Mascarade autour des « migrants » 

Les médias adorent parler d’un sujet jusqu’à la saturation pendant un mois, en relayant les mêmes éléments de langage, avant de se taire complètement. La terminologie officielle, le jargon d’usage est donc « migrant », un anglicisme absurde qui a pour seul avantage de vouloir tout et rien dire. Tentons une explication : il fallait éviter le mot « réfugiés » ou « demandeurs d’asile » qui nous donnerait mauvaise conscience de ne pas réagir ; éviter « expatriés » ou « exilés », vocables réservés de toute éternité aux Français partant à l’étranger ou y dissimulant leur argent ; éviter le mot « immigrants » ou « immigrés » qui fait peur, surtout venant de pays musulmans. Et peu importe que ces « migrants » fuient Daesh ou la Syrie.

Quelques règles d’or des médias : 1) ne pas fatiguer l’esprit par des mots ; prendre n’importe quelle photo pour faire tirer des larmes, son effet sera plus immédiat et moins durable. Une photo d’enfant, où qu’elle soit prise, aura plus d’effet qu’un discours rationnel et dissuadera de chercher les causes du problème. 2) ne pas chercher les causes, donc, et aller directement à la case « symptômes ». Ne pas dire d’où viennent les « migrants », ni qu’ils fuient des pays où il fallait intervenir depuis un an. Le gouvernement Sarkozy, avec sa faculté à manquer tout ce qu’il entreprend, avait choisi d’aller en Libye et pas en Syrie, ajoutant du désordre au désordre. Et le gouvernement Hollande, amoureux des entreprises, a la faculté de ne jamais rien entreprendre.

Les médias auront tout de même, cette fois, pris une sacrée leçon d’hypocrisie et de manipulation de la part des décideurs politiques. Mme Merkel, qui n’a que faire d’affamer les Grecs, se découvre une générosité particulière depuis qu’elle voit débarquer des flots de « migrants » corvéables à merci pour des mini-jobs qui baisseront artificiellement le taux de chômage. La générosité s’arrête au porte-monnaie car Mme Merkel, pas plus qu’elle n’avait l’intention de soutenir l’expédition militaire française au Mali, n’a l’intention de payer plus que sa part au tribut européen. Elle a même fait une découverte sonnante et trébuchante : la Hongrie aurait un régime d’extrême droite ! Dommage qu’elle n’ait pas lu notre blog car nous en parlions depuis deux ans. Il y a encore un mois, l’ennemi absolu était la gauche pourtant très modérée et pro-européenne de Syriza ; aujourd’hui, elle découvre que le danger vient de la droite. Avec un peu de chance, elle apprendra bientôt l’existence d’Aube dorée.

Mme Merkel entend donc se racheter une conscience pendant les soldes, en parlant de l’« âme » de l’Europe. L’âme ! Il n’en était pas question avec la Grèce. On croyait que ce mot était réservé aux bobos parisiens. Demande-t-on une âme aux marchés et aux agences ? S’est-elle jamais préoccupée des travailleurs de l’Est qui touchent 4 euros par heure pour faire vivre les entreprises allemandes ? Avec ses vibrants appels à agir, l’Allemagne croit peut-être qu’elle fera oublier sa double responsabilité socio-économique et diplomatique. Libérale, réactionnaire et attachée aux « racines chrétiennes », la Hongrie n’est qu’une Allemagne un peu outrée ; l’un refoule les étrangers et l’autre les exploite. L’hostilité soudaine de Mme Merkel contre la Hongrie fait penser à ces jeux en équipe où, pour ne pas révéler le nom de son partenaire, on fait comme si l’on jouait contre lui. Soit on admire le bluff à la fin de la partie, soit on découvre en cours de jeu la vaine mascarade.

Gauvain

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L’autoritarisme de la nécessité

L’action politique que nous appelions de nos vœux il y a quelques jours s’est mue, sans grande surprise toutefois, en l’une des plus humiliantes soumissions de la souveraineté qu’il nous ait été donné de voir depuis longtemps. Plus que jamais le modèle néolibéral montre que sa victoire absolue, avant même la domination totale de sa vision de l’économie, est d’avoir transformé les structures étatiques et supra-étatiques en représentants des intérêts financiers privés. L’évaporation du politique et l’essentialisation des structures économiques sont les deux conditions de possibilité d’un ordre aussi autoritaire.

Alors que la Grèce est au fond du gouffre et qu’elle n’aurait pas grand-chose à perdre à s’orienter vers une nouvelle voie, le gouvernement grec n’a même pas essayé. Les deux jours de négociations ont été une mascarade indigne, faite seulement pour savoir si on prendrait à la Grèce seulement le bras gauche, ou bien ses deux bras. Une telle situation est aussi la démonstration, s’il en fallait une, que la société comme la politique obéissent avant tout à des rapports de force : l’ordre néolibéral demandera toujours plus. Que l’on n’espère pas la moindre inflexion (qui d’ailleurs ne serait pas souhaitable, c’est le cadre qu’il faut revoir).

Ce qui est certain, c’est que la clique des ministres et présidents de toute l’Europe a défendu ceux qu’ils représentent : les hautes sphères du capitalisme financiarisé, et rien d’autre. Si ce nouveau plan n’a rien d’original, son contexte politique l’est tout de même un peu plus. Après un référendum remporté à plus de 60%, Tsipras a donné son pays clé en main à des usuriers qui vont désormais, comme c’est déjà le cas depuis des années, établir les règles auxquelles devront se soumettre son peuple. La logique est tout simplement autoritaire. Elle constitue la mise en place d’une nécessité politique de grande ampleur qui définit les axes principaux d’un modèle de société, selon un mode des plus sournois, qui évite à tout prix la violence physique et en reste bien sagement à l’usage de la propagande, de la violence symbolique et de la colonisation des structures étatiques. Comme la Russie soviétique envoyait les chars en Hongrie, l’Eurogroupe envoie sa cohorte d’experts planifier le pays avec l’accord du fantoche local. Qu’il ait été élu ou pas n’y change rien : quel que soit l’élu, le résultat est le même. La démocratie en est arrivée à un degré de manipulation tel qu’une élection à 10 candidats équivaut à une élection à un candidat. Quel que soit le résultat d’un vote, la politique menée est exactement similaire. Tsipras paye même avec intérêts son audace d’avoir appelé à un référendum.

