on aujourd’hui l’alliance avec la Russie de Poutine si cela permet d’éjecter Daesh de la Syrie ? Qu’est-ce qui empêche ensuite de poursuivre le combat contre Assad, sachant que la Russie elle-même sait bien que le régime d’Assad est mortel ? Encore faudrait-il pour cela avoir doublement du courage : mener une guerre chaude s’il le faut puis, s’il le faut, mener une guerre froide. Cela vaudra toujours mieux que d’être tiède.

Gauvain

Le cheval de Troie

La bataille idéologique que la gauche semblait avoir emportée dans les années 1980 a fait l’objet d’une sévère contre-offensive de la droite, qu’on peut dater des années 2000. Les symptômes les plus notables en sont l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002, puis l’accession de Nicolas Sarkozy au pouvoir à la présidentielle de 2007 – avant que le FN et l’UMP ne se retrouvent pour en découdre en 2017 ?

Mais si effrayant que la perspective puisse paraître, il y a plus grave ; ou plutôt, ces symptômes sont l’expression d’un mal plus profond et plus structurel. La victoire actuelle de la droite,  qui diffuse ses idées et ses sujets partout dans les médias, n’est pas la conséquence d’une bataille rangée entre deux camps luttant chacun derrière son drapeau. Non, cette victoire triomphale est le fruit de manœuvres d’intimidation qui visent 1) à nier le conflit idéologique 2) à en étouffer ab ovo toute possibilité. Voilà qui est autrement inquiétant, dans un régime républicain et démocratique qui – n’en déplaise aux âmes naïves et tyranniques de par leur naïveté même – repose sur le rapport de forces et sur la libre expression publique des divergences et désaccords entre les citoyens.

1) Comment nier le conflit. La droite s’est servie habilement de l’Union européenne pour faire croire qu’il n’y a qu’une seule politique possible, farouchement libérale – si « libérale » qu’elle s’oppose à la liberté d’exprimer sur l’arène européenne une opinion adverse à celle de Mme Merkel. Dès lors, la gauche ne sert plus que comme une variable d’ajustement servant à valider les politiques de droite au Parlement européen, éventuellement en bourrant la loi d’amendements cosmétiques. Cette expulsion de la gauche par le renfort des droites européennes a un coût pour l’UMP : bloquer le clivage droite/gauche fait naître un clivage droite européenne/droite nationaliste, et permet au Front national d’apparaître comme la première force d’opposition simplement parce qu’il s’oppose à l’Union européenne en soi. En somme, on n’a plus le droit de s’opposer à la droite que dans la mesure où on propose une autre politique de droite (avec autres arrangements cosmétiques pour lui donner, çà et là, de vagues airs de gauche).

2) Comment bloquer l’émergence du conflit. Jusque-là, on a vu la droite repousser la gauche sur les bords afin de pousser une opposition de droite interne. Il y a plus : pendant ce temps, la droite investit la gauche et s’efforce à la saper de l’intérieur. Depuis bientôt vingt ans, on voit tel ou tel homme de droite entrer au Parti socialiste, y propager les idées de droite et le faire sous la bannière de la « gauche moderne ». On a vu ce que signifiait l’expression quand son héraut Jean-Marie Bockel a rejoint Nicolas Sarkozy, franchissant le pas que Manuel Valls allait lui emboîter. Jean-Marie Bockel reconnaissait ainsi que le seul destin possible à cette pseudo-gauche était d’intégrer un gouvernement de droite pure. En menant la même politique que l’UMP, François Hollande a permis à Manuel Valls ou Emmanuel Macron de faire le même coup – mais cette fois, au nom d’un « socialisme moderne » !

