Le cheval de Troie

La bataille idéologique que la gauche semblait avoir emportée dans les années 1980 a fait l’objet d’une sévère contre-offensive de la droite, qu’on peut dater des années 2000. Les symptômes les plus notables en sont l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002, puis l’accession de Nicolas Sarkozy au pouvoir à la présidentielle de 2007 – avant que le FN et l’UMP ne se retrouvent pour en découdre en 2017 ?

Mais si effrayant que la perspective puisse paraître, il y a plus grave ; ou plutôt, ces symptômes sont l’expression d’un mal plus profond et plus structurel. La victoire actuelle de la droite,  qui diffuse ses idées et ses sujets partout dans les médias, n’est pas la conséquence d’une bataille rangée entre deux camps luttant chacun derrière son drapeau. Non, cette victoire triomphale est le fruit de manœuvres d’intimidation qui visent 1) à nier le conflit idéologique 2) à en étouffer ab ovo toute possibilité. Voilà qui est autrement inquiétant, dans un régime républicain et démocratique qui – n’en déplaise aux âmes naïves et tyranniques de par leur naïveté même – repose sur le rapport de forces et sur la libre expression publique des divergences et désaccords entre les citoyens.

1) Comment nier le conflit. La droite s’est servie habilement de l’Union européenne pour faire croire qu’il n’y a qu’une seule politique possible, farouchement libérale – si « libérale » qu’elle s’oppose à la liberté d’exprimer sur l’arène européenne une opinion adverse à celle de Mme Merkel. Dès lors, la gauche ne sert plus que comme une variable d’ajustement servant à valider les politiques de droite au Parlement européen, éventuellement en bourrant la loi d’amendements cosmétiques. Cette expulsion de la gauche par le renfort des droites européennes a un coût pour l’UMP : bloquer le clivage droite/gauche fait naître un clivage droite européenne/droite nationaliste, et permet au Front national d’apparaître comme la première force d’opposition simplement parce qu’il s’oppose à l’Union européenne en soi. En somme, on n’a plus le droit de s’opposer à la droite que dans la mesure où on propose une autre politique de droite (avec autres arrangements cosmétiques pour lui donner, çà et là, de vagues airs de gauche).

2) Comment bloquer l’émergence du conflit. Jusque-là, on a vu la droite repousser la gauche sur les bords afin de pousser une opposition de droite interne. Il y a plus : pendant ce temps, la droite investit la gauche et s’efforce à la saper de l’intérieur. Depuis bientôt vingt ans, on voit tel ou tel homme de droite entrer au Parti socialiste, y propager les idées de droite et le faire sous la bannière de la « gauche moderne ». On a vu ce que signifiait l’expression quand son héraut Jean-Marie Bockel a rejoint Nicolas Sarkozy, franchissant le pas que Manuel Valls allait lui emboîter. Jean-Marie Bockel reconnaissait ainsi que le seul destin possible à cette pseudo-gauche était d’intégrer un gouvernement de droite pure. En menant la même politique que l’UMP, François Hollande a permis à Manuel Valls ou Emmanuel Macron de faire le même coup – mais cette fois, au nom d’un « socialisme moderne » !

A quoi l’on reconnaît que la gauche est dans un état de paralysie avancée : ce n’est pas seulement que la droite fait de l’entrisme, c’est que la gauche est incapable de faire de même. Personne n’ira écrire dans Le Figaro que la droite moderne consiste à mener une politique sociale, équitable et populaire, à briser le tabou qui consiste à donner plus aux banques et aux grandes entreprises, à renoncer au totem de la compétitivité ou des 3 %. En revanche, on verra dans un journal censément de gauche comme Libération de vibrants éloges du secteur bancaire dérégulé ou de la politique économique anarcho-libérale instaurée par les différents gouvernements de droite européens. Tandis qu’à droite, Nathalie Kosciusko-Morizet est qualifiée de gauchiste pour avoir refusé un régime d’inégalité trop voyant entre couples homo- et hétéro-sexuels, les journaux de pseudo-gauche félicitent Manuel Valls de piétiner les fondements historiques de son parti sous le coup de massue de la « modernité ».

Martine Aubry semblait avoir conscience de cette situation lorsque, il y a quelques années, elle indiquait à Manuel Valls la porte de sortie du Parti socialiste. Mais François Hollande l’a fait entrer par la grande porte dans son gouvernement, au mépris même des militants qui lui avaient accordé un score pitoyable à la primaire. Malheureusement, ce n’est pas là une simple affaire interne au Parti socialiste, mais un révélateur des complexes sans fin de la gauche, incapable de défendre ses idées, alors même que la droite s’accroche aux siennes en refusant quelque compromis que ce soit. On n’en finirait pas de recenser tous les retournements de vocabulaire, c’est-à-dire toutes les trahisons que le PS a commises depuis dix ans. Le culte du chef lui-même s’y est propagé au point de faire apparaître les députés réticents à voter le budget du monarque comme des « frondeurs ». Le libéralisme a gagné en imposant son vocabulaire d’Ancien Régime, comme il gagne en amenant le Premier ministre français à aller s’incliner devant le pays qui vit naître Adam Smith, fondateur du libéralisme, en 1723.

Le XVIIIe siècle, avant l’encombrante Révolution française : voilà où nous emmène la droite, sous le drapeau de la gauche « moderne ». Espérons que la gauche, entendons la gauche qui n’a pas besoin d’adjectif (dis)qualificatif pour se désigner, se donne plutôt la Révolution comme point de départ, et comme point de mire le XXIe siècle. Espérons surtout qu’elle retrouve le courage de défendre son identité et ses « valeurs », comme le faisait récemment Nicolas Sarkozy dans les colonnes du Figaro. On ne saurait lui en vouloir de dire qu’il est de droite ; mais on doit mépriser tous ceux qui jouent la même partition, les regards rivés sur le même chef d’orchestre, de ne pas le dire en chœur.