Et, au risque de se répéter (mais on le lit partout, et en premier lieu dans des papiers parfois pétris de bonnes intentions), que l’on arrête enfin de dire que la politique d’austérité en Grèce est un échec total. C’est lui accorder des objectifs qu’elle n’a jamais eus. Ces politiques d’austérité appliquées à tous les continents, par le FMI notamment, depuis plus de 30 ans n’ont jamais eu d’autre résultat (et objectif) que celui que nous avons sous les yeux, c’est-à-dire l’asservissement définitif de l’Etat aux banques privées et la diminution drastique du « coût du travail » créant, dans les ruines d’un pays, un espace de réinvestissement à bas coût autant qu’un modèle ultralibéral entérinant, à chaque pays conquis, l’omniprésence d’une idéologie. L’indifférence pour les conséquences sociales de ces politiques a toujours été totale et le restera. La politique d’austérité appliquée à la Grèce depuis 2008 est une totale réussite, dans la mesure où l’on a l’honnêteté de s’en figurer les objectifs réels.

Ceux qui en appellent à l’Europe politique, dans le plus complet aveuglement historique qui soit, devraient comprendre qu’à continuer ainsi, il n’y aura pas d’autre alternative historique que l’attente de l’effondrement sur lui-même du néolibéralisme, qui porte déjà tous les attributs d’un modèle voué au désastre (et que l’on ne s’attende pas à ce que cela se fasse dans le calme), ou que la guerre civile européenne, car, à n’en pas douter, un tel verrouillage politique ne va plus laisser de place à autre chose qu’à la violence physique si on veut espérer en sortir activement. Il va toutefois sans dire que la première hypothèse a bien plus de chances de se produire.

Il faut donc se préparer à lutter dans les décennies qui viennent, comme nous le faisons déjà, contre l’autoritarisme de la nécessité, qui n’a besoin ni de char ni de police politique pour assurer la permanence de la domination mondiale d’une classe de détenteurs de capitaux. Les institutions n’y font absolument rien : les piliers du modèle financiarisé néolibéral (idéologues comme possédants), par leur puissance incontestée (et que l’on fait tout pour montrer comme incontestable) dans les rapports de force sociaux ont acheté leur libération de toute contrainte politique. Les institutions peuvent tourner à vide, sans constituer la moindre menace. Par le développement d’une forme bien contemporaine de néocolonialisme, les nations européennes sont devenues des colonies du système actionnarial, avec leurs gouverneurs médiocres et leur indifférence des peuples. À ceux qui crient à l’exagération, on pourra dire : quelle parcelle de liberté politique voyez-vous encore poindre en Europe ? On leur laisse le soin d’y répondre.

Gavroche

Le retour du politique

On entend parfois quelques égarés évoquer l’idée d’ « entrée » ou de « sortie » de l’histoire. Or l’histoire se fait, qu’on le veuille ou non. Vraisemblablement, le néolibéralisme ne le veut pas, mais c’est tant pis pour lui. Comme toute bonne idéologie d’une classe dominante, son être est entièrement tourné vers l’essentialisation d’un ordre social favorable à cette domination, qui passe par une fixation du réel, aussi bien idéologique qu’historique. Pour en arriver là où en est l’ordre néolibéral, il a fallu en passer par « la fin » de beaucoup de choses : des idéologies bien sûr, remplacées par la science néolibérale (l’Homme moderne ne pense plus, il calcule), de l’histoire aussi. Quelle autre perspective qu’elle-même se donne une telle vision du monde ? Elle se rêve en grand mouvement de la modernité, mais elle n’est qu’un arrêt sur images vidé de toute capacité évolutive : mettez François Hollande hors des présupposés de ses cours d’économie de jeunesse, et il ne sait plus quoi faire (ne parlons même pas de penser). En fin de compte, il a fallu aussi en passer par la fin du politique. Lorsque c’est à partir d’une idéologie faite science dure que se dessinent les contours du monde social, la politique n’existe plus, puisqu’aucun choix n’est envisageable : dans l’ordre néolibéral on ne pense plus la politique comme le lieu de définition d’un modèle de société, de ce que l’on veut et de ce que l’on ne veut pas, mais comme le lieu où s’énonce ce qui se peut, et ce qui ne se peut pas, et finalement de ce qui doit être et de ce qui ne doit pas être. Les oracles néolibéraux sont là pour veiller. Comment alors penser la démocratie dans une société où c’est le concept de politique lui-même qui s’est évaporé ? On peut disserter longtemps sur les types de régime les plus adaptés au monde contemporain, mais encore faudrait-il que le débat ait un sens.

Pour cela, il faut arrêter de concevoir le politique sous l’angle d’une essentialisation morale. L’idée même de « bonne » ou de « mauvaise » politique est absurde. L’efficacité d’une politique (qui est l’aspect du politique visé par une telle appréciation journalistique) ne peut jamais s’évaluer qu’à travers les objectifs qu’elle se donne et les valeurs qu’elle défend. Il n’y a pas d’échec politique en soi dans un maintien du chômage : le néolibéralisme, dans une société qui possède encore un modèle social, cultive par essence du chômage. C’est dans son intérêt, c’est même le moteur de son accomplissement à venir, l’argument imparable pour létigimer la remise en question de la redistribution des richesses et de la protection sociale. François Hollande n’échoue pas ; il crée une société à l’image de ses valeurs, et qui plus est dans la passivité, puisque, les rapports de force sociaux étant ce qu’ils sont, tout est déjà réuni pour qu’elle se mette en place d’elle-même : il lui suffit de ne pas s’y opposer. L’aggravation de la pauvreté en Allemagne n’est pas non plus un échec, elle est constitutive du modèle économique de Madame Merkel. Qu’on en veuille ou non est une autre question, politique cette fois.