A quoi l’on reconnaît que la gauche est dans un état de paralysie avancée : ce n’est pas seulement que la droite fait de l’entrisme, c’est que la gauche est incapable de faire de même. Personne n’ira écrire dans Le Figaro que la droite moderne consiste à mener une politique sociale, équitable et populaire, à briser le tabou qui consiste à donner plus aux banques et aux grandes entreprises, à renoncer au totem de la compétitivité ou des 3 %. En revanche, on verra dans un journal censément de gauche comme Libération de vibrants éloges du secteur bancaire dérégulé ou de la politique économique anarcho-libérale instaurée par les différents gouvernements de droite européens. Tandis qu’à droite, Nathalie Kosciusko-Morizet est qualifiée de gauchiste pour avoir refusé un régime d’inégalité trop voyant entre couples homo- et hétéro-sexuels, les journaux de pseudo-gauche félicitent Manuel Valls de piétiner les fondements historiques de son parti sous le coup de massue de la « modernité ».

Martine Aubry semblait avoir conscience de cette situation lorsque, il y a quelques années, elle indiquait à Manuel Valls la porte de sortie du Parti socialiste. Mais François Hollande l’a fait entrer par la grande porte dans son gouvernement, au mépris même des militants qui lui avaient accordé un score pitoyable à la primaire. Malheureusement, ce n’est pas là une simple affaire interne au Parti socialiste, mais un révélateur des complexes sans fin de la gauche, incapable de défendre ses idées, alors même que la droite s’accroche aux siennes en refusant quelque compromis que ce soit. On n’en finirait pas de recenser tous les retournements de vocabulaire, c’est-à-dire toutes les trahisons que le PS a commises depuis dix ans. Le culte du chef lui-même s’y est propagé au point de faire apparaître les députés réticents à voter le budget du monarque comme des « frondeurs ». Le libéralisme a gagné en imposant son vocabulaire d’Ancien Régime, comme il gagne en amenant le Premier ministre français à aller s’incliner devant le pays qui vit naître Adam Smith, fondateur du libéralisme, en 1723.

Le XVIIIe siècle, avant l’encombrante Révolution française : voilà où nous emmène la droite, sous le drapeau de la gauche « moderne ». Espérons que la gauche, entendons la gauche qui n’a pas besoin d’adjectif (dis)qualificatif pour se désigner, se donne plutôt la Révolution comme point de départ, et comme point de mire le XXIe siècle. Espérons surtout qu’elle retrouve le courage de défendre son identité et ses « valeurs », comme le faisait récemment Nicolas Sarkozy dans les colonnes du Figaro. On ne saurait lui en vouloir de dire qu’il est de droite ; mais on doit mépriser tous ceux qui jouent la même partition, les regards rivés sur le même chef d’orchestre, de ne pas le dire en chœur.

Gauvain

L’apologie de l’esclavage, l’appel à l’expiation, et autres scélératesses de saison

I.

En promettant à ceux qui veulent bien le croire qu’il ne se présenterait pas à la prochaine élection présidentielle si le chômage ne baissait pas, François Hollande aurait pu rendre 82 % de Français contents ! Mais la ficelle est un peu grosse : Hollande avait déjà promis qu’il renégocierait le Traité constitutionnel européen, qu’il n’interviendrait pas dans les affaires internes du Parti socialiste, qu’il réaliserait la transition énergétique… Surtout, on sait bien qu’il y a un moyen très facile de truquer en moins de six mois les chiffres du chômage : il suffit pour cela de « flexibiliser » le travail, c’est-à-dire de tendre toujours plus vers un régime d’exploitation en contraignant les gens à travailler n’importe où, pour n’importe quelle durée, pour n’importe quel salaire.

Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce entre 2005 et 2013, ancien président d’une commission du CNPF (ancien MEDEF) et proche de François Hollande, a jeté le premier coup de sonde en proposant de payer des petits boulots au-dessous du SMIC, proposition aussitôt reprise par Pierre Gattaz. Comme on n’ose pas enfreindre la loi ouvertement en payant les salariés au-dessous du SMIC, on commence par raboter les cotisations sociales de rigueur – un mot qui s’applique à tout sauf aux grands patrons ! –, on continue en employant des gens pour une poignée d’heures afin de leur payer un tiers de SMIC… et on finit par mettre les gens au sous-travail forcé, différent du travail forcé principalement en ce qu’il laisse logement, eau, alimentation à la charge – encore un mot qu’on laisse aux autres – de celui qui travaille.

