Pourquoi le libéralisme est coupable de haute trahison

 

L’actualité nous aura tristement donné raison : il y a un mois et demi, nous fustigions dans « La guerre tiède » les inconséquences de la politique intérieure et extérieure de la France – sans prévoir que ces inconséquences de l’idéologie auraient de telles conséquences dans la réalité qui toujours rattrape l’idéologie.

Parmi les multiples causes qu’on cherche aux attentats de vendredi dernier, parmi les multiples coupables dont on fait quotidiennement le procès, l’une des moins identifiées est sans doute le rôle du politique, qui s’est tout d’un coup drapé de blanc en décrétant l’unité nationale. Cette mesure – exactement comme l’Union sacrée en 1914 ou le Bloc national en 1919 – a pour avantage de camoufler la responsabilité du politique, respectivement lors des attentats ou lors d’une guerre.

La manœuvre a pourtant eu un effet limité : très vite, et de façon assez indécente, les partis politiques sont retournés au pugilat, dans l’arène de l’Assemblée, en s’accusant à qui mieux mieux de tous les maux. Comme d’habitude, ils ont fait mine d’ignorer que l’UMP/LR et le PS sont aux commandes de l’État depuis que la menace islamiste s’est précisée, dans les années 1990. Le discours de François Hollande après les attentats était, à cet égard, hautement stratégique : il a consisté à reprendre par avance les idées de droite, voire d’extrême droite, relayées sur les plateaux médiatiques avec l’éternelle rengaine, « ah ! si on nous avait écoutés ». Reprendre les idées de droite ? Il l’avait déjà fait sur le terrain socio-économique bien avant de le faire sur ces thèmes. Et si c’était justement l’origine du problème ? Si ces idées libérales comptaient parmi les causes premières des attentats de vendredi dernier ?

À double titre, donc, aussi bien en politique intérieure qu’en politique extérieure.

1) Les attentats signent la faillite d’une politique ordo-libérale qui a consisté à détruire la police de proximité, les services de renseignement, l’armée, la santé, l’éducation – autant d’acteurs qui s’avèrent aujourd’hui en première ligne dans l’opération de reconquête, dans la tentative de ressouder un pays sur des principes républicains. Après avoir démissionné de presque toutes ses fonctions régaliennes, l’État découvre aujourd’hui la chaîne de conséquences absolument lamentables de la politique d’austérité. François Hollande jure maintenant ses grands dieux que le « pacte de sécurité » l’emportera sur le « pacte de stabilité » budgétaire (celui dont l’Allemagne nous chantait les louanges) : il aurait mieux fait de parler de « pacte d’instabilité », car ce pacte a permis à l’islamisme de semer la mort, sur les cendres fraîches de l’État.

2) Les attentats coordonnés au Moyen-Orient soulignent un point sur lequel nous attirions l’attention le mois dernier, à savoir les tares de la géopolitique française. Combien symbolique apparaît aujourd’hui le choix d’avoir vendu nos avions, non pas à la Russie, ce nouvel allié en Syrie, mais à l’Arabie saoudite dont les affinités avec l’islamisme radical sont de moins en moins dissimulables ! Sans parler des grandes démonstrations d’amitié prodiguées au Qatar : elles furent inaugurées sous Nicolas Sarkozy, défendues ensuite par François Fillon, et n’ont jamais été remises en question par le Parti socialiste au pouvoir. Oui, Hollande ressemble à Bush : pas seulement à travers son discours aux accents guerriers, qui sonne plutôt comme un aveu de faiblesse, mais par ce même refus de comprendre en quoi son propre gouvernement a joué un rôle, dans ce vendredi dramatique que nous avons connu.

Gauvain

Le double fiasco de l’Union européenne

Parmi les multiples échecs qu’on peut imputer à l’Union européenne, les deux plus graves  concernent certainement les deux objectifs qu’elle s’était fixés à l’origine, les deux pierres fondatrices et justificatives de son action depuis le traité de Rome de 1957 sous le nom de CEE. Notre propos n’est évidemment pas d’incriminer ces idées ni d’accuser les hommes qui ont cherché à les mettre en œuvre pendant plusieurs décennies : ces objectifs étaient louables, mais précisément ils ont été abandonnés ou exploités au service de fins qui les rendent aujourd’hui nuls et non avenus.

1° L’Union européenne était censée préserver la démocratie en Europe après le traumatisme laissé par les régimes totalitaires. Les consultations citoyennes, qui ont encore permis de faire passer le traité de Maastricht en 1992, ont été peu à peu réduites à la portion congrue. Après le non au référendum sur le traité de 2005, la hantise n’était plus le risque d’un retour du totalitarisme mais le risque d’un retour à la démocratie. Ainsi du référendum sur la Grèce, formidable aventure démocratique qui a tellement terrifié l’eurotechnocratie qu’elle stipule, dans le récent « accord » conclu avec la Grèce, que toute procédure référendaire sera soumise au préalable à l’avis de la Commission. Autrement dit : toute tentative démocratique doit être contrôlée par un organe non démocratique.
De fait, parmi tous les organes directeurs de l’Union européenne, aucun n’est élu démocratiquement : comme le relève Jacques Sapir, l’Eurogroupe n’a même pas d’existence légale. C’est peu dire que l’Union européenne est (suivant la douce litote de Wikipedia) une « association politico-économique sui generis » ! Le président M. Jean-Claude Juncker a été choisi à la suite de tractations qui n’ont rien à envier aux dictatures de tout poil. Eurogroupe, Commission européenne, Banque centrale européenne sont autant de noms pour déshonorer l’idée européenne et dissimuler la part prise par l’Allemagne – c’est-à-dire l’intégralité du processus de décision, comme l’explique l’ancien ministre des Finances, M. Yanis Varoufakis, depuis qu’il a retrouvé sa liberté de parole (et de ne pas porter de cravate !)
Un institut de sondage a vraisemblablement été payé pour inventer des résultats avant le référendum en Grèce puisqu’il est parvenu à prédire, le jour d’avant, une victoire du oui. Avec une marge d’erreur de 20 points ! Dans toute entreprise digne de ce nom, le responsable de l’institut de sondage aurait été licencié dans l’heure. La manipulation était énorme, elle a à peine été relevée dans les médias, sinon par l’excellente analyse d’Alain Garrigou à laquelle nous ne pouvons que renvoyer. Cette entreprise éhontée n’a du reste pas suffi, au grand dam des dirigeants européens qui se sont offusqués de voir une tache démocratique dans la dictature immaculée qu’ils préparaient. Un pays d’extrême droite comme la Hongrie ne pose aucun problème mais un pays de gauche, même d’une gauche aussi peu radicale qu’en Grèce, est inconcevable dans l’Europe démocratiquement-de-droite que les libéraux, fidèles à leur mentalité, cherchent à nous vendre.