Présupposer en revanche dans un langage journalistique d’une fadeur inouïe que personne ne veut la pauvreté et le chômage, c’est non seulement s’aveugler grandement, mais en plus imaginer que la politique obéit à des buts objectifs (souvent bien comme il faut) de tout temps admis : la politique devient alors une mathématique. Il n’est plus question d’opposer les modèles mais bel et bien de trouver la « bonne » solution. Place alors aux techniciens, étant entendu qu’au fond tout le monde veut la même chose : la paix dans le monde et la prospérité. La politique n’est plus pensée comme un champ de confrontation des modèles et des valeurs, mais comme l’espace de détermination du meilleur chemin à prendre pour arriver au résultat que tout le monde veut (à moins d’être un salaud, mais ça n’existe pas).

Une telle vision de la politique fait d’ailleurs même croire qu’on peut faire du néolibéralisme social, sans prise de conscience du fait qu’entre les valeurs bien comme il faut qu’on présuppose à l’action politique et le néolibéralisme qu’il n’est pas question de ne pas accepter comme une nécessité, l’incompatibilité est complète. Alors on juxtapose, bêtement. Il est d’ailleurs frappant de voir le degré de naïveté sirupeuse que peut atteindre la société américaine et pourtant la sauvagerie de son idéologie. L’anesthésie moralisante qui accompagne la mise en place de la superstition néolibérale comme cadre de pensée unique est l’un de ses piliers principaux.

Cette naïveté parfois indécente, qui fait le plaisir des cyniques, inonde notre représentation de la politique et contribue à légitimer la domination des techniciens, qui savent, eux, comment trouver « la bonne solution » à l’équation sociale. La politique pourtant est l’espace où le souverain, c’est-à-dire, dans une démocratie, le peuple, définit le modèle de société dans lequel il compte vivre (pour le meilleur et pour le pire), et non pas la recherche d’application efficace d’un impératif moral partagé par tous les Hommes. Il est urgent que l’Europe contemporaine retrouve la voie du politique. Pour cela, elle doit aussi reconstruire une vraie conscience historique. Pas celle des épouvantails médiocres et rabacheurs de l’identité et du terreau, faite pour cultiver de l’imbécile, mais celle qui rappelle au peuple qu’il lui appartient de construire le monde dans lequel il vit, sans aucun cadre préétabli. Aucune règle du monde social n’est immuable (l’étude de l’histoire le prouve à chaque instant) : si un peuple décide de ne plus se financer auprès de banques privées, de mettre en place un système de redistribution des richesses digne de ce nom, ou de défier la finance internationale, il le peut. Ce sera peut-être difficile et chaotique, mais c’est possible. Et ce sera certainement préférable au désastre de l’effondrement sur lui-même, sans alternative construite, d’un système aussi lobotomisant que le néolibéralisme.

La Grèce a fait un pas, et il serait bon qu’il soit suivi. Face à la nécessité du credo de l’économie orthodoxe, qui traite les sociétés humaines comme un physicien étudie le trajet d’une comète, les peuples doivent se souvenir qu’ils ont le droit de penser le monde social. Il ne vient pas d’en haut. L’histoire n’est pas finie, l’ordre néolibéral aura une fin, voilà la vraie nécessité. Le référendum grec, plus fondamentalement qu’un acte démocratique, est un acte politique, et il faisait longtemps que nous n’en avions plus vu. Espérons que ce choix politique se transforme rapidement en une action politique, et le chemin accompli aura été grand.

Gavroche

Le mythe de la dérégulation

En cette rentrée où l’on ne parle que d’entreprises et de François Hollande, un peu comme d’habitude, pour fêter le passage définitif d’une politique de droite menée depuis 2012 à une politique de droite dure (à base de chasse redoublée et médiatiquement discrète aux immigrés pendant les vacances et de discours d’allégeance au Medef), il faudrait revenir sur le concept fondateur d’une telle politique, à savoir celui de dérégulation. Une fois passés les mensonges grossiers de Manuel Valls tels que « Nous ne faisons pas l’austérité », il y a peu encore en s’adressant à Martine Aubry, le premier ministre se défendant de déréguler à tout va en faveur du capital, on peut regarder la réalité en face et voir que ce gouvernement cherche encore une fois à accroître les marges de manoeuvre du capital dans tous les domaines (il parle d’entreprises, mais n’a guère d’intérêt pour autre chose que le CAC 40) : travail, fiscalité, normes en tous genres et commerce, que ce soit par des attaques sur le droit du travail, par des cadeaux fiscaux monumentaux aux grandes entreprises et au capital (tout est annoncé dans le discours de Manuel Valls au Medef[i], il suffit de le lire) et bien entendu à travers les « négociations » sur le traité de libre-échange transatlantique.