Autre cas de figure possible : même si le chômage ne baisse pas d’ici 2017, les libéraux ne manqueront pas de porter le blâme, selon le principe habituel, sur les premières victimes. Déjà les petits Gattaz de service accusent les chômeurs d’être responsables du coût du travail qu’ils n’ont pas. Répéter d’un ton pénétré les excommunications de Bruxelles, dans la novlangue libérale, c’est « briser un tabou ». Pourquoi cette obsession du tabou ? Sans doute pour faire oublier le totem des 3 % de déficit.  Visiblement, Pascal Lamy a brisé un sacré tabou en proposant d’exterminer le SMIC puisque même Laurence Parisot – une gauchiste, par rapport aux proches de François Hollande ! – a crié à l’« esclavagisme ». Le mot est faible : on n’accusait pas les esclaves de coûter trop cher.

II.

Dans son dernier article scélérat Le Figaro ose tout : « Les jours fériés coûtent des milliards d’euros à l’économie française »[i]. Nous qui pensions que le racolage public était interdit ! On attend avec impatience l’article suivant : dormir la nuit, boire et manger, toucher un salaire et surtout aller à l’école pour apprendre à lire et écrire coûtent des milliards d’euros. A qui ? évidemment pas à l’Etat, dont les libéraux se fichent comme d’une guigne. L’école rêvée des libéraux, c’est l’entreprise où, tout en travaillant, vous auriez une radio allumée qui répèterait toutes les heures : « réduire le déficit, baisser nos charges ». Plus sérieusement, tout le monde sait que ces soi-disant coûts sont calculés dans le programme annuel de l’entreprise et donc ne représentent aucun coût réel. Il aura fallu beaucoup d’imagination au Figaro pour trouver des experts économiques d’une telle incompétence en matière d’économie : Europe 1 et Yahoo! Finances !! Bien sûr, pas un seul économiste : il serait trop risqué de demander à ceux qui savent.

Les « experts », ces hommes de paille que les libéraux sortent une fois par semaine de leurs conseils d’administration pour leur faire réciter la leçon de morale quotidienne dans les grands médias, n’ont qu’un mot à la bouche, l’austérité, et qu’un modèle, l’Allemagne, tout cela sous l’enrobage de la « modernisation de notre pays ». Vraiment ? La défense du bon père de famille, la stigmatisation de l’esprit de jouissance des générations précédentes, la punition des « mauvais élèves » de la zone euro, l’appel à l’expiation religieuse sous couvert d’un vocabulaire économique, enfin le panégyrique de nos voisins d’outre-Rhin : tout cela ne fait que répéter les discours de la droite à la fin des années 1930, lesquels ne faisaient eux-mêmes que répéter ceux de la droite après la bataille de Sedan… en 1870.

Est-ce si étonnant de voir l’histoire balbutier ? Et faut-il s’arrêter au XIXe siècle, ou le mal ne vient-il pas de plus loin encore ? Si le discours sur la « décadence » et les « réformes » remâche les mots de Taine et Renan, rappelons que ceux-ci avaient en ligne de mire, au-delà de la Commune, la Révolution française. Leur éloge de la mentalité allemande s’expliquait par une peur panique devant les « motions » populaires, auxquelles ils opposaient en toute modestie leur saine « raison ». Idéologie née sous l’Ancien Régime, ayant pour père fondateur Adam Smith, le libéralisme est parfaitement en phase avec ce discours réactionnaire et appelle de ses vœux un despotisme « éclairé » par les Lumières de la « raison »… et surtout de la foi en la réforme. Ainsi s’explique le culte que vouent les libéraux français aux réformes Schröder des années 2000, tellement réussies qu’elles ont précipité la chute de son gouvernement aux élections qui suivirent… Mais puisqu’elles n’ont pas plu au peuple, nos experts de Berlin y voient la preuve qu’elles étaient bonnes.