2° L’Union européenne était censée assurer la paix et empêcher une troisième guerre contre l’Allemagne. Ironie du sort, les pays européens avaient pour ce faire consenti à rayer la dette que devait payer l’Allemagne au sortir de la Seconde Guerre mondiale ; mais les choses se sont complètement retournées, et il semble que la générosité à l’allemande soit une charité qui commence par soi-même. On reconnaîtra au minimum une sérieuse tendance à l’impérialisme économique, de la part de ce pays à qui l’on a interdit pendant longtemps l’usage des armes et même l’exhibition du drapeau.
Comme nous en alertions dès le 3 juin 2014 dans notre article « L’extrême droite ou l’extrémité du libéralisme », les discours médicalisants de M. Wolfgang Schaüble, ci-devant ministre allemand de l’Economie, sur les pays « sains » du Nord et les pays « malades » du Sud de l’Europe, ne laissent guère de doute sur le modèle historique sous-jacent à cette vision de l’Histoire [i], que les médias diffusent complaisamment avec la meilleure conscience du monde. Et le vote du Parlement grec pour accepter la mise sous tutelle du pays ressemble à s’y méprendre à un certain vote de juin 1940 qui préparait tranquillement l’annexion d’un pays par un autre. L’« économie » ? C’est la guerre poursuivie par d’autres moyens.

 Gauvain

[i] M. Schaüble n’est pas homme à balayer devant sa porte, mais plutôt devant celle des autres : il comparait M. Poutine à Adolf Hitler pas plus tard que l’année dernière.

Ordres et désordre

Aujourd’hui, l’action politique se caractérise à la fois par une multiplication de lois et de contraintes d’essence technocratique, et par une démission dans le maintien d’un ordre républicain et progressiste.

D’un côté, une série d’injonctions toutes plus absurdes les unes que les autres, dont voici quelques échantillons :
– interdiction de faire du feu de cheminée à Paris, et peut-être de fumer chez soi dans l’ensemble du territoire
– obligation de s’équiper de détecteurs de fumée, d’ampoules basse consommation, pour satisfaire aux lobbys commerçants
-redécoupage d’une carte de régions, pour ainsi dire du jour au lendemain, avec retour aux frontières de 1870 pour l’Alsace-Lorraine

D’un autre côté, une série d’infractions bénies par la loi et caractéristiques d’un état d’esprit « défaitiste » quant à la préservation de l’idéal démocratique :
– laisser-faire économique grandissant, passant par l’abandon des règles, des lois, afin d’augmenter une production qui ne trouve déjà pas sa demande [i]
– laisser-aller à l’école, passant par l’abandon des notes, des évaluations, du redoublement, afin de donner satisfaction aux lobbys de parents d’élèves
– laisser-aller dans le domaine de la laïcité, passant par la distribution parfois monopolistique, et à l’école, de plats sanctifiés par telle ou telle religion

On voit bien quelle est la logique de ce non-sens : quand les lobbys se mettent à faire les lois, cela ne peut mener qu’à l’oubli de « la » loi et à la multiplication de revendications individualistes ou corporatistes. Sans qu’il n’y paraisse, s’équiper de détecteurs de fumée et abandonner les notes à l’école s’inscrit dans le même processus socio-historique. Ce n’est pas un hasard si les attaques contre la laïcité se font particulièrement sensibles dans une école où l’on a laissé toute autorité aux parents et où la mixité sociale a été perdue de vue. L’UMP a organisé le laissez-faire économique, le PS le complète par le laissez-faire à l’école. Rien d’étonnant à ce que le FN avec ses mots ronflants apparaisse comme le garant d’un « ordre » dont on a oublié sur quels principes républicains il reposait. L’action politique est paralysée parce qu’elle ne croit même plus en sa propre légitimité, c’est-à-dire en celle du peuple – d’un « tous » qui ne soit pas simplement une addition de « chacun ».

Gauvain

[i] Dernière idée en date : permettre le travail dominical pour rattraper « nos voisins allemands ». Apparemment, les experts ne se sont pas déplacés de l’autre côté du Rhin : ils auraient vu que les commerces y sont fermés le dimanche, parfois même le samedi après-midi, et ferment en semaine vers 18h30.

Enseignements des législatives en Allemagne

Rappelons brièvement les résultats des dernières législatives en Allemagne, dont on sait l’enjeu pour un pays qui n’a pas de vrai président de la République : le parti chrétien-démocrate de droite conservatrice de Mme Merkel (41,5 %), qui manque de peu la majorité absolue, a écrasé l’équivalent allemand du PS (moins de 26 %) ; les Verts et l’équivalent du Front de gauche ont obtenu un score faiblard (8,5 % chacun) ; l’extrême droite et la droite libérale manquent de peu les 5 % requis pour entrer au Parlement.

Quelques enseignements, à chaud :

1) Le droit du plus fort fascine toujours ; le pays qui souffre moins de la crise (selon les critères néolibéraux, c’est autre chose quand on regarde l’état social du pays) s’accommode aisément de l’égoïsme national et suit la CDU de Mme Merkel dans une politique pragmatique, sans souci d’aider ses partenaires européens dans la nécessité mais volontiers donneuse de leçons, en accord avec Bruxelles, bien que le pays présente un taux de bas salaires anormalement élevé en Europe et un taux de chômage artificiellement minoré par le travail à temps partiel.