Gauvain

Le mythe de la dérégulation

En cette rentrée où l’on ne parle que d’entreprises et de François Hollande, un peu comme d’habitude, pour fêter le passage définitif d’une politique de droite menée depuis 2012 à une politique de droite dure (à base de chasse redoublée et médiatiquement discrète aux immigrés pendant les vacances et de discours d’allégeance au Medef), il faudrait revenir sur le concept fondateur d’une telle politique, à savoir celui de dérégulation. Une fois passés les mensonges grossiers de Manuel Valls tels que « Nous ne faisons pas l’austérité », il y a peu encore en s’adressant à Martine Aubry, le premier ministre se défendant de déréguler à tout va en faveur du capital, on peut regarder la réalité en face et voir que ce gouvernement cherche encore une fois à accroître les marges de manoeuvre du capital dans tous les domaines (il parle d’entreprises, mais n’a guère d’intérêt pour autre chose que le CAC 40) : travail, fiscalité, normes en tous genres et commerce, que ce soit par des attaques sur le droit du travail, par des cadeaux fiscaux monumentaux aux grandes entreprises et au capital (tout est annoncé dans le discours de Manuel Valls au Medef[i], il suffit de le lire) et bien entendu à travers les « négociations » sur le traité de libre-échange transatlantique.

Toutefois, il faudrait revenir sur l’usage absolu du terme dérégulation, souvent tant aimé par la presse politique et économique, car ce simple usage est en lui-même un parfait condensé d’idéologie néolibérale. Rappelons déjà que le terme régulation n’est pas utilisé dans les discours dominants dans son sens réel d’un contrôle de l’équilibre d’un système, mais dans le sens beaucoup plus pervers et implicite de l’établissement de mesures contraignant la liberté d’autrui et finalement de réglementation autoritaire (sans que ne soit une seconde envisagé leur rôle nécessaire de rééquilibrage des rapports de force sociaux). Parle-t-on, si on accepte ce sens pervers, de dérégulation avec les 35 heures ou avec la retraite à 60 ans ? Or qu’est-ce d’autre que des outils de lutte contre les contraintes imposées par le capital privé au salariat, et in fine la conquête de libertés nouvelles pour la majorité des Français ? Il n’existe qu’une forme de contrainte, par essence mauvaise, dans la tête d’un libéral, celle imposée par l’Etat au capital et face à laquelle la dérégulation est un hymne triomphant à la liberté. On préfère réserver le terme dérégulation dans son sens affaibli et médiatique de gain de liberté à tous les reculs dans le droit du travail, à tous les cadeaux fiscaux, seulement s’ils sont favorables au capital, et à l’ouverture des frontières commerciales et financières, car le néolibéralisme n’a d’yeux que pour la liberté des investisseurs qui contient à elle seule la liberté tout court. On rétorquera que depuis 2008 la dérégulation serait plus ou moins devenu un concept dénigré et péjoratif, mais tout le monde en Europe, et presque partout ailleurs, ne fait que cela (dans le sens des investisseurs) et ne promeut que cela. Bien souvent on le fait sans le dire, pour que ça passe. Il y a pire comme disgrâce.

Il y a donc dans cet usage absolu, et pourtant concrètement ciblé et dévoyé, du mot dérégulation une chimère du néolibéralisme, construite autour d’une hiérarchie naturelle des classes sociales, dans laquelle l’investisseur tient la place suprême. La logique est bien pernicieuse : n’est régulation, et donc pour un libéral atteinte à la liberté d’autrui, que ce qui est public, que ce qui est de l’ordre du droit, en somme ce qui vient de l’État. L’asservissement de millions de travailleurs précaires, mis à terre par la contrainte suprême, « C’est ça ou le chômage », et de travailleurs tout court, est une contrainte de privé à privé, mais la combattre, ce serait une régulation liberticide, et la laisser agir une action salutaire pour la liberté (des investisseurs). Ainsi, avec le néolibéralisme, public signifie oppression, et privé liberté. La liberté du plus fort bien entendu, mais c’est la seule qui compte. Or dans ce tableau, l’État n’a plus le rôle minimal qu’il devait avoir dans le libéralisme d’antan, pensé sur le modèle d’une société n’ayant jamais conquis le moindre droit social et n’ayant jamais l’intention d’en conquérir. Dans une société française où les droits sociaux sont encore nombreux et puissamment ancrés, l’État, dans une logique néolibérale, doit mettre toute sa force à les briser, en dérégulant l’investissement, ou plutôt, en régulant (dans le sens péjoratif si cher aux libéraux) le travail, c’est à dire en réglementant les conditions de travail du salarié au profit de l’actionnaire. L’État soumis au capital, dont notre gouvernement est parfaitement représentatif, est l’acteur principal de l’établissement d’un régime néolibéral dans les sociétés européennes.

Depuis les années 1970, le capital a finalement vu juste : le seul acteur capable de le réguler (au sens réel d’équilibrer des forces) et de peser dans l’affrontement d’intérêt majeur qu’il mène avec les peuples est l’État. Sa colonisation idéologique par la pseudo-science néolibérale a fait de son pire ennemi son plus grand ami. Gardons-nous bien par conséquent de relayer l’idéologie de la dérégulation en faisant cet usage si marqué des termes et appelons plutôt cette gigantesque entreprise néolibérale par son nom complet : dérégulation des rapports entre capital et travail dans le sens d’une réglementation du travail défavorable au salarié. Une liberté gagnée par l’actionnaire est une liberté perdue pour le salarié. Le rapport de force social est tel que déréguler ces rapports entre la finance (que les socialistes appellent toujours à tort l’entreprise pour donner l’impression qu’ils travaillent pour l’économie réelle) et le travail, c’est n’est pas créer une société plus libre, mais contraindre toujours plus la majorité. Seuls les libéraux convaincus par la nécessité positive d’une domination de classe font croire qu’une politique peut être à l’avantage de tous (comprendre d’eux-mêmes), en la fondant sur ces concepts universalisants, et font avaler au peuple que ce qui est bon pour la petite caste des grands actionnaires est bon pour tous, quand c’est tout le contraire.