  Gauvain


[i] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/04/30/20002-20140430ARTFIG00097-les-jours-feries-coutent-des-milliards-d-euros-a-l-economie-francaise.php

 

Les chaises (musicales)

Mieux vaut rire que pleurer. (Proverbe français)

 

Il y a quelque temps, Jean-Luc Mélenchon confiait, dans un accès de sincérité devenu rare dans ce milieu : « La vie politique de notre pays m’épuise ». Comme il est parfois épuisant d’écrire des articles – et de les lire ! nous disent certains… –, nous traiterons le remaniement ministériel en faisant simplement une liste (sélective) du nouveau personnel.

Les ministres :

Manuel Valls : Aujourd’hui, un homme politique de gauche est donc jugé sur ses sondages à droite et à l’extrême droite, sur la capacité de flatter le camp supposé adverse. On s’émerveille de voir quelqu’un qui, même à la primaire du Parti socialiste (lequel n’est pas connu pour être très à gauche !), récoltait 5 % des voix, soit le score le plus faible, très loin derrière Arnaud Montebourg et Martine Aubry. Mais Manuel Valls a une autre recommandation qui pèse dans la balance : Sarkozy l’avait approché pour le faire entrer dans son gouvernement en 2007. Qui a dit que Hollande était un antisarkozyste primaire ?

Arnaud Montebourg : On l’a entendu prôner la démondialisation, attaquer la politique libérale de Mme Merkel, défendre le made in France : il prend maintenant l’avion pour réciter à Berlin la leçon que Bruxelles lui a apprise et que son art oratoire lui permettra de déclamer en mettant plus de ton que les autres. Mais il ne s’assoit pas à côté de Michel Sapin !! dit-on pour montrer qu’il est resté fidèle à ses convictions.

Michel Sapin : Parce qu’on ne change pas une équipe qui perd, celui qui a échoué à faire baisser le chômage se retrouve aux Finances. L’idiot ! Alors que pour faire baisser le chômage, il suffisait de mettre tout le monde au SMIC (voir Manuel Valls) ! Heureusement, à partir de maintenant, il ira fréquemment en Allemagne pour apprendre.

Bernard Cazeneuve : Son autre nom est Charisme, à moins qu’il ne soit, comme dans L’Odyssée, Personne. Il sera le digne successeur de Valls à l’Intérieur : comme lui, il atteste qu’on peut être partisan du non au Traité constitutionnel européen de 2005… et partisan du oui, quand on vous propose un poste dans un gouvernement euro-libéral.

Benoît Hamon : L’aile gauche du PS et l’économie, c’est un peu comme les enfants qu’on éloigne du feu. On a placé Benoît Hamon à l’Education, où l’on pense qu’il pourra difficilement faire pire que Vincent Peillon. Mais cette opération de haute politique n’a visiblement pas suffi : l’aile gauche du Parti socialiste doute encore que le discours d’intronisation de Valls fût de gauche. Dans le doute, elle s’est abstenue.

Jean-Yves Le Drian : Moins connu pour avoir rempilé au Ministère de la Défense que pour avoir refusé le poste de Premier ministre. Les mauvaises langues diront que Valls était donc numéro 2 derrière Le Drian… Le bonhomme en apparaîtrait plutôt sympathique, s’il n’avait pas ainsi favorisé l’accession de Manuel Valls.

Najat Vallaud-Belkacem : Les joyeux lurons du Parti socialiste lui donnent à la fois les femmes, la ville, la jeunesse et les sports (voir Laurence Rossignol). Ils estiment vraisemblablement que confier un grand ministère à une femme reste un sport de combat.

Aurélie Filipetti : Là où l’ingrate Delphine Batho accusait son ministère d’être défiguré par les coupes budgétaires, Aurélie Filipetti n’a dit mot des amputations répétées aux grands projets culturels de l’Etat (contrairement à Frédéric Mitterrand, son prédécesseur à la Culture). Aussi méritait-elle d’être reconduite.