2) Le profil du chef de la SPD, grand bourgeois à la Dominique Strauss-Kahn, n’a sans doute pas aidé son parti, mais c’est aussi un avertissement pour le PS que les sociaux-démocrates soient à ce point punis par la droite. On préfère, comme dit l’autre, l’original à la copie, et l’on se demande pourquoi voter social-démocrate si c’est pour avoir à l’arrivée la même politique libérale. La différence entre nos deux pays, c’est que le sentiment de répulsion antisarkozyste n’a pas d’équivalent en Allemagne : c’est l’une des erreurs du chef de la SPD d’avoir grossièrement attaqué la CDU, avec son bras d’honneur en pleine page d’un magazine.

3) La gauche ne parvient pas à s’implanter durablement en Allemagne ; le parti Die Linke, qui était lors des dernières élections un des plus forts partis de gauche européens, perd trois points. Il souffre d’un effet de vote (in)utile et d’un report de voix sur le SPD, tout en demeurant la troisième force politique du pays. Notons que même en cumulant par habitude les scores du SPD, de la gauche et des Verts, on atteint 43 % pour les partis d’opposition qui se veulent à la gauche de Mme Merkel, contre 47 % à la coalition chrétienne-démocrate-libérale sortante.

4) Les 4,8 % de l’extrême droite et des libéraux, tromperie des chiffres, ne sauraient être mis sur le même plan : pour les premiers, cela représente une progression. Les manœuvres par lesquelles on méconnaît la représentativité de l’extrême droite existent aussi outre-Rhin, où il faut obtenir 5 % pour entrer au Parlement ; cela risque de donner dans les années qui viennent une posture de victime à un parti en hausse. En revanche, la droite libérale est en pleine déconfiture, son score n’a jamais été aussi bas dans l’histoire ; c’est que Mme Merkel suffit largement au maintien de l’ordre libéral.

5) Il sera intéressant de connaître la coalition qui se profile dans les jours à venir : le fait que les Verts et le SPD sont prêts à pactiser avec Mme Merkel, tandis que le SPD refuse toute alliance avec Die Linke, montre assez que seul ce dernier parti incarne aujourd’hui la gauche en Allemagne. La « grande coalition » a déjà un précédent historique à l’échelle nationale et le SPD et la CDU ont l’habitude de s’allier pour faire obstacle à Die Linke à l’échelle locale. L’idéologie unique sait parfaitement en Allemagne comme ailleurs simuler des oppositions entre des gens qui sont d’accord sur à peu près tout. Comme en France, les positions deviennent plus nettes avec les années ; reste à changer les étiquettes et à cesser de considérer que le SPD est à gauche : il est juste un peu moins à droite que la CDU.

6) Il convient par ailleurs de rappeler que l’abstention s’élève à 27 %, ce qui, bien que ce soit un peu moins qu’aux dernières élections, reste un taux énorme pour des élections de cette importance. Cela permet rapidement de relativiser les résultats du scrutin. 42 % de 73 %, cela fait tout juste 30 % des électeurs allemands dans lesquels on ne manquera pas de retrouver l’essentiel de la classe possédante qui sait se déplacer pour sauver son portefeuille. On est loin du « plébiscite » qui fait tant jubiler l’ensemble de la presse néolibérale, du Figaro au Monde, ce dernier trouvant d’ailleurs que 73 % de participation est un taux important (quelle idée se fait-il donc de la démocratie ?).

7) Du reste, lorsque l’on jette un oeil à la presse internationale et à la presse allemande en particulier, il n’est pas difficile de voir que la victoire de la propagande est totale. Bien plus que la victoire de la CDU, simple pion parfaitement remplaçable par le SPD, c’est la victoire d’une idéologie unique, fondant tout son discours sur une réussite fantasmée du pays dont toute la presse européenne acquise au (et par) le capital se fait écho. Les travailleurs allemands exploités se retrouvent soit dans l’abstention (conscients de la confiscation totale de la démocratie par cette idéologie unique), soit dans un vote assez résiduel pour la gauche (la vraie), soit dans la reconduction des structures mêmes de leur appauvrissement qu’on leur présente comme « la seule solution possible » pour faire de leur pays une pseudo-grande puissance qui s’autodétruit en réalité à grande vitesse et ne fait illusion qu’à court terme. On pourrait y voir un point commun avec les structures de la société américaine, qui réussissent l’exploit de faire accepter l’exploitation sauvage au plus grand nombre à coups d’indicateurs économiques faussés. Au rythme où le pays plonge sa population dans la misère, où les structures et les services publics du pays se dégradent, où sa démographie continue de battre des records d’atonie, le réveil risque d’être très difficile pour le mirage allemand, et plus tôt qu’on ne le pense.

Gauvain et Gavroche.

France-Allemagne

Journalistes et politiques s’entendent à merveille pour amuser la galerie de grands mots et de petites phrases. Il suffit d’une ou deux prises de position de Claude Bartolone et d’Arnaud Montebourg contre le régime d’austérité imposé par l’Allemagne aux Etats de l’Union européenne – interventions purement verbales et qui visent à dissimuler la démission du gouvernement dans la défense d’un point de vue alternatif en Europe – pour que l’UMP nous ressorte des tiroirs les accusations de germanophobie. Les deux partis qui veulent à tout prix éviter qu’on ne compare la situation économique aux années 1930 s’entendent pour nous rejouer le film des discours politiques de l’époque, bellicistes contre munichois. On préfère toujours jouer sur les pulsions ou les réflexes des gens plutôt que tenter d’expliquer et de justifier la doctrine libérale de son parti. Les Allemands ont raison au moins sur ce point : dans tous les cas, il y a instrumentalisation. De la part de l’UMP, par nostalgie du sarkozysme et détestation du PS qui finit par englober la détestation de leur propre pays. De la part du PS, par lâcheté de ne pas assumer leur responsabilité comme parti de gouvernement ayant de surcroît la majorité au Parlement. De la part du FN, pour qui l’Allemagne ferait un aussi bon bouc émissaire que l’immigré et permettrait de donner à leur programme libéral un vernis national.

