La guerre tiède

Manuel Valls, qui n’aime rien tant que de crier « Au loup ! », déclarait à qui voulait l’entendre, après l’attentat islamiste au siège de Charlie Hebdo : « Nous avons changé d’époque. » Quatorze ans après le 11 septembre, il n’est pas trop tard pour s’en rendre compte ! Mais changé par rapport à quoi ? Le cas d’un ancien président français sur le retour devrait nous échauder : déclarer « j’ai changé » est le meilleur moyen qu’on ait trouvé pour ne jamais changer…

La grande manifestation du 11 janvier, suite à l’attentat contre Charlie Hebdo, a créé, selon l’expression de Michel Wieviorka, une « illusion groupale » ; le pays a cru trouver, dans le désert de l’individualisme libéral, le mirage de l’unanimité, le temps d’un après-midi. Pas seulement au sein de la société française : entre la France et le reste du monde. Mais la présence de représentants anglais, allemand, espagnol, hongrois, israélien, palestinien, russe, turc, aux côtés de François Hollande, aura duré le temps d’un cliché médiatique. Il est symbolique que le pays qui reste militairement le plus puissant au monde, les Etats-Unis, ait manqué la manifestation de soutien à Charlie Hebdo.

La « fin de l’histoire » annoncée par les néoconservateurs et les néolibéraux pour justifier leur conservatisme libéral n’a pas tenu longtemps. Sur les cendres de la guerre froide naissent les poudrières d’aujourd’hui, et le sentiment général est qu’elles ne sont pas près de s’éteindre. Le plus étonnant, vu d’Occident, est sans doute le passage d’une logique de « blocs » à la décomposition des alliances qui attend toujours sa recomposition.

Les Etats-Unis sont désemparés : après le temps des idéologues qui entouraient George W. Bush est venu le temps des intendants. Barack Obama, élu en grande partie sur le bilan catastrophique des années Bush, ne se résout ni à effacer la page ni à la tourner pour en écrire une nouvelle. Suspendu à ses tergiversations, son pays est engagé presque seul en Afghanistan et en Irak, et n’a voulu intervenir directement ni contre Assad ni contre Daesh dans le cadre d’une grande alliance. Barack Obama a fait un geste vers Cuba, soit ; mais le monde occidental croit-il vivre encore au temps de la guerre froide, pour accorder une telle importance à ce symbole, à ce nouveau cliché ?

L’Union européenne fait penser aux régimes finissants, qui ont commencé dans les libertés démocratiques et n’ont plus comme ressources que l’intimidation et la crainte pour faire perdurer des structures déjà périmées. Fondée pour assurer la paix, elle attise les tensions entre les Etats membres en laissant l’Allemagne dicter sa politique économique et sa non-politique militaire. Car la solidarité de Mme Merkel dure le temps d’une manifestation ; elle s’arrête à la moindre proposition d’entraide entre les peuples, de collaboration militaire ou diplomatique.

Le résultat  est que la France est immanquablement seule à financer les « interventions » (comprendre : les guerres) où elle s’est engagée. Elle livre une guerre tiède dont les journaux donnent de mois en mois de timides échos, quand il ne s’est rien passé d’autre dans la journée. Notre pays y gagne à peine de quoi tromper sa nostalgie de grandeur et d’indépendance ; mais la fierté a depuis longtemps fait place à un sentiment de vanité, voire d’inefficacité à évoluer dans des déserts sans mirages.

Le monde occidental souffre plus que jamais d’être sous la coupe des libéraux. L’Union européenne semble avoir décidé de n’intervenir que si les banques étaient attaquées. Que l’Autriche ou la Hongrie accueillent des régimes d’extrême droite, que l’Espagne ressuscite les lois franquistes ne pose aucun problème ; mais que la gauche républicaine arrive en Grèce, et Mme Merkel se croit tenue de la rappeler à l’ordre. Que le président turc (celui qui trouve, entre autres, que les femmes ne devraient pas parler) fasse acte de candidature à l’Union européenne et participe au défilé des bonnes intentions, ne choque guère ; on veut bien de lui dans la bataille contre Daesh, en fermant les yeux sur le massacre des Kurdes. Et c’est une véritable forfaiture intellectuelle quand le néolibéral François Fillon assure, deux semaines après l’attentat à Charlie Hebdo : « Que le Qatar investisse en France n’est pas la question ». On ne saurait disjoindre ainsi l’économie et la diplomatie, à moins de prendre les Français pour de parfaits imbéciles. Ce nest pas pour rien que la politique étrangère a été renommée « Affaires » internationales.

La guerre tiède mêle l’idéologie de la guerre froide et la Realpolitik du libéralisme : ni l’un ni l’autre ne peuvent servir dans les années qui s’annoncent. Il faut trouver des alternatives dans la coopération socio-économique (la Grèce nous y invite, l’Allemagne nous en dissuade) aussi bien que dans le système d’alliances. Le cas de la Syrie le rappelle de façon brûlante, et l’incompétence ou la couardise de la position française en la matière est plus sidérante qu’ailleurs, dans un domaine où la France a eu ses heures de gloire. Refuser de vendre des Mistral à la Russie pour les procurer à l’Arabie saoudite montre le désastre de la position angélique et des leçons de morale, quand elle sert de cache-sexe au capitalisme.

La droite française fit alliance avec les communistes pendant la Seconde Guerre mondiale ; au nom de quoi refuserait-on aujourd’hui l’alliance avec la Russie de Poutine si cela permet d’éjecter Daesh de la Syrie ? Qu’est-ce qui empêche ensuite de poursuivre le combat contre Assad, sachant que la Russie elle-même sait bien que le régime d’Assad est mortel ? Encore faudrait-il pour cela avoir doublement du courage : mener une guerre chaude s’il le faut puis, s’il le faut, mener une guerre froide. Cela vaudra toujours mieux que d’être tiède.

Gauvain