Les secrétaires d’Etat :

Jean-Pierre Jouyet : L’homme qui non seulement a travaillé pour Nicolas Sarkozy mais est demeuré à son gouvernement après la phase de l’« ouverture » (rires à gauche) entre maintenant au gouvernement à l’appel de Hollande. Un ami proche, répète-t-on d’un air pénétré.

André Vallini : Après avoir tant fait, en pure perte, pour avoir un poste sous Jospin, puis sous Royal, et enfin sous Sarkozy (voir Jean-Pierre Jouyet), ce sénateur méritait bien un fromage. Les journalistes patentés laissent tomber une larme. Après trente ans d’échecs, Bayrou gagne une élection et Vallini gagne un secrétariat d’Etat : ça, c’est du renouvellement !

Laurence Rossignol : Elle a regroupé en un même titre La femme, le fou et le colonisé. Mais se dit toujours féministe.

Jean-Marie Le Guen : Réussir à nommer à la fois un ancien ennemi personnel et un ancien strauss-kahnien était une gageure que seul Hollande pouvait tenir. Avec de pareils soutiens, le président n’a pas besoin d’opposition (larmes à droite).

Les maillons de la chaîne :

Harlem Désir : Commençons par le maillon faible. En politique, il faut désormais être le plus mauvais possible pour avoir un poste. Pour récompenser Harlem Désir de ses prises de position à l’emporte-pièce et parce qu’il faut trouver des coupables autres que le président au désastre des élections municipales, le voilà muté aux Affaires européennes. On notera au passage la leçon de démocratie interne que donne Hollande en renvoyant de son propre chef (c’est le cas de le dire) un homme élu à l’occasion d’un congrès du parti. Dommage qu’on n’y soit pas allé aussi franchement avec Jean-Noël Guérini.

Jean-Christophe Cambadélis : Bien qu’il ait tout du parfait notable du Parti socialiste, il effrayait par son rattachement aux aubryistes (voir Martine Aubry). En conséquence, on lui donne le secrétariat du PS par intérim. Du reste, tout le monde au PS se sait intérimaire jusqu’à 2017.

Martine Aubry : C’est une plaisanterie de l’ajouter à la liste car on n’a rien donné à Martine Aubry. La loi sur les 35 heures suffit à la faire juger trop à gauche ! Si le PS remontait dans le temps, il militerait pour le CPE.

Gauvain

L’école des fanatiques

Il semblerait que la thèse de la stupidité ontologique des dirigeants socialistes ne suffise plus à expliquer leur inaptitude totale à être politiques. Non pas politiques au sens affaibli utilisé par les journalistes de comptoir qui peuplent les émissions de télévision et la majorité de la presse écrite, pour qui une décision, ou mieux une parole, est « politique » quand elle est justement tout sauf cela : la manœuvre politicienne et la communication sont devenus les synonymes de leur contraire, à savoir la politique, qui se définit plutôt par la capacité à penser et à mener une action structurelle d’intérêt général. L’action des dirigeants socialistes, et de ceux de l’UMP avant eux, n’est qu’une perpétuation opportuniste du résultat d’un rapport de force social gagné par le capital et par laquelle ils pensent pouvoir éternellement se succéder au pouvoir : cajoler le dominant pour rester à la cour. Voilà comment on peut résumer cette action « politique » qui n’est en fait que la rencontre ponctuelle de deux formes d’intérêts privés sans rapport avec l’intérêt général, celui des représentants politiques professionnels et carriéristes et celui des profiteurs de l’ordre économique néolibéral qui ont tout intérêt à la perpétuation (voire à la naturalisation) des structures économiques assurant leur domination totale sur l’ensemble de la société. Il n’y a pas de prise en compte de l’intérêt général dans ce que font les socialistes au pouvoir, et donc de politique il n’y a pas.