Cela étant, plus personne ne croit à un affrontement entre les deux pays sur le terrain de la xénophobie (même Marine Le Pen, critiquée au sein de son parti, a compris que les temps ont changé). Ceux qui veulent le faire croire – en oubliant qu’aux critiques du PS sur la dureté de l’Allemagne répondent les attaques récurrentes de la CDU, le parti au pouvoir en Allemagne, sur le désordre ou le laxisme français – pratiquent donc la stratégie coutumière du libéralisme, refuser catégoriquement toute critique et toute alternative, les discréditer comme populisme ou déraison, et imposer un sens à l’Histoire dans lequel tout écart sera réprimandé. En réalité, un peu de bonne foi suffit pour reconnaître que ni la personne d’Angela Merkel, ni son parti platement conservateur-libéral, ni l’Allemagne ne sont la cible de la critique, mais bien cette logique néolibérale qui impose la même politique à divers endroits du monde et dont l’Allemagne, plus que l’Angleterre, se trouve être le relais conjoncturel (car quand on n’est pas libéral, on croit aux changements dans l’histoire). L’Angleterre n’ayant jamais cru à l’Union européenne pour des raisons, pour le coup, d’ordre nationaliste, et n’ayant par ailleurs guère lieu de parader d’avoir mené les réformes les plus cruellement libérales d’Europe pour se retrouver actuellement plongée dans la crise, l’Allemagne apparaît de façon légitime comme l’actuel représentant commercial de l’entreprise libérale. Non pas, du reste, que la France soit celle qui souffre le plus : son poids historique, institutionnel, économique, démographique lui donne une sécurité privilégiée en Europe – mais elle est d’autant plus légitime à prendre la défense des pays de l’Union européenne sur qui pèse le joug des politiques de rigueur.

Voilà pour la défense ; mais ceux qui portent le fer cherchent parfois à devancer et retourner les accusations qu’on devrait leur porter. Or toutes les accusations de racisme (au sens large) sont-elles infondées ? En ce domaine comme dans d’autres, plutôt que de faire des théories, mieux vaut regarder la politique socio-économique et comprendre à partir de là le sens des discours. Il est aberrant qu’aucune voix ne s’élève quand on entend les démarcations théoriques faites entre « pays du nord » et « pays du sud », « riches » et « pauvres », dont les uns auraient une économie « saine » et les autres des « maux persistants » qui risqueraient d’amener la contagion s’ils ne faisaient pas l’objet d’une cure. Distinction qui rappelle moins la stérile opposition entre hémisphère nord et hémisphère sud que les dangereux clivages de la psychologie des peuples à la fin du XIXe, ressorts des idéologies les plus funestes du XXe siècle. Est-il « rationnel » ou fantasmatique d’imposer une cure d’amaigrissement aux pays dont le revenu est le plus maigre ? On entend pourtant ce type de discours chez certains partis allemands ; ils évoquent ceux de la Ligue du Nord italienne et ne veulent pas « payer pour le sud ». Or quel est le plus grave, que le pays qui souffre de l’oppression économique fasse une critique en règle de la politique du plus fort, ou que le plus fort, non content d’écraser le pays sous la botte invisible du système libéral, se permette de l’insulter en le classant dans les espèces à part, n’étant pas encore suffisamment entrées dans l’Histoire dont la fin est le libéralisme ?

On sait qu’il s’agit toujours au fond d’oppositions entre politiques socio-économiques, et que les raccourcis nationalistes sont des prétextes. Toutefois, un second problème surgit à l’occasion de ces controverses parfaitement légitimes – n’en déplaise au libéralisme qui voudrait endiguer tout conflit à son bénéfice –, c’est la naïveté de regarder l’Europe comme un espace « neutre » où les clivages entre gauche et droite s’effaceraient par magie, où la « raison » universelle dominerait. Cette Europe-là est la pure projection du fantasme libéral : un espace où les technocrates feraient comme bon leur semble sans avoir la fatigante tâche, à intervalles réguliers, de s’en remettre aux suffrages du peuple (on attend qu’un libéral vienne proposer l’abolition des élections, qui entraînent de trop grosses dépenses publiques). Or qu’on le veuille ou non, les traditions nationales, les systèmes de valeurs perdurent, et il serait aberrant qu’un gouvernement de gauche refusant catégoriquement de s’allier avec la droite (rêvons un peu) accepte de pratiquer à l’échelon international la politique dont il ne veut pas sur le plan national. Inversement, si un parti de gauche arrivait en Allemagne, l’UMP cesserait brusquement de chanter les louanges de nos voisins d’outre-Rhin. Angela Merkel le sait très bien, elle qui venait soutenir Nicolas Sarkozy pour assurer à la politique prétendument « supranationale » qu’elle allait bien dans le sens de ses intérêts nationaux.

« La politique est la guerre poursuivie par d’autres moyens ». Il y a deux façons de comprendre cette phrase ; penser naïvement que l’une et l’autre sont la même chose, ou penser que la guerre peut être évitée et remplacée par une solution plus élégante. De toute évidence, personne ne veut ressusciter l’affrontement avec l’Allemagne. La paix en Europe ne dépend pas du libéralisme mais d’une entente diplomatique entre pays démocratiques qui, quoi qu’il advienne de l’Union européenne, perdurera. S’il y a bien un consensus en Europe, c’est sur la paix[i]. Cependant, si la « politique » en question consiste en cette fameuse concurrence libérale, en la volonté d’éliminer l’autre et de faire sauter les régulations assurant de bons rapports de voisinage, qu’on ne s’étonne pas de voir surgir les spectres du passé et qu’on ne croie pas avoir fait beaucoup pour le progrès de l’humanité. En revanche, si l’on change le paradigme, si l’on ne se contente pas d’autres moyens mais qu’on cherche d’autres fins que celle de la discipline, de la rigueur, de la performance, de la raison toute-puissante, alors on pourra non seulement éviter les guerres mais surtout apaiser une méfiance et une hostilité qui, dans l’intervalle, sont légitimes. La différence entre celui qui cherche la paix et celui qui cherche la guerre, c’est que le premier prépare seulement la guerre, tandis que le second la mène déjà sans la dire.