Ainsi parle-t-on, lorsque l’on revient sur les acquis sociaux pour agrandir les bénéfices des grands actionnaires, soit d’une « dynamisation de l’économie », comme si l’investissement était tout et que la liberté universelle s’en trouvait d’un coup affermie, soit de « coût du travail », parce que le travail n’est rien d’autre qu’un coût pour les actionnaires, soit encore d’ « allègement fiscal » tout court, lorsque l’on paye l’exonération d’impôts des grandes entreprises avec des augmentations de la TVA, et ainsi de suite. N’est universalisable, dans le langage néolibéral, que ce qui concerne l’investisseur, le reste du monde devant s’en contenter, comme si tout le bonheur du peuple ne dépendait que des dividendes des actionnaires. Tout ce qui selon la vulgate néolibérale « entrave » ou « asphyxie » l’investissement détruirait, non pas une domination de classe dont le résultat est l’affaiblissement de la consommation intérieure et l’extraction de sommes colossales de l’économie réelle, mais tout simplement l’économie dans son ensemble, comme si l’économie se résumait à la plus ou moins grande liberté laissée aux actionnaires. La politique implique la prise de position de l’Etat dans un rapport de forces social : pour le moment, il est tout entier du côté du capital, et fait pourtant croire qu’il oeuvre pour les Français. Assumerait-il de ne travailler que pour le capital, de dire ouvertement qu’il contraint la majorité de la population à exister selon les règles dictées par le bon vouloir des plus riches, et le ferait-il en effet, nous serions déjà bien plus avancés que dans ce faux débat politique où les asservis à la classe dominante essaient encore de faire croire qu’ils mènent une politique d’intérêt général.

Gavroche.


[i] http://www.gouvernement.fr/premier-ministre/allocution-de-manuel-valls-a-l-universite-d-ete-du-medef

La vraie facture de l’UMP

L’affaire des comptes de campagne, nous répète-t-on à l’envi, serait une affaire « interne » à l’UMP. C’est une manière particulièrement hypocrite de dédouaner ce parti car ce sont les citoyens français qui paient presque chaque affaire. Nous nous proposons ici de faire un calcul sommaire pour avoir une idée de ce qu’aura coûté au pays le parti qui n’a que le mot « austérité » à la bouche – quand il s’agit des autres – et qui a tenu les finances de la France de 2002 à 2012.

Revenons au montant des comptes de campagne autorisés par la loi pour un parti qui se présente à l’élection présidentielle en France : 22,5 millions d’euros. Tous les partis politiques ont joué le jeu, sauf l’UMP. Le Conseil constitutionnel – qui ne fait que valider la décision de la Commission nationale de contrôle des comptes de campagne – a d’abord reconnu une facture de 23 millions, excédentaire d’un demi-million d’euros. Les sarkozystes avaient alors poussé les hauts cris. En fait, ce chiffre a été relevé à 33 millions depuis l’affaire Bygmalion, voire – selon les documents révélés par le journal indépendant Mediapart – à 39 millions. Comment l’UMP de Nicolas Sarkozy a-t-elle financé, dans un premier temps, le dépassement de ses comptes de campagne ? Réponse partiale des journalistes : par le recours aux dons des seuls militants (le « Sarkothon »), qui représentent 11 millions d’euros. Réponse réelle : par les dons déductibles d’impôts à raison de 66 %, ce qui représente un manque à gagner d’autant pour l’administration fiscale.

Depuis l’affaire Bygmalion, de nouveaux éléments ont été portés à la connaissance du public. On a ainsi découvert que le groupe parlementaire de l’UMP, sous l’égide de Christian Jacob, avait accordé 3 millions d’euros à son parti à titre exceptionnel : ces millions proviennent des subventions accordées par l’Etat aux groupes parlementaires. On peut donc considérer que le contribuable a payé la facture une deuxième fois. Ajoutons à ces 3 millions les 7 millions que le groupe UMP de l’Assemblée nationale (toujours selon Mediapart) a accordé en prestations de service au bénéfice de Bygmalion, et le montant provisoire avoisine déjà les 15 millions d’euros. Cependant, la principale question posée par l’affaire Bygmalion est : où sont passés les autres 15 millions d’euros[i] qui séparent la facturation UMP « officielle » et la facturation Bygmalion, tout aussi « officielle » puisque la police a retrouvé les documents qui font foi ?

Si l’on ajoute à ces éléments que c’est encore le citoyen qui a payé le passage de Nicolas Sarkozy à la télévision publique, sur France 2, afin de répondre aux accusations portées contre lui dans de multiples affaires, on peut dire que l’UMP est devenu – pour reprendre le jargon cher à la droite – un véritable parti d’assistés qui vit depuis des années aux crochets de la société. Nul doute qu’une politique de rigueur digne de ce nom, pour réduire les frais de fonctionnement de l’Etat en France, commencerait par mettre en œuvre la dissolution de l’UMP.

Gauvain

[i] A l’heure où nous écrivons ces lignes, on apprend que l’UMP a payé les billets d’avion de Mme Copé à hauteur de 24 millions d’euros, son époux s’étant trouvé à court avec les seuls 27 millions d’euros qu’on daignait lui octroyer à cet effet.

Combattre (le libéralisme)

Le titre de cet article est très simple ; il répond à l’esprit du blog Contrat social. Le réaffirmer après les élections européennes, c’est dire que le combat ne doit pas changer en fonction des âneries médiatiques et qu’il ne faut pas se tromper d’ennemi.

On peut interpréter doublement ces élections, en soulignant que les deux interprétations ne s’excluent pas. Soit les considérer comme de vraies élections européennes, et reconnaître que le vote répond à un ras-le-bol bien compréhensible envers ce que nous appelons l’idéologie : croire et faire croire qu’il n’y a qu’une seule voie possible. Il n’y a aucun paradoxe à ce que les Français ne veuillent ni abandonner l’euro ni continuer avec cette politique européenne : ils savent tout simplement que la politique en démocratie repose sur le pluralisme des idées et le rapport de forces, et réclament la fin de la scolastique qui assigne l’austérité comme unique modèle possible. La deuxième interprétation fait une lecture nationale de l’élection, dans la droite ligne des récentes municipales, et montre que les Français ont comme dans toute élection voté contre le pouvoir en place, en l’occurrence l’alliance UMP-PS. Comme nous le disions plus haut, ces deux lectures sont compatibles.