Toutefois, après un revers électoral aussi cinglant que celui qu’a connu le PS la semaine passée, et qui a des chances de ne pas être le dernier, on peut sérieusement se demander en quoi ils ont encore intérêt à poursuivre une politique qui les mène, personnellement, droit dans le mur, au point que François Hollande ne peut désormais plus compter que sur un second tour face au FN ou sur un candidat UMP encore plus insignifiant que lui (la concurrence est rude) pour être réélu en 2017. François Hollande est en train de détruire un parti sans lequel il n’est rien. La nullité intrinsèque de leur appréhension de l’économie, qui consiste à appliquer absolument des schémas néolibéraux dont l’inefficacité totale est évidente depuis 40 ans, ne suffit plus à expliquer un tel acharnement dans l’absurde. Même la poule incapable de penser à contourner le grillage pour aller chercher les graines qu’elle voit derrière finit par arrêter de foncer dans le grillage, se fatigue de sa propre bêtise et tourne enfin la tête. Les socialistes, eux, ne s’arrêtent pas. Il semble désormais évident qu’il nous faut chercher ailleurs les causes d’une telle constance dans le néolibéralisme triomphant.

Ceux qui aiment se présenter comme les modérés, les responsables, les réalistes, les guides du peuple passionné et incapable de comprendre le réel, sont en réalité tout sauf des gens modérés et responsables. Michel Sapin, il y a peu, en bon androïde programmé pour défendre le capital, expliquait qu’il n’y aurait pas de référendum sur le Grand Marché Transatlantique parce que les gens ne le comprennent pas. On se demande encore pourquoi il y a même des élections quand on en arrive là : il n’y a pas de choix de société, il y a la société néolibérale qu’il faut expliquer avec de la « pédagogie » et puis si le peuple n’est pas d’accord, c’est pareil. En voilà un, Michel Sapin, qui, sous ses airs de bureaucrate inoffensif, fait tout simplement dans le totalitarisme assumé. Pas un journaliste pour relever ce genre d’énormités, bien entendu.

Pour que vivent encore leurs étiquettes surannées, décidés contre toutes les évidences à faire de François Hollande un modéré qui « ménage la chèvre et le chou », les journalistes sont encore capables d’affirmer sans sourciller que François Hollande navigue entre deux eaux et cherche le compromis quand sa ligne est authentiquement et absolument ultralibérale. Or l’ultralibéralisme est une négation même du politique parce qu’il ne fait de la société qu’une somme d’individus en concurrence. Du TSCG (Pacte budgétaire européen) à l’ANI (Accord National Interprofessionel), en passant par le pacte de compétitivité et désormais par le « pacte de responsabilité », tout est préservation des intérêts du capital, destruction de la protection sociale et déséquilibre de la fiscalité en défaveur des travailleurs. Et après la raclée, on a droit à Manuel Valls, c’est-à-dire à la même chose en pire, et à la réaffirmation de 50 milliards de baisse de la dépense publique, soit une valeur de 80% du budget annuel de l’éducation nationale, qui se traduira potentiellement, nous le savons désormais, par une baisse de 17 milliards d’euros des dépenses de l’Etat, par 23 milliards d’euros d’économie sur la sécurité sociale, et par 10 milliards d’euros  de baisse de la dotation des collectivités locales, ce qui est tout bonnement hallucinant, et sans précédent. Sur tous ces points, et donc sur l’essentiel de son « action », il fait bien pire que Nicolas Sarkozy. Où est donc la modération ? Nulle part ailleurs que dans une communication visant à faire accepter une fatalité construite par une idéologie qui fétichise le réel économique pour extraire de la société toute velléité à être politique. Nous sommes dirigés par des fanatiques, qui iront jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte.