Gauvain

[i] Jean-Louis Bourlanges (ex-UDF) le reconnaissait dans les colonnes du Monde en décembre 2007 : « Ce n’est pas l’Europe qui a fait la paix ; c’est la paix qui a fait l’Europe. » http://www.lemonde.fr/europe/article/2007/12/01/jean-louis-bourlanges-l-europe-fait-semblant_984823_3214.html

De la négation du rapport de forces en politique

Deux éléments d’actualité pourraient nous permettre de pénétrer au cœur d’un procédé particulièrement bien ficelé visant à écraser toute forme de débat démocratique dans nos sociétés néolibérales, c’est-à-dire la négation des rapports de forces sociaux, et donc des rapports de forces politiques. Il s’agit d’une part de l’idée d’un gouvernement d’ « union nationale », déjà à l’œuvre dans plusieurs pays européens, et qui vient de se construire en Italie, et d’autre part de l’idée selon laquelle il ne faut surtout pas chercher à entrer dans un rapport de forces actif avec l’Allemagne. Ces deux phénomènes sont les deux versants d’un même raisonnement qui illustre parfaitement la définition tronquée de la démocratie qui découle de l’idéologie néolibérale.

Nous pourrions partir d’un récent édito ahurissant du Monde[i] collectionnant les affirmations aberrantes pour défendre à tout prix une position servile vis-à-vis de l’Allemagne, car une telle attitude de carpette correspond parfaitement à la conception de la politique que nous cherchons à dénoncer. Ces tenants du néolibéralisme subi nient intrinsèquement toute existence en amont d’un rapport de forces social. La seule façon de vivre les rapports de forces inhérents à toute forme d’organisation sociale[ii] (quand il arrive qu’un néolibéral admette leur existence) est donc de les vivre passivement, en laissant toujours au capitalisme financier le privilège de la victoire, sous peine d’être dans le cas contraire un agitateur extrémiste susceptible de mettre en danger la paix européenne –et l’esprit d’entreprise-, alors que l’Europe ne plongera pourtant jamais plus vite dans la violence généralisée que par le creusement des inégalités et par la situation de domination des peuples induite par le système néolibéral.

Ces idéologues présupposent donc un état de concorde initial, néolibéral bien entendu, qui implique que l’Etat ne sera ainsi qu’un gestionnaire apte à faire fonctionner la machine. Ainsi, on donne tous les visages les plus repoussants à ceux qui cherchent un tant soit peu à critiquer le système dans lequel s’inscrit le modèle néolibéral, parce qu’ils y décèlent, plutôt qu’une concorde idéalisée fondée sur la dérégulation financière, la très violente affirmation d’un rapport de forces entre le capitalisme financier et les peuples se traduisant par une victoire tellement écrasante du premier que l’état de domination qu’il produit lui permet d’agiter une propagande de tous les instants et de transformer sa victoire politique et économique en victoire culturelle. Face à un tel diagnostic, tous les protecteurs affolés de l’ordre néolibéral se mettent bien en rang et appellent à un « discours responsable » qui doit s’appuyer sur la « négociation apaisée ». Comme si les salariés français avaient acquis les congés payés en faisant quelques courbettes au patronat et en s’excusant d’exister. A qui fait donc le simple constat que la société dans laquelle nous vivons est le résultat de la résolution d’un rapport de forces (qui existe de toute façon) par la domination extrême d’une partie majoritaire de la société par une autre partie largement minoritaire[iii], les tenants du néolibéralisme, bien installés dans cet ordre de faits, soutiendront que c’est ce constat (et plus encore l’opposition à l’ordre établi qui en découle) qui crée le rapport de forces et donc l’instabilité, comme si ceux-ci n’existaient pas en premier lieu.

Il s’agit pourtant justement à travers ce constat de procéder à la réactivation de ce rapport de forces, dont le modèle néolibéral est une modalité de « règlement » par la domination, et de sortir de cet état de domination pour tenter de régler le rapport de forces selon des modalités plus favorables aux peuples. C’est bien cela qui gêne. Le conflit existe de toute façon. Le tout est de savoir comment on le règle, or la classe dominante ne laissera pour rien au monde remettre en question la victoire dont elle est si fière[iv] et se livrera pour cela à tous les subterfuges que nous décrivons ici. Ainsi cette réactivation du rapport de forces se mue sous la plume de journaux comme le Monde en une création ex nihilo de rapports de forces, et par-là même de conflits. C’est alors pour eux l’occasion de délirer abondamment sur les années 1930 et de remettre au goût du jour le bon vieil adage de la bourgeoisie du XIXème siècle « classes laborieuses, classes dangereuses ». On peut décliner ce fait à toutes les échelles : le syndicaliste qui n’est pas prêt à se laisser écraser par la volonté d’enrichissement d’une poignée d’actionnaires qui tient avant tout à sa profitabilité à deux chiffres, un député socialiste se déclarant opposé à l’accord Medef qui détricote complètement le droit du travail français, un homme politique décidé à réellement s’opposer à la politique du parti conservateur allemand, toute personne critiquant l’état actuel de l’Europe avec la volonté d’en construire une autre, et ainsi de suite, toute forme de protestation forte vis-à-vis des structures politiques, sociales et économiques de l’Europe d’aujourd’hui sera accusée de « créer un rapport de forces » (comme s’il n’existait pas déjà). Ceux encore qui avoueraient que ce rapport de forces existe bel et bien, s’ils sont néolibéraux, appelleront surtout à le garder intact, car c’est selon eux la contestation de l’ordre qui mènerait à la guerre, et non le rapport de domination en lui-même, ce qui constitue une véritable farce politique. C’est ce que l’on appelle la paix par la domination, une forme de Pax Romana en quelque sorte. Il y a dans cette idéologie le fantasme impérialiste qui a largement traversé l’histoire selon lequel la domination des peuples par une même caste pouvait aboutir, pour peu qu’elle soit suffisamment verrouillée, à une forme de paix. Jamais cette idée n’a mené à autre chose qu’à un effondrement pur et simple et à la guerre. Bien entendu, dans ces périodes de fantasme impérialiste de la concorde entre des peuples dominés, toute forme de protestation est montrée comme une agitation violente menaçant l’ordre, quand c’est l’ordre lui-même, puisqu’autoritaire, qui contient les germes de la guerre à venir.