Après la lecture, vient le moment du bilan : comment en arrive-t-on à 25 % des bulletins exprimés qui votent Front national ? C’est à cela que nous espérons apporter des éléments de réponse, explicatifs mais surtout pratiques et prospectifs. Avant tout, il faut cesser de relativiser à chaque élection le score du Front national, comme Le Monde le fait depuis dix ans à chaque lendemain de défaite électorale pour le Parti socialiste ou l’UMP. Certes, les bulletins blancs ne sont toujours pas comptés, l’abstention est massive du côté des électeurs de gauche, le nombre de voix en chiffre absolu ne monte pas : cela étant dit, on est tenu de jouer le jeu dans les règles, sauf quand on est à l’UMP et qu’on est là pour soutenir une mafia. Or ces règles fixées par les institutions ont permis au Front national de se hisser de façon progressive et régulière parmi les prétendants à la première place. On ne peut commencer un combat sans reconnaître l’état des forces en présence et prendre au sérieux l’adversaire ; et s’il existait la proportionnelle, on n’aurait pas attendu si longtemps pour prendre la mesure de la tâche qui s’impose à la gauche.

Deuxième enseignement : les stratégies élaborées jusqu’ici pour contrer la progression du Front national ont peut-être ralenti son avancée, elles sont insuffisantes en l’état. Il faut donc avoir le courage d’abandonner les recettes qui plaisent tant, comme de faire passer les deux partis dominants pour ceux qui savent et les électeurs du FN pour des ignares. Le fait que « populisme » soit l’injure systématique envoyée à tout parti qui ne suit pas le dogme austéritaire montre à quel point UMP et PS font union nationale dans le mépris et la méconnaissance du peuple. Comment le « pacte républicain » fonctionnerait-il après les affaires Cahuzac et Copé ? Faire passer les électeurs d’un jour du Front national pour des antirépublicains (surtout quand on a dans son parti la Droite forte !) est sans pertinence et sans effet. Que la base du FN soit une extrême droite post-vichyste, c’est entendu ; que les gens qui ont rejoint le parti après le référendum de 2005 soient motivés avant tout par l’obsession des « étrangers », c’est contestable ; qu’ils soient fascistes, c’est manifestement faux : c’est se tromper d’époque et de grille d’interprétation. Les fascistes d’aujourd’hui sont ces libéraux qui reviennent à l’approche médico-raciale du XIXe siècle pour accabler les « pays du Sud », « malades de l’Europe » (sic) – et leur donner pour modèle les « pays du Nord » à l’économie « saine » (sic).

Pourquoi 25 % des bulletins sont-ils allés au Front national ? Telle est la question que ne se pose aucun grand média, parce qu’ils ne sont pas payés pour faire de l’investigation, et parce qu’il est plus facile de lancer des invectives que de réfléchir[i]. Les analystes qui rapprochent le Front national du Tea Party sont à côté de la plaque pour une raison simple : ce groupuscule extrémiste réclame la destruction de l’Etat (en quoi il se rapproche du programme de l’UMP et des petits Pascal Lamy du Parti socialiste), tandis que les électeurs du Front national sont pour la plupart découragés par la désaffection des structures publiques dans les zones rurales et les banlieues des petites villes. Ce n’est pas l’article mensuel du Monde sur « la France rurale », avec son ton d’ethnologue, qui réconciliera ces électeurs avec l’esprit dominant : ce type d’article en apprend plus sur la psychologie des rédacteurs du Monde que sur la situation concrète du pays. L’hôpital, l’école, la Poste, disparaissent du paysage et laissent à l’abandon des pans entiers du territoire national. Le ministère le plus important aurait dû être celui de l’égalité des territoires : le PS a eu l’idée de génie de le supprimer ! On a l’impression que les « socialistes » croient toujours aussi malin de faire monter le FN. Et la dernière idée de génie en date de Manuel Valls (que même Jean-Pierre Raffarin n’avait osé pousser à bout) serait de supprimer les régions pour satisfaire aux canons budgétaires !

Il est très inquiétant qu’aucun média ne détecte la deuxième raison du vote Front national alors qu’il suffit pour ce faire d’écouter les discours du maître d’orgue de la banalisation du FN, Florian Philippot. Là encore, on ferait mieux d’écouter avant de parler, et d’analyser la stratégie de l’adversaire plutôt que de faire les vierges effarouchées. Le Front national réussit non parce qu’il incarnerait l’ordre (chacun le voit à sa porte, et seuls les idéologues croient en avoir le monopole) mais parce que, contrairement au PS, il a un mot d’ordre. Or le mot qui revient le plus souvent dans la bouche de Marine Le Pen n’est clairement pas celui de progrès (puisque ce parti est classé à droite), mais pas davantage celui d’austérité. Non, le maître mot du FN est « protection ». Et si ses électeurs ne sont pas convaincus par son protectionnisme (le retour à l’euro, le retranchement dans la citadelle gauloise), ils sont sensibles à l’idée d’un Etat qui protègerait certains des membres (blancs mais pas musulmans, noirs mais catholiques, etc.) dont il représente les intérêts, non plus seulement financiers mais également moraux ou sociaux.

Centrer la politique sur la « protection » était déjà l’intuition de Martine Aubry : les grands médias l’accablaient pendant la primaire du PS en renvoyant le care à une vilaine pratique féministe américaine. La gauche devrait se tourner maintenant vers ce but : expliquer que ce qui n’est qu’un mot au FN désigne une politique à gauche ; distinguer entre une politique qui monte telle ou telle minorité contre une autre pour mieux régner et une politique qui cherche l’union entre toutes les composantes de la nation au service d’un bien commun ; enfin, convaincre les électeurs du FN – et les autres, bien sûr – que ce besoin de protection ne peut s’exprimer par le rétablissement de frontières morales, raciales, sociales entre les peuples, mais par la régulation économique, la protection sociale sans distinction et la distribution équitable des richesses.