Toutefois, il faudrait revenir sur l’usage absolu du terme dérégulation, souvent tant aimé par la presse politique et économique, car ce simple usage est en lui-même un parfait condensé d’idéologie néolibérale. Rappelons déjà que le terme régulation n’est pas utilisé dans les discours dominants dans son sens réel d’un contrôle de l’équilibre d’un système, mais dans le sens beaucoup plus pervers et implicite de l’établissement de mesures contraignant la liberté d’autrui et finalement de réglementation autoritaire (sans que ne soit une seconde envisagé leur rôle nécessaire de rééquilibrage des rapports de force sociaux). Parle-t-on, si on accepte ce sens pervers, de dérégulation avec les 35 heures ou avec la retraite à 60 ans ? Or qu’est-ce d’autre que des outils de lutte contre les contraintes imposées par le capital privé au salariat, et in fine la conquête de libertés nouvelles pour la majorité des Français ? Il n’existe qu’une forme de contrainte, par essence mauvaise, dans la tête d’un libéral, celle imposée par l’Etat au capital et face à laquelle la dérégulation est un hymne triomphant à la liberté. On préfère réserver le terme dérégulation dans son sens affaibli et médiatique de gain de liberté à tous les reculs dans le droit du travail, à tous les cadeaux fiscaux, seulement s’ils sont favorables au capital, et à l’ouverture des frontières commerciales et financières, car le néolibéralisme n’a d’yeux que pour la liberté des investisseurs qui contient à elle seule la liberté tout court. On rétorquera que depuis 2008 la dérégulation serait plus ou moins devenu un concept dénigré et péjoratif, mais tout le monde en Europe, et presque partout ailleurs, ne fait que cela (dans le sens des investisseurs) et ne promeut que cela. Bien souvent on le fait sans le dire, pour que ça passe. Il y a pire comme disgrâce.

Il y a donc dans cet usage absolu, et pourtant concrètement ciblé et dévoyé, du mot dérégulation une chimère du néolibéralisme, construite autour d’une hiérarchie naturelle des classes sociales, dans laquelle l’investisseur tient la place suprême. La logique est bien pernicieuse : n’est régulation, et donc pour un libéral atteinte à la liberté d’autrui, que ce qui est public, que ce qui est de l’ordre du droit, en somme ce qui vient de l’État. L’asservissement de millions de travailleurs précaires, mis à terre par la contrainte suprême, « C’est ça ou le chômage », et de travailleurs tout court, est une contrainte de privé à privé, mais la combattre, ce serait une régulation liberticide, et la laisser agir une action salutaire pour la liberté (des investisseurs). Ainsi, avec le néolibéralisme, public signifie oppression, et privé liberté. La liberté du plus fort bien entendu, mais c’est la seule qui compte. Or dans ce tableau, l’État n’a plus le rôle minimal qu’il devait avoir dans le libéralisme d’antan, pensé sur le modèle d’une société n’ayant jamais conquis le moindre droit social et n’ayant jamais l’intention d’en conquérir. Dans une société française où les droits sociaux sont encore nombreux et puissamment ancrés, l’État, dans une logique néolibérale, doit mettre toute sa force à les briser, en dérégulant l’investissement, ou plutôt, en régulant (dans le sens péjoratif si cher aux libéraux) le travail, c’est à dire en réglementant les conditions de travail du salarié au profit de l’actionnaire. L’État soumis au capital, dont notre gouvernement est parfaitement représentatif, est l’acteur principal de l’établissement d’un régime néolibéral dans les sociétés européennes.

Depuis les années 1970, le capital a finalement vu juste : le seul acteur capable de le réguler (au sens réel d’équilibrer des forces) et de peser dans l’affrontement d’intérêt majeur qu’il mène avec les peuples est l’État. Sa colonisation idéologique par la pseudo-science néolibérale a fait de son pire ennemi son plus grand ami. Gardons-nous bien par conséquent de relayer l’idéologie de la dérégulation en faisant cet usage si marqué des termes et appelons plutôt cette gigantesque entreprise néolibérale par son nom complet : dérégulation des rapports entre capital et travail dans le sens d’une réglementation du travail défavorable au salarié. Une liberté gagnée par l’actionnaire est une liberté perdue pour le salarié. Le rapport de force social est tel que déréguler ces rapports entre la finance (que les socialistes appellent toujours à tort l’entreprise pour donner l’impression qu’ils travaillent pour l’économie réelle) et le travail, c’est n’est pas créer une société plus libre, mais contraindre toujours plus la majorité. Seuls les libéraux convaincus par la nécessité positive d’une domination de classe font croire qu’une politique peut être à l’avantage de tous (comprendre d’eux-mêmes), en la fondant sur ces concepts universalisants, et font avaler au peuple que ce qui est bon pour la petite caste des grands actionnaires est bon pour tous, quand c’est tout le contraire.

Ainsi parle-t-on, lorsque l’on revient sur les acquis sociaux pour agrandir les bénéfices des grands actionnaires, soit d’une « dynamisation de l’économie », comme si l’investissement était tout et que la liberté universelle s’en trouvait d’un coup affermie, soit de « coût du travail », parce que le travail n’est rien d’autre qu’un coût pour les actionnaires, soit encore d’ « allègement fiscal » tout court, lorsque l’on paye l’exonération d’impôts des grandes entreprises avec des augmentations de la TVA, et ainsi de suite. N’est universalisable, dans le langage néolibéral, que ce qui concerne l’investisseur, le reste du monde devant s’en contenter, comme si tout le bonheur du peuple ne dépendait que des dividendes des actionnaires. Tout ce qui selon la vulgate néolibérale « entrave » ou « asphyxie » l’investissement détruirait, non pas une domination de classe dont le résultat est l’affaiblissement de la consommation intérieure et l’extraction de sommes colossales de l’économie réelle, mais tout simplement l’économie dans son ensemble, comme si l’économie se résumait à la plus ou moins grande liberté laissée aux actionnaires. La politique implique la prise de position de l’Etat dans un rapport de forces social : pour le moment, il est tout entier du côté du capital, et fait pourtant croire qu’il oeuvre pour les Français. Assumerait-il de ne travailler que pour le capital, de dire ouvertement qu’il contraint la majorité de la population à exister selon les règles dictées par le bon vouloir des plus riches, et le ferait-il en effet, nous serions déjà bien plus avancés que dans ce faux débat politique où les asservis à la classe dominante essaient encore de faire croire qu’ils mènent une politique d’intérêt général.

Gavroche.