Et si l’on en doutait encore, il suffit de voir que François Hollande encourage l’accélération des négociations sur le Grand Marché Transatlantique, qui ont lieu en secret et qui prévoient tout simplement une harmonisation des normes de tous types avec les Etats-Unis pour faire tomber les barrières à la concurrence. C’est le cheval de Troie ultime de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) pour achever toute forme de protection sociale, sanitaire ou environnementale en Europe, ni plus ni moins, puisque l’objectif est de concentrer l’effort sur les « obstacles non-tarifaires » à la concurrence, ce qui se traduit en langage concret par une harmonisation de toute forme de législation règlementaire (pharmaceutique, sanitaire, alimentaire, droit du travail, protection sociale en général, énergie, et ainsi de suite) avec les Etats-Unis dont la législation dans tous les domaines est bien moins exigeante que la nôtre : cela ne peut qu’aboutir à une diminution massive de toutes les règlementations en France et en Europe. Il ne faut pas s’étonner que le détail des mesures soit négocié en secret, quand l’accord poursuit un tel objectif. Les exercices aboutis de propagande produits par l’UE, en anglais uniquement, illustrent bien l’état d’esprit des négociations secrètes[i]. C’est par ailleurs une étape ultime de dépossession de souveraineté pour les peuples européens et l’expression la plus authentique d’un fanatisme ultralibéral que rien ne semble freiner.

Il y a dans cette croyance ultralibérale un fanatisme intrinsèque qui fonde toute sa force sur le constat d’un déterminisme, celui des règles du marché pensées selon le modèle néolibéral, et sur le postulat que les sages économistes orthodoxes sous le patronage desquels se fondent les politiques que nous décrivons en maîtrisent tout l’enchaînement des causes. Postuler le fonctionnement entièrement déterministe du monde, comme Spinoza a pu le faire, n’est pas en soi un problème, car, bien comprise et bien utilisée, une telle position, en nous intéressant absolument à l’étude des causes, et surtout en prenant en compte comme le faisait Spinoza la force immense des affects dans la détermination de nos actes, nous permet de bien mieux comprendre le monde. Mais le déterminisme manipulé des chantres du néolibéralisme est tout autre, car il met de côté les affects en pensant la rationalité a priori des acteurs économiques : là où Spinoza étudie rationnellement des acteurs non-rationnels, le néolibéralisme décrit non-rationnellement des acteurs supposés parfaitement rationnels, ce qui est totalement fantaisiste pour qui pratique les sciences sociales. Cette insuffisance première mène évidemment à la seconde : le néolibéralisme identifie un déterminisme étriqué, qui fait donc l’impasse sur la majorité des causes, pour paraître implacable. Ce n’est que par manipulation du réel pour le simplifier à l’extrême afin qu’il entre dans des cases prédéfinies qu’il peut expliquer -il faut plus de pédagogie !- pourquoi il n’y a qu' »une solution possible »: en retirant du jeu les affects, toutes les théories économiques qui lui sont contraires, à savoir toute forme de construction économique s’appuyant sur la redistribution des richesses ou la relance par la consommation, par exemple, en enlevant du tableau toute forme de causalité environnementale, ou toute forme de causalité sociale, c’est à dire toutes les conséquences économiques de la misère sociale, et tant de choses encore, il peut prendre la place du dieu-nature, connaissant l’enchaînement absolu des causes. C’est à ce genre d’extrémité qu’arrive une usurpation comme celle-ci, car, en définitive, qui prétend connaître la seule solution possible, alors qu’il a comme tous les hommes une conscience finie, et par-là même une appréhension finie et limitée des causes, est un charlatan. Spinoza, qui construit une vision déterministe du monde, au contraire, par la conscience qu’il a de l’incapacité de l’Homme à connaître toutes les causes, laisse donc aux Hommes la capacité d’agir, de proposer différents modèles de société, et en définitive la capacité à être politiques. C’est ainsi que l’on différencie celui qui pense et celui qui opprime.