Car le FN, rappelons-le, n’a rien d’un antilibéralisme ; il défend un libéralisme national, avec un pouvoir autrement plus fort que celui du Parlement européen, où le chef du Parlement (s’il subsiste) ne serait pas choisi au terme d’un concile entre David Cameron et Angela Merkel. Sur ce point, un parallèle pourrait être tenté avec la droite protectionniste d’un Jules Méline[ii] dans les années 1890, mais aussi avec la droite national-libérale des républicains aux Etats-Unis. En effet, les cadres du parti républicain et les grands entrepreneurs qui composent le gros de son électorat sont conscients de ce que l’Etat fait pour eux, par les milliards de subventions, par les traités inégalitaires qu’il impose aux autres pays pour qu’ils puissent envahir des marchés à la pelle, depuis la zone de libre-échange américaine jusqu’au traité transatlantique TAFTA qui devrait être à l’économie ce que l’OTAN fut à la diplomatie. Une différence : cette droite américaine ne se cache pas de faire reposer son libéralisme sur un Etat qui contrôle la monnaie, de défendre une politique protectionniste, de subventionner à milliards ses grands groupes et enfin de subordonner sa politique extérieure à l’impérialisme économique de ses grandes entreprises. Peut-être serait-on mieux inspiré de condamner le FN non parce qu’il est anti-républicain, mais parce qu’il est républicain au sens américain…

C’est sans doute une erreur d’avoir fait du FN l’ennemi numéro un alors qu’il ne demandait que cela. Le Front de gauche a fait preuve d’un certain courage politique, et cependant s’est trompé en privilégiant la lutte contre le FN au détriment de la lutte contre le libéralisme, abstraction faite des partis qui l’incarnent. Il semble avoir braqué des électeurs déboussolés qui, tout en se trompant de combat et d’ennemi, n’ont toutefois pas l’esprit de classe d’un électeur traditionnel de l’UMP. Ces électeurs ont répondu non au référendum de 2005 sur l’extension du libéralisme et s’opposent au traité libre-échangiste TAFTA, qui nous fait passer en douce de l’Union européenne à l’Union transatlantique. On doit lutter contre une idée (le populisme comme pseudo-représentation du peuple, jouant sur la division au sein même du peuple, afin d’imposer un pouvoir autoritaire qui ne serait pas plus populaire que la république de Chine du même nom), et non contre des électeurs qui sont souvent leurs propres dupes. Plus facile à dire après, c’est vrai. Mais le réservoir de voix est là, et peut-être sera-t-il plus facile de convaincre ceux qui votent encore, que de faire revenir aux urnes ceux qui se sont abstenus[iii].

Gauvain

[i] Au temps des guerres, les insultes lancées à l’adversaire servaient à la fois à se donner du courage et à reconnaître la valeur de l’ennemi avant de le combattre. Dans l’atmosphère aseptisée où nous plonge le PS, les insultes ont remplacé le combat. 

[ii] Cette comparaison vaut ce qu’elle vaut, car Jules Méline était un modéré. Nous faisons surtout allusion à ses deux mesures pour soutenir les paysans français pendant la crise, à savoir l’instauration de tarifs protectionnistes et la création d’un crédit agricole.

 [iii] Notons que les bulletins blancs cumulés auraient fait 4 % des voix. Les grands médias  n’en parlent pas, faute de lobby pour défendre les bulletins blancs.

L’apologie de l’esclavage, l’appel à l’expiation, et autres scélératesses de saison

I.

En promettant à ceux qui veulent bien le croire qu’il ne se présenterait pas à la prochaine élection présidentielle si le chômage ne baissait pas, François Hollande aurait pu rendre 82 % de Français contents ! Mais la ficelle est un peu grosse : Hollande avait déjà promis qu’il renégocierait le Traité constitutionnel européen, qu’il n’interviendrait pas dans les affaires internes du Parti socialiste, qu’il réaliserait la transition énergétique… Surtout, on sait bien qu’il y a un moyen très facile de truquer en moins de six mois les chiffres du chômage : il suffit pour cela de « flexibiliser » le travail, c’est-à-dire de tendre toujours plus vers un régime d’exploitation en contraignant les gens à travailler n’importe où, pour n’importe quelle durée, pour n’importe quel salaire.

Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce entre 2005 et 2013, ancien président d’une commission du CNPF (ancien MEDEF) et proche de François Hollande, a jeté le premier coup de sonde en proposant de payer des petits boulots au-dessous du SMIC, proposition aussitôt reprise par Pierre Gattaz. Comme on n’ose pas enfreindre la loi ouvertement en payant les salariés au-dessous du SMIC, on commence par raboter les cotisations sociales de rigueur – un mot qui s’applique à tout sauf aux grands patrons ! –, on continue en employant des gens pour une poignée d’heures afin de leur payer un tiers de SMIC… et on finit par mettre les gens au sous-travail forcé, différent du travail forcé principalement en ce qu’il laisse logement, eau, alimentation à la charge – encore un mot qu’on laisse aux autres – de celui qui travaille.

Autre cas de figure possible : même si le chômage ne baisse pas d’ici 2017, les libéraux ne manqueront pas de porter le blâme, selon le principe habituel, sur les premières victimes. Déjà les petits Gattaz de service accusent les chômeurs d’être responsables du coût du travail qu’ils n’ont pas. Répéter d’un ton pénétré les excommunications de Bruxelles, dans la novlangue libérale, c’est « briser un tabou ». Pourquoi cette obsession du tabou ? Sans doute pour faire oublier le totem des 3 % de déficit.  Visiblement, Pascal Lamy a brisé un sacré tabou en proposant d’exterminer le SMIC puisque même Laurence Parisot – une gauchiste, par rapport aux proches de François Hollande ! – a crié à l’« esclavagisme ». Le mot est faible : on n’accusait pas les esclaves de coûter trop cher.

II.

Dans son dernier article scélérat Le Figaro ose tout : « Les jours fériés coûtent des milliards d’euros à l’économie française »[i]. Nous qui pensions que le racolage public était interdit ! On attend avec impatience l’article suivant : dormir la nuit, boire et manger, toucher un salaire et surtout aller à l’école pour apprendre à lire et écrire coûtent des milliards d’euros. A qui ? évidemment pas à l’Etat, dont les libéraux se fichent comme d’une guigne. L’école rêvée des libéraux, c’est l’entreprise où, tout en travaillant, vous auriez une radio allumée qui répèterait toutes les heures : « réduire le déficit, baisser nos charges ». Plus sérieusement, tout le monde sait que ces soi-disant coûts sont calculés dans le programme annuel de l’entreprise et donc ne représentent aucun coût réel. Il aura fallu beaucoup d’imagination au Figaro pour trouver des experts économiques d’une telle incompétence en matière d’économie : Europe 1 et Yahoo! Finances !! Bien sûr, pas un seul économiste : il serait trop risqué de demander à ceux qui savent.