[i] http://www.gouvernement.fr/premier-ministre/allocution-de-manuel-valls-a-l-universite-d-ete-du-medef

L’école des fanatiques

Il semblerait que la thèse de la stupidité ontologique des dirigeants socialistes ne suffise plus à expliquer leur inaptitude totale à être politiques. Non pas politiques au sens affaibli utilisé par les journalistes de comptoir qui peuplent les émissions de télévision et la majorité de la presse écrite, pour qui une décision, ou mieux une parole, est « politique » quand elle est justement tout sauf cela : la manœuvre politicienne et la communication sont devenus les synonymes de leur contraire, à savoir la politique, qui se définit plutôt par la capacité à penser et à mener une action structurelle d’intérêt général. L’action des dirigeants socialistes, et de ceux de l’UMP avant eux, n’est qu’une perpétuation opportuniste du résultat d’un rapport de force social gagné par le capital et par laquelle ils pensent pouvoir éternellement se succéder au pouvoir : cajoler le dominant pour rester à la cour. Voilà comment on peut résumer cette action « politique » qui n’est en fait que la rencontre ponctuelle de deux formes d’intérêts privés sans rapport avec l’intérêt général, celui des représentants politiques professionnels et carriéristes et celui des profiteurs de l’ordre économique néolibéral qui ont tout intérêt à la perpétuation (voire à la naturalisation) des structures économiques assurant leur domination totale sur l’ensemble de la société. Il n’y a pas de prise en compte de l’intérêt général dans ce que font les socialistes au pouvoir, et donc de politique il n’y a pas.

Toutefois, après un revers électoral aussi cinglant que celui qu’a connu le PS la semaine passée, et qui a des chances de ne pas être le dernier, on peut sérieusement se demander en quoi ils ont encore intérêt à poursuivre une politique qui les mène, personnellement, droit dans le mur, au point que François Hollande ne peut désormais plus compter que sur un second tour face au FN ou sur un candidat UMP encore plus insignifiant que lui (la concurrence est rude) pour être réélu en 2017. François Hollande est en train de détruire un parti sans lequel il n’est rien. La nullité intrinsèque de leur appréhension de l’économie, qui consiste à appliquer absolument des schémas néolibéraux dont l’inefficacité totale est évidente depuis 40 ans, ne suffit plus à expliquer un tel acharnement dans l’absurde. Même la poule incapable de penser à contourner le grillage pour aller chercher les graines qu’elle voit derrière finit par arrêter de foncer dans le grillage, se fatigue de sa propre bêtise et tourne enfin la tête. Les socialistes, eux, ne s’arrêtent pas. Il semble désormais évident qu’il nous faut chercher ailleurs les causes d’une telle constance dans le néolibéralisme triomphant.

Ceux qui aiment se présenter comme les modérés, les responsables, les réalistes, les guides du peuple passionné et incapable de comprendre le réel, sont en réalité tout sauf des gens modérés et responsables. Michel Sapin, il y a peu, en bon androïde programmé pour défendre le capital, expliquait qu’il n’y aurait pas de référendum sur le Grand Marché Transatlantique parce que les gens ne le comprennent pas. On se demande encore pourquoi il y a même des élections quand on en arrive là : il n’y a pas de choix de société, il y a la société néolibérale qu’il faut expliquer avec de la « pédagogie » et puis si le peuple n’est pas d’accord, c’est pareil. En voilà un, Michel Sapin, qui, sous ses airs de bureaucrate inoffensif, fait tout simplement dans le totalitarisme assumé. Pas un journaliste pour relever ce genre d’énormités, bien entendu.

Pour que vivent encore leurs étiquettes surannées, décidés contre toutes les évidences à faire de François Hollande un modéré qui « ménage la chèvre et le chou », les journalistes sont encore capables d’affirmer sans sourciller que François Hollande navigue entre deux eaux et cherche le compromis quand sa ligne est authentiquement et absolument ultralibérale. Or l’ultralibéralisme est une négation même du politique parce qu’il ne fait de la société qu’une somme d’individus en concurrence. Du TSCG (Pacte budgétaire européen) à l’ANI (Accord National Interprofessionel), en passant par le pacte de compétitivité et désormais par le « pacte de responsabilité », tout est préservation des intérêts du capital, destruction de la protection sociale et déséquilibre de la fiscalité en défaveur des travailleurs. Et après la raclée, on a droit à Manuel Valls, c’est-à-dire à la même chose en pire, et à la réaffirmation de 50 milliards de baisse de la dépense publique, soit une valeur de 80% du budget annuel de l’éducation nationale, qui se traduira potentiellement, nous le savons désormais, par une baisse de 17 milliards d’euros des dépenses de l’Etat, par 23 milliards d’euros d’économie sur la sécurité sociale, et par 10 milliards d’euros  de baisse de la dotation des collectivités locales, ce qui est tout bonnement hallucinant, et sans précédent. Sur tous ces points, et donc sur l’essentiel de son « action », il fait bien pire que Nicolas Sarkozy. Où est donc la modération ? Nulle part ailleurs que dans une communication visant à faire accepter une fatalité construite par une idéologie qui fétichise le réel économique pour extraire de la société toute velléité à être politique. Nous sommes dirigés par des fanatiques, qui iront jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte.

Et si l’on en doutait encore, il suffit de voir que François Hollande encourage l’accélération des négociations sur le Grand Marché Transatlantique, qui ont lieu en secret et qui prévoient tout simplement une harmonisation des normes de tous types avec les Etats-Unis pour faire tomber les barrières à la concurrence. C’est le cheval de Troie ultime de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) pour achever toute forme de protection sociale, sanitaire ou environnementale en Europe, ni plus ni moins, puisque l’objectif est de concentrer l’effort sur les « obstacles non-tarifaires » à la concurrence, ce qui se traduit en langage concret par une harmonisation de toute forme de législation règlementaire (pharmaceutique, sanitaire, alimentaire, droit du travail, protection sociale en général, énergie, et ainsi de suite) avec les Etats-Unis dont la législation dans tous les domaines est bien moins exigeante que la nôtre : cela ne peut qu’aboutir à une diminution massive de toutes les règlementations en France et en Europe. Il ne faut pas s’étonner que le détail des mesures soit négocié en secret, quand l’accord poursuit un tel objectif. Les exercices aboutis de propagande produits par l’UE, en anglais uniquement, illustrent bien l’état d’esprit des négociations secrètes[i]. C’est par ailleurs une étape ultime de dépossession de souveraineté pour les peuples européens et l’expression la plus authentique d’un fanatisme ultralibéral que rien ne semble freiner.