Lorsque l’affirmation du déterminisme n’est plus un outil métaphysique construisant un rapport au monde positif, mais un levier autoritaire d’oppression qui attribue à certaines consciences finies le privilège de la connaissance de toutes les causes (et certainement pas à toutes les consciences, car il y a une caste élue qui peut seule déchiffrer le monde), il devient nécessaire de simplifier le réel et l’infinité des causes pour usurper la place du dieu-nature. Il n’y a pas d’équation de l’Homme, des comportements sociaux ou des systèmes économiques qui soit, car aux consciences finies la complexité du réel dans sa totalité, et par-là même la compréhension de toutes les causes, est inaccessible. Le constat du déterminisme peut être une force émancipatrice, lorsqu’il débouche, comme chez Spinoza, sur une théorie de la puissance d’agir par la raison, mais lorsqu’il est construit, comme chez les superstitieux d’antan (et plus que jamais chez les néolibéraux d’aujourd’hui), comme un principe de soumission des Hommes à des règles naturalisées inflexibles et accessibles seulement à une minorité d’élus qui les façonnent au gré de leur domination, il n’est plus que l’ombre du fanatisme.

Gavroche.

[i] http://trade.ec.europa.eu/doclib/docs/2013/july/tradoc_151605.pdf

Entre trois maux…

Jamais deux sans trois : après le bilan salé laissé par cinq ans d’UMP – faillite économique, faillite sociale, faillite morale –, repris et poursuivi sans scrupule depuis deux ans par le Parti socialiste, voici un troisième larron intéressé par la soupe et aussi bien servi par les médias que l’avaient été en leur temps Sarkozy, DSK et Hollande : le Front national. Ou plutôt – car la lâcheté n’est pas propre à l’UMP et au PS –,
le « Rassemblement bleu marine », puisque l’extrême droite dans ce pays n’ose pas dire son nom et fait passer la droitisation de la vie politique française pour « la fin du bipartisme droite/gauche ». Voilà donc Marine Le Pen, gonflée à bloc par ses résultats au premier tour des municipales, promettant après sept années de droite (Chirac était un centriste à côté !) un grand « renouvellement » qui consistera à passer la barre… à droite.

On comprend mieux pourquoi les médias ont décidé, depuis quelques mois, de faire la promotion du Front national : tout changera pour que rien ne change, l’idéologie droitière – immigration, fiscalité – passera peut-être mieux avec Marine Le Pen. Sans rire, nous entendons certains commentateurs prétendre que la fille de Jean-Marie Le Pen incarne un changement de génération… Dans ces conditions, on se dit que Thomas Hollande et Jean Sarkozy ont toutes leurs chances pour se présenter aux présidentielles de 2022 !

Soyons sérieux : que peut-on attendre de nouveau du Front national ? Qu’ils gênent un peu « Bruxelles » comme le prétend Mme Le Pen ? Mais il n’y a qu’à voir la réaction de l’Union européenne quand un parti d’extrême droite arrive au pouvoir en Autriche ou en Hongrie : ils s’en accommodent tout à fait, à la fois par couardise mais aussi parce qu’ils sont assurés que la politique socio-économique ne changera pas. Tout juste faudra-t-il trouver un compromis entre les immigrationnistes du Medef et les xénophobes d’extrême droite ; mais l’essence du libéralisme n’est-elle pas de toujours trouver des compromis – et d’abandonner ses grandes missions salvatrices pour des compromissions ?

En ces conditions, il ne s’agira pas dimanche de voter « utile », comme le veut le Parti socialiste qui a grand besoin d’un renfort d’idiots utiles ; il ne s’agira pas d’opposer à la dureté du Front national la mollesse d’un Front républicain. Au-delà du second tour de ces municipales, l’enjeu pour la gauche est d’opérer enfin sa recomposition, si elle ne veut pas céder face à la recomposition de la droite à laquelle on assiste lentement mais sûrement. Entendre Henri Guaino dire que François Bayrou n’est pas à droite est hautement significatif de ces manoeuvres post-sarkozystes. Une fois que l’extrême droite du FN et la droite extrême de l’UMP auront fusionné, non plus seulement dans le discours idéologique mais sur le terrain, la gauche aura tout intérêt à avoir construit une opposition farouche et déterminée. Sans cela, il y aura des grincements de dents beaucoup moins drôles à entendre que ceux d’hier.

Gauvain