Les « experts », ces hommes de paille que les libéraux sortent une fois par semaine de leurs conseils d’administration pour leur faire réciter la leçon de morale quotidienne dans les grands médias, n’ont qu’un mot à la bouche, l’austérité, et qu’un modèle, l’Allemagne, tout cela sous l’enrobage de la « modernisation de notre pays ». Vraiment ? La défense du bon père de famille, la stigmatisation de l’esprit de jouissance des générations précédentes, la punition des « mauvais élèves » de la zone euro, l’appel à l’expiation religieuse sous couvert d’un vocabulaire économique, enfin le panégyrique de nos voisins d’outre-Rhin : tout cela ne fait que répéter les discours de la droite à la fin des années 1930, lesquels ne faisaient eux-mêmes que répéter ceux de la droite après la bataille de Sedan… en 1870.

Est-ce si étonnant de voir l’histoire balbutier ? Et faut-il s’arrêter au XIXe siècle, ou le mal ne vient-il pas de plus loin encore ? Si le discours sur la « décadence » et les « réformes » remâche les mots de Taine et Renan, rappelons que ceux-ci avaient en ligne de mire, au-delà de la Commune, la Révolution française. Leur éloge de la mentalité allemande s’expliquait par une peur panique devant les « motions » populaires, auxquelles ils opposaient en toute modestie leur saine « raison ». Idéologie née sous l’Ancien Régime, ayant pour père fondateur Adam Smith, le libéralisme est parfaitement en phase avec ce discours réactionnaire et appelle de ses vœux un despotisme « éclairé » par les Lumières de la « raison »… et surtout de la foi en la réforme. Ainsi s’explique le culte que vouent les libéraux français aux réformes Schröder des années 2000, tellement réussies qu’elles ont précipité la chute de son gouvernement aux élections qui suivirent… Mais puisqu’elles n’ont pas plu au peuple, nos experts de Berlin y voient la preuve qu’elles étaient bonnes.

  Gauvain


[i] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/04/30/20002-20140430ARTFIG00097-les-jours-feries-coutent-des-milliards-d-euros-a-l-economie-francaise.php

 

Les chaises (musicales)

Mieux vaut rire que pleurer. (Proverbe français)

 

Il y a quelque temps, Jean-Luc Mélenchon confiait, dans un accès de sincérité devenu rare dans ce milieu : « La vie politique de notre pays m’épuise ». Comme il est parfois épuisant d’écrire des articles – et de les lire ! nous disent certains… –, nous traiterons le remaniement ministériel en faisant simplement une liste (sélective) du nouveau personnel.

Les ministres :

Manuel Valls : Aujourd’hui, un homme politique de gauche est donc jugé sur ses sondages à droite et à l’extrême droite, sur la capacité de flatter le camp supposé adverse. On s’émerveille de voir quelqu’un qui, même à la primaire du Parti socialiste (lequel n’est pas connu pour être très à gauche !), récoltait 5 % des voix, soit le score le plus faible, très loin derrière Arnaud Montebourg et Martine Aubry. Mais Manuel Valls a une autre recommandation qui pèse dans la balance : Sarkozy l’avait approché pour le faire entrer dans son gouvernement en 2007. Qui a dit que Hollande était un antisarkozyste primaire ?

Arnaud Montebourg : On l’a entendu prôner la démondialisation, attaquer la politique libérale de Mme Merkel, défendre le made in France : il prend maintenant l’avion pour réciter à Berlin la leçon que Bruxelles lui a apprise et que son art oratoire lui permettra de déclamer en mettant plus de ton que les autres. Mais il ne s’assoit pas à côté de Michel Sapin !! dit-on pour montrer qu’il est resté fidèle à ses convictions.

Michel Sapin : Parce qu’on ne change pas une équipe qui perd, celui qui a échoué à faire baisser le chômage se retrouve aux Finances. L’idiot ! Alors que pour faire baisser le chômage, il suffisait de mettre tout le monde au SMIC (voir Manuel Valls) ! Heureusement, à partir de maintenant, il ira fréquemment en Allemagne pour apprendre.

Bernard Cazeneuve : Son autre nom est Charisme, à moins qu’il ne soit, comme dans L’Odyssée, Personne. Il sera le digne successeur de Valls à l’Intérieur : comme lui, il atteste qu’on peut être partisan du non au Traité constitutionnel européen de 2005… et partisan du oui, quand on vous propose un poste dans un gouvernement euro-libéral.

Benoît Hamon : L’aile gauche du PS et l’économie, c’est un peu comme les enfants qu’on éloigne du feu. On a placé Benoît Hamon à l’Education, où l’on pense qu’il pourra difficilement faire pire que Vincent Peillon. Mais cette opération de haute politique n’a visiblement pas suffi : l’aile gauche du Parti socialiste doute encore que le discours d’intronisation de Valls fût de gauche. Dans le doute, elle s’est abstenue.

Jean-Yves Le Drian : Moins connu pour avoir rempilé au Ministère de la Défense que pour avoir refusé le poste de Premier ministre. Les mauvaises langues diront que Valls était donc numéro 2 derrière Le Drian… Le bonhomme en apparaîtrait plutôt sympathique, s’il n’avait pas ainsi favorisé l’accession de Manuel Valls.

Najat Vallaud-Belkacem : Les joyeux lurons du Parti socialiste lui donnent à la fois les femmes, la ville, la jeunesse et les sports (voir Laurence Rossignol). Ils estiment vraisemblablement que confier un grand ministère à une femme reste un sport de combat.

Aurélie Filipetti : Là où l’ingrate Delphine Batho accusait son ministère d’être défiguré par les coupes budgétaires, Aurélie Filipetti n’a dit mot des amputations répétées aux grands projets culturels de l’Etat (contrairement à Frédéric Mitterrand, son prédécesseur à la Culture). Aussi méritait-elle d’être reconduite.

Les secrétaires d’Etat :

Jean-Pierre Jouyet : L’homme qui non seulement a travaillé pour Nicolas Sarkozy mais est demeuré à son gouvernement après la phase de l’« ouverture » (rires à gauche) entre maintenant au gouvernement à l’appel de Hollande. Un ami proche, répète-t-on d’un air pénétré.