Il y a dans cette croyance ultralibérale un fanatisme intrinsèque qui fonde toute sa force sur le constat d’un déterminisme, celui des règles du marché pensées selon le modèle néolibéral, et sur le postulat que les sages économistes orthodoxes sous le patronage desquels se fondent les politiques que nous décrivons en maîtrisent tout l’enchaînement des causes. Postuler le fonctionnement entièrement déterministe du monde, comme Spinoza a pu le faire, n’est pas en soi un problème, car, bien comprise et bien utilisée, une telle position, en nous intéressant absolument à l’étude des causes, et surtout en prenant en compte comme le faisait Spinoza la force immense des affects dans la détermination de nos actes, nous permet de bien mieux comprendre le monde. Mais le déterminisme manipulé des chantres du néolibéralisme est tout autre, car il met de côté les affects en pensant la rationalité a priori des acteurs économiques : là où Spinoza étudie rationnellement des acteurs non-rationnels, le néolibéralisme décrit non-rationnellement des acteurs supposés parfaitement rationnels, ce qui est totalement fantaisiste pour qui pratique les sciences sociales. Cette insuffisance première mène évidemment à la seconde : le néolibéralisme identifie un déterminisme étriqué, qui fait donc l’impasse sur la majorité des causes, pour paraître implacable. Ce n’est que par manipulation du réel pour le simplifier à l’extrême afin qu’il entre dans des cases prédéfinies qu’il peut expliquer -il faut plus de pédagogie !- pourquoi il n’y a qu' »une solution possible »: en retirant du jeu les affects, toutes les théories économiques qui lui sont contraires, à savoir toute forme de construction économique s’appuyant sur la redistribution des richesses ou la relance par la consommation, par exemple, en enlevant du tableau toute forme de causalité environnementale, ou toute forme de causalité sociale, c’est à dire toutes les conséquences économiques de la misère sociale, et tant de choses encore, il peut prendre la place du dieu-nature, connaissant l’enchaînement absolu des causes. C’est à ce genre d’extrémité qu’arrive une usurpation comme celle-ci, car, en définitive, qui prétend connaître la seule solution possible, alors qu’il a comme tous les hommes une conscience finie, et par-là même une appréhension finie et limitée des causes, est un charlatan. Spinoza, qui construit une vision déterministe du monde, au contraire, par la conscience qu’il a de l’incapacité de l’Homme à connaître toutes les causes, laisse donc aux Hommes la capacité d’agir, de proposer différents modèles de société, et en définitive la capacité à être politiques. C’est ainsi que l’on différencie celui qui pense et celui qui opprime.

Lorsque l’affirmation du déterminisme n’est plus un outil métaphysique construisant un rapport au monde positif, mais un levier autoritaire d’oppression qui attribue à certaines consciences finies le privilège de la connaissance de toutes les causes (et certainement pas à toutes les consciences, car il y a une caste élue qui peut seule déchiffrer le monde), il devient nécessaire de simplifier le réel et l’infinité des causes pour usurper la place du dieu-nature. Il n’y a pas d’équation de l’Homme, des comportements sociaux ou des systèmes économiques qui soit, car aux consciences finies la complexité du réel dans sa totalité, et par-là même la compréhension de toutes les causes, est inaccessible. Le constat du déterminisme peut être une force émancipatrice, lorsqu’il débouche, comme chez Spinoza, sur une théorie de la puissance d’agir par la raison, mais lorsqu’il est construit, comme chez les superstitieux d’antan (et plus que jamais chez les néolibéraux d’aujourd’hui), comme un principe de soumission des Hommes à des règles naturalisées inflexibles et accessibles seulement à une minorité d’élus qui les façonnent au gré de leur domination, il n’est plus que l’ombre du fanatisme.

Gavroche.

[i] http://trade.ec.europa.eu/doclib/docs/2013/july/tradoc_151605.pdf

Ce que pensent les sondés

Quand il s’agit d’accompagner gaiement la chute du journalisme dans le néant, Le Monde est toujours au rendez-vous. Tout dans un article récent fondé sur un sondage d’opinion[i] s’appuie sur la manipulation grossière. On peut déjà douter de la neutralité d’un institut de sondage qui est la troisième société d’études marketing au monde, dont le chiffre d’affaires dépasse le milliard parce qu’elle compte parmi ses clients de nombreuses multinationales, et qui s’enrichit donc à outrance grâce au modèle économique néolibéral. C’est en amont un point qu’aucun journal, en général lui-même possédé par de grands financiers (en l’occurrence dans le cas du Monde notamment par le patron de Free, par le directeur général délégué de la banque Lazard en France et par le groupe de presse espagnol Prisa possédé par l’un des plus gros assureurs britanniques, le groupe Phoenix), ne mettra en évidence. Mais passons. 1004 personnes représentatives de la population française, interrogées qui plus est par internet, haut lieu de fiabilité de l’information : voilà à quoi ces instituts pensent pouvoir réduire la population française.

Le plus intéressant reste toutefois la forme incroyablement orientée du sondage et celle encore plus idéologiquement prononcée de son commentaire par Le Monde. Le titre tout d’abord : « Les Français ne comptent plus sur l’Etat. » Même si le sondage en concluait effectivement cela, son appui sur 1004 personnes interrogées par internet suffirait à le mettre immédiatement aux oubliettes. Mais on en est loin. L’ensemble constitue une telle sélection a priori des informations à tous les niveaux, que plus rien d’autre qu’un éloge enfiévré du néolibéralisme triomphant ne peut en sortir. Où Le Monde a-t-il donc vu que les Français ne comptaient plus sur l’Etat ? Cherchons donc.