Il est légitime dès lors de mettre en avant le versant spécifiquement antidémocratique d’une telle construction idéologique. Dans ce contexte de négation pure et simple des rapports de forces sociaux, on constate que les verrous sont nombreux pour conserver cet état de domination. Toutes les structures de l’oligarchie et de la propagande médiatique, que nous commentons abondamment sur ce blog, sont de fait des éléments essentiels de ce verrouillage. C’est toutefois un ensemble de crispations des partis dominants sur quelques points spécifiques qu’il s’agirait d’examiner dans l’actualité pour illustrer plus concrètement ce processus. Les réactions indignées du Monde ou des ténors du PS et de l’UMP face à l’idée d’assumer activement le rapport de forces avec l’Allemagne sont particulièrement frappantes. Le récent édito du Monde que nous évoquions au début de notre réflexion dépasse tous ses concurrents dans ce domaine. Ce dernier considère que tenir tête à l’Allemagne (ce qui est entre parenthèse l’essence même de la politique internationale, que d’être capable de revendiquer une position contre d’autres pays, n’en déplaise aux « défenseurs de l’Europe », qui la mènent pourtant par leur conservatisme à son effondrement), c’est créer le conflit, selon la ligne absurde que nous avons décrite plus haut. Mais l’hypocrisie va beaucoup plus loin. Le texte ose revendiquer le « débat d’idées » avec l’Allemagne plutôt que la confrontation, comme si le gouvernement conservateur allemand, ayant verrouillé absolument toutes les institutions européennes, et en premier lieu la BCE dont l’asservissement aux intérêts financiers et donc à la politique de la CDU est pudiquement rebaptisé « indépendance », était un tant soit peu disposé à une quelconque négociation. L’Allemagne de Merkel ne discute pas et impose, point à la ligne, en légitimant cette position par une croissance médiocre, l’explosion de la pauvreté, la baisse de l’espérance de vie et une démographie catastrophique, ce qui semble être pour les néolibéraux les signes les plus étincelants de la santé économique (selon cette bonne métaphore médicale qu’ils affectionnent tant).
Notre relation avec l’Allemagne, et donc avec le néolibéralisme européen, puisque les conservateurs y sont au pouvoir, est déjà fondée sur un rapport de domination, résultat du règlement d’un rapport de force en amont que l’UE par les structures de mise en concurrence extrême entre les économies qui la composent a largement hypertrophié, notamment par dumping fiscal – alors qu’on nous présente l’UE de façon totalement mensongère comme un espace de coopération. Vouloir aller contre cette domination, ce n’est pas « créer un conflit » mais légitimement réactiver un rapport de forces qui nous est actuellement défavorable (par capitulation et conversion, car la France a par ailleurs tous les moyens de s’imposer), et qui est largement défavorable au peuple allemand lui-même quand on voit l’évolution de la pauvreté dans ce pays. Il est évident que la revendication d’une confrontation avec l’Allemagne n’a rien à voir avec une confrontation nationale. Il s’agit d’une confrontation avec une idéologie et un gouvernement représentant une ligne politique spécifique. Si Nicolas Sarkozy était au pouvoir en France et qu’une force de progrès social était élue en Europe, nul doute que, bien que français, l’on réclamerait que l’Allemagne joue le rôle que l’on aimerait voir la France jouer aujourd’hui (c’est bien entendu peine perdue avec François Hollande). Les accusations de germanophobie à ce propos sont absurdes.

La domination absolue de la ligne économique des conservateurs allemands en Europe est un fait derrière lequel on se cache soit pour ne pas assumer sa propre politique d’austérité, comme le font Jean-Marc Ayrault et François Hollande qui sont avant tout d’accord avec Merkel avant d’être soi-disant « contraints »[v], ou que l’on choisit, comme le Monde, carrément de nier en faisant croire qu’il peut y avoir un « débat d’idées » avec l’Allemagne. La France a tous les atouts économiques, démographiques et politiques pour faire entendre sa voix face à l’Allemagne et pour changer l’Europe, mais ce ne sera qu’au prix d’une négociation musclée, c’est-à-dire animée par la même violence symbolique dont se sert actuellement le gouvernement allemand pour imposer son point de vue à tous, avec la complicité sans faille de tous les néolibéraux européens. La concorde européenne selon le Monde, c’est donc l’asservissement des peuples à la politique unique néolibérale, et toute velléité des peuples de s’en émanciper serait une violence faite à la paix, alors que le processus de domination, lui, est, comme la situation actuelle le prouve, d’une grande stabilité. Quand le fantasme impérialiste et l’idéal de l’ordre bourgeois se rencontrent…

A l’échelle nationale, deux autres élucubrations sont venues récemment illustrer avec brio ce processus : l’idée absolument antidémocratique d’union nationale et la négociation sur l’ANI. La « négociation entre les partenaires sociaux », qui n’en est pas une, sur l’ANI, présentée à tort comme un accord majoritaire, participe de la même logique. L’affirmation univoque d’une domination du grand patronat sur le salariat par la satisfaction de tous les désirs du premier dans un accord qu’il a lui-même rédigé et fait accepter au mot près à l’Assemblée après un vote bloqué (et donc sans amendement parlementaire) est encore l’acceptation totale d’une domination et toute protestation à cet égard, encore, est considérée comme un vecteur de conflit alors qu’elle est simplement l’expression d’une liberté citoyenne fondamentale. Il est juste de parler de « première » avec cet accord, puisqu’il est la forme la plus aboutie de la dépossession du pouvoir de décision du peuple en matière de droit du travail, que ce soit à l’Assemblée ou dans la négociation syndicale, que l’on ait connu depuis bien longtemps.