André Vallini : Après avoir tant fait, en pure perte, pour avoir un poste sous Jospin, puis sous Royal, et enfin sous Sarkozy (voir Jean-Pierre Jouyet), ce sénateur méritait bien un fromage. Les journalistes patentés laissent tomber une larme. Après trente ans d’échecs, Bayrou gagne une élection et Vallini gagne un secrétariat d’Etat : ça, c’est du renouvellement !

Laurence Rossignol : Elle a regroupé en un même titre La femme, le fou et le colonisé. Mais se dit toujours féministe.

Jean-Marie Le Guen : Réussir à nommer à la fois un ancien ennemi personnel et un ancien strauss-kahnien était une gageure que seul Hollande pouvait tenir. Avec de pareils soutiens, le président n’a pas besoin d’opposition (larmes à droite).

Les maillons de la chaîne :

Harlem Désir : Commençons par le maillon faible. En politique, il faut désormais être le plus mauvais possible pour avoir un poste. Pour récompenser Harlem Désir de ses prises de position à l’emporte-pièce et parce qu’il faut trouver des coupables autres que le président au désastre des élections municipales, le voilà muté aux Affaires européennes. On notera au passage la leçon de démocratie interne que donne Hollande en renvoyant de son propre chef (c’est le cas de le dire) un homme élu à l’occasion d’un congrès du parti. Dommage qu’on n’y soit pas allé aussi franchement avec Jean-Noël Guérini.

Jean-Christophe Cambadélis : Bien qu’il ait tout du parfait notable du Parti socialiste, il effrayait par son rattachement aux aubryistes (voir Martine Aubry). En conséquence, on lui donne le secrétariat du PS par intérim. Du reste, tout le monde au PS se sait intérimaire jusqu’à 2017.

Martine Aubry : C’est une plaisanterie de l’ajouter à la liste car on n’a rien donné à Martine Aubry. La loi sur les 35 heures suffit à la faire juger trop à gauche ! Si le PS remontait dans le temps, il militerait pour le CPE.

Gauvain

L’école des fanatiques

Il semblerait que la thèse de la stupidité ontologique des dirigeants socialistes ne suffise plus à expliquer leur inaptitude totale à être politiques. Non pas politiques au sens affaibli utilisé par les journalistes de comptoir qui peuplent les émissions de télévision et la majorité de la presse écrite, pour qui une décision, ou mieux une parole, est « politique » quand elle est justement tout sauf cela : la manœuvre politicienne et la communication sont devenus les synonymes de leur contraire, à savoir la politique, qui se définit plutôt par la capacité à penser et à mener une action structurelle d’intérêt général. L’action des dirigeants socialistes, et de ceux de l’UMP avant eux, n’est qu’une perpétuation opportuniste du résultat d’un rapport de force social gagné par le capital et par laquelle ils pensent pouvoir éternellement se succéder au pouvoir : cajoler le dominant pour rester à la cour. Voilà comment on peut résumer cette action « politique » qui n’est en fait que la rencontre ponctuelle de deux formes d’intérêts privés sans rapport avec l’intérêt général, celui des représentants politiques professionnels et carriéristes et celui des profiteurs de l’ordre économique néolibéral qui ont tout intérêt à la perpétuation (voire à la naturalisation) des structures économiques assurant leur domination totale sur l’ensemble de la société. Il n’y a pas de prise en compte de l’intérêt général dans ce que font les socialistes au pouvoir, et donc de politique il n’y a pas.

Toutefois, après un revers électoral aussi cinglant que celui qu’a connu le PS la semaine passée, et qui a des chances de ne pas être le dernier, on peut sérieusement se demander en quoi ils ont encore intérêt à poursuivre une politique qui les mène, personnellement, droit dans le mur, au point que François Hollande ne peut désormais plus compter que sur un second tour face au FN ou sur un candidat UMP encore plus insignifiant que lui (la concurrence est rude) pour être réélu en 2017. François Hollande est en train de détruire un parti sans lequel il n’est rien. La nullité intrinsèque de leur appréhension de l’économie, qui consiste à appliquer absolument des schémas néolibéraux dont l’inefficacité totale est évidente depuis 40 ans, ne suffit plus à expliquer un tel acharnement dans l’absurde. Même la poule incapable de penser à contourner le grillage pour aller chercher les graines qu’elle voit derrière finit par arrêter de foncer dans le grillage, se fatigue de sa propre bêtise et tourne enfin la tête. Les socialistes, eux, ne s’arrêtent pas. Il semble désormais évident qu’il nous faut chercher ailleurs les causes d’une telle constance dans le néolibéralisme triomphant.

Ceux qui aiment se présenter comme les modérés, les responsables, les réalistes, les guides du peuple passionné et incapable de comprendre le réel, sont en réalité tout sauf des gens modérés et responsables. Michel Sapin, il y a peu, en bon androïde programmé pour défendre le capital, expliquait qu’il n’y aurait pas de référendum sur le Grand Marché Transatlantique parce que les gens ne le comprennent pas. On se demande encore pourquoi il y a même des élections quand on en arrive là : il n’y a pas de choix de société, il y a la société néolibérale qu’il faut expliquer avec de la « pédagogie » et puis si le peuple n’est pas d’accord, c’est pareil. En voilà un, Michel Sapin, qui, sous ses airs de bureaucrate inoffensif, fait tout simplement dans le totalitarisme assumé. Pas un journaliste pour relever ce genre d’énormités, bien entendu.