L’article commence par la copie sèche de réponses à des questions dont le sens n’a rien d’évident. Ainsi 64% des sondés pensent qu’il s’agit non pas d’une crise mais d’une transformation durable de la société. L’idée est loin d’être sotte, mais quelle transformation, à partir de quoi ? Les dysfonctionnements sont-ils le résultat de cette transformation ou l’incapacité de la France à s’y adapter (idée favorite des néolibéraux) ? De fait, le monde connaît une convergence globale de modèle autour de structures néolibérales fondamentalement dérégulatrices sur le plan financier. Faire un lien entre les difficultés économiques de notre temps et cette transformation porterait effectivement à réfléchir, mais cela ne risque pas d’arriver ni dans le sondage ni dans l’article. Aucun sens n’est donné à ces affirmations, si bien que l’on ne peut rien en tirer, si l’on est honnête.

La véritable perle consiste toutefois en une conclusion sans nuance sur les 59% des sondés qui penseraient qu’il faut limiter au maximum le rôle de l’Etat dans l’économie et laisser le plus de liberté possible aux entreprises. On y voit au mieux la force de la propagande s’exprimer à partir de la proposition d’un choix binaire, où cette solution, incluant dans ses termes la belle idée de liberté, fait l’impasse totale sur le fait que le rôle « économique » de l’Etat est constitué par son implication forte dans absolument tous les aspects de la société, sociaux, culturels, éducatifs, et non seulement économiques. La question n’a pas de sens (l’expression « le rôle de l’Etat dans l’économie » ne veut rien dire), l’alternative est totalement déterminée sur le plan idéologique, et la réponse est absurde, si on la compare avec le reste du sondage. Ainsi, les interrogés ne voudraient plus d’Etat régulateur, mais se prononcent à 90% pour l’efficacité de l’augmentation des salaires sur la croissance (bon courage sans intervention de l’Etat) ou à 80% favorables à l’idée que la France est performante sur le plan de la protection sociale. Tout est dans la cohérence….  Un tel degré d’incohérence révèle bien les manipulations sur lesquelles se fondent ces sondages, qui mettent la personne interrogée devant des choix binaires, simplistes, orientés, qui se succèdent rapidement, sans qu’aucun lien ne soit fait entre aucune des questions, de sorte que le résultat final dit tout et son contraire : le journaliste, en bon porte-parole de l’idéologie dominante, peut alors faire son choix parmi des informations contradictoires et mettre en avant ce qui lui fait plaisir, notamment dans le titre de son article, qui aurait tout aussi bien pu s’intituler : 90% des Français favorables à une augmentation des salaires ou encore 80% des Français satisfaits du système de protection sociale de la France. Il n’en est rien bien entendu.

L’incroyable pirouette concernant le rapport des « Français » à l’industrie ferait pleurer n’importe quel spécialiste de sciences humaines n’ayant pas choisi d’éliminer a priori toute forme de rigueur intellectuelle. Ainsi, les nouvelles technologies (70%) seraient le principal secteur porteur de l’économie pour l’avenir et l’industrie (14%) serait à l’inverse un avatar du passé : or que sont les nouvelles technologies (développée avec subtilité et précision comme étant le « high-tech et l’énergie » par le « journaliste »), sinon de l’industrie ? Non, il faut dire que l’industrie est le mal, que les services sont l’avenir, mais que la nouveauté c’est bien. Tant pis si le résultat est une soupe inepte. On nous gratifie en plus des commentaires stupides de Brice Teinturier, qui n’a rien fait d’autre de son existence que des sondages absurdes dans ce genre et de l’enseignement à Sciences Po, ce qui ne vaut guère mieux. Ce dernier, non content de publier un sondage vain catégorisant et opposant des choses qui n’ont pas à l’être (il fallait le faire pour dissocier technologies et industrie…), nous fait croire que le discours dominant est celui du retour de l’industrialisation, alors que nous subissons au moins depuis 20 ans une quasi-divinisation des activités tertiaires, quitte à ne plus faire reposer l’économie que sur des activités parasites de conseil, de management et de marketing, bref, sur tout ce qui fait l’économie des instituts de sondage. Brice Teinturier défend son business. Encore une propagande en trois lignes visant à la fois à maintenir l’idée que l’industrie ne peut survivre que produite à bas coût en Asie et à faire croire, alors que tout porte à valoriser le tertiaire, que le tertiaire est encore marginalisé dans les représentations. Aucune économie réellement post-industrielle n’existe avec succès aujourd’hui, et on voit mal comment cela pourrait arriver, tant la désertion de l’industrie dans une économie la met dans un état de dépendance immense vis-à-vis du reste du monde. Toutefois, le journaliste du Monde arrive à faire encore mieux que Brice Teinturier : on passe d’une opinion des sondés à une réalité absolue : « L’avenir est post-industriel ». Le petit jeu est clair. Sous couvert d’un sondage d’opinion, on énonce clairement les prescriptions et les prédictions de l’idéologie officielle. On est passé de   « 1004 sondés par internet pensent en majorité que l’avenir de l’économie réside dans les nouvelles technologies » à « l’avenir est post-industriel ». Chapeau !