Pour ce qui est de l’idée d’un gouvernement d’union nationale, entendons-nous d’office sur la définition. Un gouvernement d’union nationale signifie un gouvernement où le PS et l’UMP gouvernent main dans la main pour mener exactement la même politique qui est actuellement menée, c’est à dire l’application ultime du principe technocratique de la seule politique possible, en excluant du regroupement tout ce qui pourrait être gênant pour l’orthodoxie. C’est donc le gouvernement-d’union-de-tous-ceux-qui-sont-d’accord-avec-le- néolibéralisme-orthodoxe-européen. Celui-ci exclue donc de fait le Front national, dont le modèle totalement néolibéral est toutefois plus national et inspiré d’un modèle reaganien qui ne convient pas tout à fait, uniquement pour des questions de forme, au néolibéralisme « version UE », même si les conséquences économiques et sociales des deux modèles – il suffit de voir l’état de délabrement social des Etats-Unis – sont peu ou prou les mêmes. Le Front de gauche bien entendu n’aura rien à y faire à moins qu’il veuille suivre à la lettre les politiques d’austérité, ce qui n’est pas envisageable. Cette idée farfelue est donc la représentation à l’échelle nationale de la négation du rapport de forces en politique, qui considère que la politique n’est que de la gestion et que, particulièrement en temps de crise, le problème n’est pas de choisir une direction au milieu d’une confrontation réelle des idées, mais de légitimer par toutes les astuces possibles la ligne la plus conservatrice de l‘ordre établi – quoi de mieux pour faire croire qu’il n’y a qu’une seule solution possible que de faire gouverner le pays par ce qui est censé représenter la gauche mais qui ne la représente plus et par la droite, en même temps. Les gouvernements d’union nationale sont typiquement mis en place pendant des conflits comme les guerres mondiales, dont on sait qu’elles sont des contextes de mise entre parenthèses pure et simple de la démocratie.

Doit-on rappeler que dans un état démocratique, la politique implique une opposition entre plusieurs lignes politiques, qui sont logiquement le reflet des rapports de force sociaux inhérents à toute organisation sociale ? Là encore, ce qu’on nous fait passer pour un compromis entre plusieurs forces est en réalité la conversion totale de plusieurs forces politiques à un projet strictement similaire dont le plan d’ensemble est la conservation de l’ordre établi, c’est-à-dire d’un mode de résolution des rapports de forces sociaux en forme de domination du peuple par des intérêts financiers. On se permet en plus de faire passer cet ordre pour un état de paix, sans violence, puisque non seulement l’idéologie qui légitime cette domination a désormais été érigée au rang de science (l’économie orthodoxe), mais en plus parce que toute forme de contestation de cet ordre établi est désormais désigné comme une agitation dangereuse (que ce soit le face à face avec l’Allemagne ou le « coup de balai »). La défaite de la démocratie est évidente dans l’éducation, dans les médias et dans les institutions. Elle l’est désormais aussi sur le plan intellectuel, puisque les formes autoritaires de conservation de l’ordre établi semblent gagner du terrain de jour en jour en travestissant la réalité des rapports de forces sociaux en ordre apaisé qu’il faut à tout prix conserver. Lorsque la démocratie se résume en une acceptation systématique d’un rapport de domination entre les citoyens et en la désignation comme extrémisme dangereux de toute tentative d’agir sur le rapport de forces par la revendication d’un pluralisme actif (c’est à dire assumant d’intervenir dans les rapports de forces sociaux), on peut à juste titre dire qu’elle n’existe plus.

Il est plus que légitime dans ce contexte de parler de « balai ». L’indignation suscitée par cette expression, si banale pourtant, illustre si bien tout ce qui vient d’être développé, qu’elle méritait d’être rappelée. Le verrouillage de plus en plus flagrant de tous les piliers de la démocratie par une idéologie unique et inégalitaire entérinant un rapport de subordination de fait entre les citoyens ne serait pas violent, alors que les exigences pour un renouvellement de cette démocratie en ruine sont en revanche au choix une revendication fasciste ou gauchiste – c’est la même chose, pour la médiacratie. Face à cette oligarchie, adepte de la politique aseptisée qui fait si bon ménage avec l’étouffement de la démocratie, il y a un sacré travail à faire, et chacun peut, son balai à la main, commencer à le faire le 5 mai de Bastille à Nation.

Gavroche.


[ii] Qui aura assez de mauvaise foi pour nier leur existence spécifiquement dans nos sociétés libérales s’il a un minimum de connaissance de l’histoire du capitalisme et de la conquête des droits sociaux par les travailleurs ?

[iii] On peut appliquer cette analyse à l’échelle mondiale par le simple constat que les 1200 milliardaires du monde possèdent à eux seuls plus ou moins 7 ou 8% du PIB mondial.

[iv] Ainsi Warren Buffet, troisième homme le plus riche du monde, déclarait avoir gagné la lutte des classes, et l’on comprend aisément pourquoi il voudrait que cela ne change pas.

[v] Le rapport de domination s’applique certainement au peuple, mais de façon beaucoup moins évidente aux gouvernements, qui sont depuis longtemps acquis à l’austérité et qu’il n’est nul besoin de forcer (mais qui sont élus en promettant de ne pas la faire).