Pour que vivent encore leurs étiquettes surannées, décidés contre toutes les évidences à faire de François Hollande un modéré qui « ménage la chèvre et le chou », les journalistes sont encore capables d’affirmer sans sourciller que François Hollande navigue entre deux eaux et cherche le compromis quand sa ligne est authentiquement et absolument ultralibérale. Or l’ultralibéralisme est une négation même du politique parce qu’il ne fait de la société qu’une somme d’individus en concurrence. Du TSCG (Pacte budgétaire européen) à l’ANI (Accord National Interprofessionel), en passant par le pacte de compétitivité et désormais par le « pacte de responsabilité », tout est préservation des intérêts du capital, destruction de la protection sociale et déséquilibre de la fiscalité en défaveur des travailleurs. Et après la raclée, on a droit à Manuel Valls, c’est-à-dire à la même chose en pire, et à la réaffirmation de 50 milliards de baisse de la dépense publique, soit une valeur de 80% du budget annuel de l’éducation nationale, qui se traduira potentiellement, nous le savons désormais, par une baisse de 17 milliards d’euros des dépenses de l’Etat, par 23 milliards d’euros d’économie sur la sécurité sociale, et par 10 milliards d’euros  de baisse de la dotation des collectivités locales, ce qui est tout bonnement hallucinant, et sans précédent. Sur tous ces points, et donc sur l’essentiel de son « action », il fait bien pire que Nicolas Sarkozy. Où est donc la modération ? Nulle part ailleurs que dans une communication visant à faire accepter une fatalité construite par une idéologie qui fétichise le réel économique pour extraire de la société toute velléité à être politique. Nous sommes dirigés par des fanatiques, qui iront jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte.

Et si l’on en doutait encore, il suffit de voir que François Hollande encourage l’accélération des négociations sur le Grand Marché Transatlantique, qui ont lieu en secret et qui prévoient tout simplement une harmonisation des normes de tous types avec les Etats-Unis pour faire tomber les barrières à la concurrence. C’est le cheval de Troie ultime de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) pour achever toute forme de protection sociale, sanitaire ou environnementale en Europe, ni plus ni moins, puisque l’objectif est de concentrer l’effort sur les « obstacles non-tarifaires » à la concurrence, ce qui se traduit en langage concret par une harmonisation de toute forme de législation règlementaire (pharmaceutique, sanitaire, alimentaire, droit du travail, protection sociale en général, énergie, et ainsi de suite) avec les Etats-Unis dont la législation dans tous les domaines est bien moins exigeante que la nôtre : cela ne peut qu’aboutir à une diminution massive de toutes les règlementations en France et en Europe. Il ne faut pas s’étonner que le détail des mesures soit négocié en secret, quand l’accord poursuit un tel objectif. Les exercices aboutis de propagande produits par l’UE, en anglais uniquement, illustrent bien l’état d’esprit des négociations secrètes[i]. C’est par ailleurs une étape ultime de dépossession de souveraineté pour les peuples européens et l’expression la plus authentique d’un fanatisme ultralibéral que rien ne semble freiner.

Il y a dans cette croyance ultralibérale un fanatisme intrinsèque qui fonde toute sa force sur le constat d’un déterminisme, celui des règles du marché pensées selon le modèle néolibéral, et sur le postulat que les sages économistes orthodoxes sous le patronage desquels se fondent les politiques que nous décrivons en maîtrisent tout l’enchaînement des causes. Postuler le fonctionnement entièrement déterministe du monde, comme Spinoza a pu le faire, n’est pas en soi un problème, car, bien comprise et bien utilisée, une telle position, en nous intéressant absolument à l’étude des causes, et surtout en prenant en compte comme le faisait Spinoza la force immense des affects dans la détermination de nos actes, nous permet de bien mieux comprendre le monde. Mais le déterminisme manipulé des chantres du néolibéralisme est tout autre, car il met de côté les affects en pensant la rationalité a priori des acteurs économiques : là où Spinoza étudie rationnellement des acteurs non-rationnels, le néolibéralisme décrit non-rationnellement des acteurs supposés parfaitement rationnels, ce qui est totalement fantaisiste pour qui pratique les sciences sociales. Cette insuffisance première mène évidemment à la seconde : le néolibéralisme identifie un déterminisme étriqué, qui fait donc l’impasse sur la majorité des causes, pour paraître implacable. Ce n’est que par manipulation du réel pour le simplifier à l’extrême afin qu’il entre dans des cases prédéfinies qu’il peut expliquer -il faut plus de pédagogie !- pourquoi il n’y a qu' »une solution possible »: en retirant du jeu les affects, toutes les théories économiques qui lui sont contraires, à savoir toute forme de construction économique s’appuyant sur la redistribution des richesses ou la relance par la consommation, par exemple, en enlevant du tableau toute forme de causalité environnementale, ou toute forme de causalité sociale, c’est à dire toutes les conséquences économiques de la misère sociale, et tant de choses encore, il peut prendre la place du dieu-nature, connaissant l’enchaînement absolu des causes. C’est à ce genre d’extrémité qu’arrive une usurpation comme celle-ci, car, en définitive, qui prétend connaître la seule solution possible, alors qu’il a comme tous les hommes une conscience finie, et par-là même une appréhension finie et limitée des causes, est un charlatan. Spinoza, qui construit une vision déterministe du monde, au contraire, par la conscience qu’il a de l’incapacité de l’Homme à connaître toutes les causes, laisse donc aux Hommes la capacité d’agir, de proposer différents modèles de société, et en définitive la capacité à être politiques. C’est ainsi que l’on différencie celui qui pense et celui qui opprime.

Lorsque l’affirmation du déterminisme n’est plus un outil métaphysique construisant un rapport au monde positif, mais un levier autoritaire d’oppression qui attribue à certaines consciences finies le privilège de la connaissance de toutes les causes (et certainement pas à toutes les consciences, car il y a une caste élue qui peut seule déchiffrer le monde), il devient nécessaire de simplifier le réel et l’infinité des causes pour usurper la place du dieu-nature. Il n’y a pas d’équation de l’Homme, des comportements sociaux ou des systèmes économiques qui soit, car aux consciences finies la complexité du réel dans sa totalité, et par-là même la compréhension de toutes les causes, est inaccessible. Le constat du déterminisme peut être une force émancipatrice, lorsqu’il débouche, comme chez Spinoza, sur une théorie de la puissance d’agir par la raison, mais lorsqu’il est construit, comme chez les superstitieux d’antan (et plus que jamais chez les néolibéraux d’aujourd’hui), comme un principe de soumission des Hommes à des règles naturalisées inflexibles et accessibles seulement à une minorité d’élus qui les façonnent au gré de leur domination, il n’est plus que l’ombre du fanatisme.

Gavroche.

[i] http://trade.ec.europa.eu/doclib/docs/2013/july/tradoc_151605.pdf