Pour passer la gêne de voir les résultats mettre encore en valeur le rôle de la consommation dans l’économie, on se contente d’une petite expression péjorative de comptoir « indécrottables keynésiens » pour désigner les sondés et on passe à autre chose. En revanche, l’« entreprise n’est plus un gros mot », se réjouit le pseudo-journaliste…. Car 43% des réponses évoquent l’entreprise comme acteur important pour relancer la croissance. Mais qui croit donc que l’économie se fait sans entreprise ? Et 54% des sondés pensent que les Français sont le premier moteur de la reprise. De là à y lire encore une mise en valeur de la consommation dans la reprise, il y a un monde pour le journaliste qui ne veut pas aller sur ce terrain. On fait ainsi la conclusion rapide d’une France libérale avec un sondage qui dit plus ou moins : les gens pensent que l’économie reprendra grâce aux Français et aux entreprises, ou plus exactement, les Français pensent que l’économie reprendra grâce à la France, tant les catégories sont vagues. On peut d’ailleurs tout mettre derrière les Français : les consommateurs, les citoyens politiquement organisés, ou on ne sait quoi encore. Plus c’est flou, mieux c’est. Ces questions n’ont aucun sens, mais on leur en donne quand même.

Le clou du spectacle se retrouve quand même lorsque l’on propose aux sondés diverses mesures sur lesquelles ils doivent se prononcer en jugeant leur pertinence pour « relancer la croissance », sorte de retour du Sauveur de la religion néolibérale. On ne questionne même pas la pertinence du modèle fondé sur la croissance avant tout, ni sur la forme que doit prendre cette croissance. Rien, juste une question qui présuppose déjà une adhésion sans critique au modèle néolibéral.

Et lorsque l’on regarde les mesures proposées, on est tout simplement effaré : à part augmenter les salaires, qui du reste est largement en tête et correspond plus ou moins à la seule mesure sociale du lot, on a droit en vrac à la mise sous condition de ressources des allocations familiales, à la réduction des allocations chômage, à la réduction des allocations familiales, à la baisse des services publics, à l’allongement du temps de travail (avec même la subtile parenthèse proposant différentes formes à cette mesure, pour être bien sûr que les gens comprennent qu’ils ne travaillent pas assez, à savoir dans le texte « prendre moins de vacances, travailler plus dans la semaine… », au cas où on n’aurait pas compris) et même la sublime limitation des remboursements d’actes médicaux par la Sécurité sociale. La question aurait pu être renommée : avec lesquelles des mesures suivantes tirées du programme économique de l’UMP pour baisser la dépense publique êtes-vous en accord ?

Non seulement, toutes les mesures sont profondément destructrices de la protection sociale (que 80% des sondés trouvent efficace par ailleurs), et donc totalement néolibérales, mais en plus elles ne sont que tournées vers la baisse de la dépense publique, posant donc a priori que l’amélioration de l’économie doit passer, non pas même par la baisse des déficits publics, mais par la baisse des déficits publics en baissant la dépense publique (et non pas bien entendu en augmentant les recettes). Le présupposé la question est tellement étriqué, qu’on en rirait si l’on ne savait pas ce sondage commandé par l’un des principaux journaux de France. Cette manipulation finale est bien révélatrice de ce que sont ces sondages, sorte de mise en scène idéologiquement contrôlée de petits Stakhanov virtuels répondant par internet à des QCM néolibéraux visant à les ériger par la suite en représentants de la parole du peuple, et ainsi en modèle de ce qu’elle doit être, une fois remodelée selon les désirs de la grande bourgeoisie. La presse va bien mal.

Gavroche.

Contrat social : présentation

Bienvenue sur Contrat social ! Ce blog se propose de partager des analyses et commentaires sur diverses questions politiques et économiques. Face au constat de l’univocité des commentaires politiques durant les dernières campagnes électorales et face à un autoritarisme intellectuel de plus en plus alarmant dans les analyses économiques, ce blog tente d’apporter sa modeste contribution par la publication de textes critiques, sans limite de longueur.
Il n’est pas question ici de sombrer à l’appel de la position centriste, si idéologique lui aussi, ni à celui du « pragmatisme » cachant souvent une doctrine assénée à coup de fatalisme historique, pas plus qu’à un éloge fallacieux de la complexité et du débat, dissimulant en réalité le plus complet conservatisme. Le lecteur ne trouvera ici que l’expression de positions affirmées, assumant les présupposés inhérents à toute réflexion politique et économique. Les auteurs associés à ce blog considèrent que les analyses que nous proposons sont largement susceptibles d’être critiquées par l’abondance des autres médias. Par ailleurs, la prétention à l’objectivité d’un bon nombre d’entre eux les conduit bien souvent avec d’autant plus de hâte vers l’idéologie la plus rigide. C’est par la confrontation de subjectivités fortes, mais argumentées, et non par un marasme généralisé de positions molles et prétendument objectives qu’un débat avance. Libre à tous les contradicteurs de répondre aux arguments qui seront proposés. S’il n’est pas question ici de valoriser la neutralité, présentée de nos jours comme une assurance de fiabilité, il n’est pas question de produire un discours simpliste pour autant. Ce blog sera donc guidé par la conviction que l’analyse de la complexité du réel, qui doit donner lieu à des argumentations développées et sérieuses, s’accompagne de prises de position affirmées. Il est d’ailleurs facile de faire le constat qu’une bonne partie de l’ « objectivité » journalistique fait souvent la promotion sans nuance d’une idéologie, sans autre argument que celui de la nécessité. Cela est particulièrement saillant dans les analyses de la crise que nous lisons tous les jours. Nous suivons tous des présupposés idéologiques, et ce n’est pas en cherchant à les camoufler ou à les présenter comme neutres que l’on gagne en pertinence. Ce blog assumera donc les positions de ses auteurs sans perdre de temps avec un jeu rhétorique malhonnête qui chercherait à les brouiller.
Les interventions pourront prendre la forme de réflexions générales sur un événement ou une tendance considérée comme structurelle dans nos sociétés actuelles, mais aussi celle d’une réponse aux prises de position de journalistes et d’hommes politiques. Elles pourront aussi se présenter sous la forme d’une analyse de certains éléments du discours médiatique sur différentes questions.
Nous souhaitons que ce blog suscite des réactions diverses, tant que l’argumentation et le minimum de cordialité nécessaire au dialogue sont au rendez-vous.
Bonne lecture à tous !

Gavroche et Gauvain.