La vision du monde libérale

La « vision du monde » propre à l’idéologie n’a rien à voir avec la perception (la vue) relative que chacun a du monde : au contraire, la vision du monde est absolue, abstraite, immuable, elle ne veut pas reconnaître la relativité des circonstances et du temps, de sorte qu’elle se réduit à une « image du monde », interposée précisément pour éviter de voir de quoi est fait le monde. Dans un texte remarquable, Freud définit la vision du monde (Weltanschauung) comme une « construction intellectuelle qui résout de façon unitaire tous les problèmes de notre existence à partir d’une hypothèse commandant tout, dans laquelle, par conséquent, aucune question ne reste ouverte et où tout ce qui retient notre intérêt trouve sa place déterminée »[i]. En somme, une vision qui s’apparente à une hallucination, tant sous forme positive (voir ce qui n’existe pas) que sous forme négative (ne pas voir ce qui existe).

L’idéologie libérale refuse ainsi toute possibilité de changement dans l’histoire. A l’en croire, non seulement le monde est comme il est, mais il restera toujours le même. Dommage que les hommes ne vivent pas plusieurs siècles : un aristocrate de 1775 qui aurait assisté cent ans plus tard à l’établissement de la république pourrait révéler aux doctrinaires du libéralisme que le monde n’est pas figé et que celui de demain ne ressemblera en rien à celui d’hier, pour le meilleur ou pour le pire : ni la forme républicaine, ni l’espace européen, ni la monnaie unique, ni la Bourse, rien n’est assuré de demeurer éternellement, tout dépend de la volonté collective de faire vivre ou mourir le système de conventions qu’elle a établies. A plus forte raison la conception que se font les libéraux de la démocratie, les institutions qu’ils révèrent (des agences de notation au FMI) n’ont d’autre pouvoir que celui qu’on leur reconnaît. Le doctrinaire libéral est quelqu’un qui a le doigt collé sur une touche de la télécommande et qui vous jure sur ses grands dieux (les « marchés ») qu’on ne peut pas changer de chaîne.

Au XXe siècle, le totalitarisme était une « vision du monde » qui reposait sur la capacité à rendre raison de tout et à donner tout pouvoir à l’Etat. Au XXIe siècle, le néo-libéralisme renverse les termes en énonçant que « l’Etat est le problème » (n’en doutons pas, cette antienne des républicains aux Etats-Unis arrivera bientôt en France, avec le retard habituel, sous cette forme radicale) : il ne fait que décalquer les erreurs sur une nouvelle page de l’histoire[ii]. On y discerne la même prétention à rendre raison de tout, et l’on sent bien que la volonté de détruire les manifestations visibles de l’Etat ne signifie en aucun cas remettre aux individus les manettes d’un pouvoir politique qu’on voudrait concentré dans les mains de technocrates. Croire que, sans l’Etat, disparaîtraient les rapports de pouvoir, c’est l’illusion de l’anarchisme et la duperie du libéralisme, lequel sait parfaitement que l’Etat est plutôt le dernier rempart contre son pouvoir, le dernier cadre législatif contre les lois de la jungle du marché.

La « vision du monde » isole une partie du monde comme honteuse, par exemple les manifestations physiques, matérielles, affectives, et affirme qu’on ne saurait la voir, alors même qu’il s’agit de sa propre honte. Dans la pédagogie qu’elle impose, ces ornières destinées à faire voir le monde tel qu’il n’est pas, tout est réduit à des chiffres, plus maniables encore que des mots, moins signifiants encore que des images : 75 % (la taxe), 3 % (le déficit), 10 % (le chômage)… autant de chiffres qui doivent être immédiatement « visibles » plutôt que lisibles, et dispensent que l’on ait une pensée du monde. Or il faut savoir ce qu’est un chiffre : ce n’est pas seulement un numéro mais un code de convention. Aussi tout chiffre exige d’être décodé, démystifié, tout chiffre implique déchiffrement.

Malheureusement, on ne discute pas l’origine ni les modalités de chiffrage dans les articles des journaux traditionnels, de même qu’on n’explique pas les critères du classement de Shangaï pour les universités. Une armée de graphiques vient donner un cachet scientifique aux articles, sans que jamais on ne discute la légitimité de cette science. La majuscule n’y fait rien : c’est toujours la « vision » du Monde. Le journal traditionnel n’est pas là pour douter ni pour apprendre à douter ; il transmet un catéchisme rebaptisé pédagogie, plus pervers que l’ancien en ce qu’il n’avoue pas reposer sur la foi. Par cette pédagogie, on nous apprend à croire à la rationalité d’un système, jamais à raisonner sur le système.

Prenons par exemple le taux de chômage à 10 %. Passons sur le fait que la situation réelle ne semble guère préoccuper les libéraux, puisque l’augmentation absolue (en nombre d’années sur la vie) et relative (en nombre d’heures par semaine) de la durée du travail qu’ils préconisent serait le plus sûr moyen de freiner l’embauche. Ce chiffre donc ne signifie rien, outre qu’on peut en contester les critères, la fiabilité, etc., parce que le premier imbécile venu pourrait très bien le faire passer à 5 % en deux semaines : il suffit pour cela de créer, comme en Allemagne, du travail partiel, et comme par magie il diminuera. Evidemment, cette expression « travail partiel » serait à ajouter à notre lexique et à expliciter en « chômage partiel » ; mais on voit que le taux est un indicateur parfaitement subjectif, d’autant plus que la mode actuelle est de le comparer au taux allemand sans voir la différence de chiffrage – réalité moins fixe mais bien plus profonde que l’hallucination du chiffre.

Gauvain

[i] Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, « Sur une vision du monde ».

[ii] Il ne s’agit pas ici de rapprocher le fascisme, forme transitoire et périmée de totalitarisme, du libéralisme. On ne revient pas en arrière. Mais le totalitarisme comme structure formelle est lié au pouvoir de l’Etat et à un cadre de pensée moderne et demeure une option possible : il est toujours né d’un régime démocratique et n’en constitue donc pas l’antithèse mais une excrétion possible. Et lui aussi, il évolue.