Pourquoi le libéralisme est coupable de haute trahison

 

L’actualité nous aura tristement donné raison : il y a un mois et demi, nous fustigions dans « La guerre tiède » les inconséquences de la politique intérieure et extérieure de la France – sans prévoir que ces inconséquences de l’idéologie auraient de telles conséquences dans la réalité qui toujours rattrape l’idéologie.

Parmi les multiples causes qu’on cherche aux attentats de vendredi dernier, parmi les multiples coupables dont on fait quotidiennement le procès, l’une des moins identifiées est sans doute le rôle du politique, qui s’est tout d’un coup drapé de blanc en décrétant l’unité nationale. Cette mesure – exactement comme l’Union sacrée en 1914 ou le Bloc national en 1919 – a pour avantage de camoufler la responsabilité du politique, respectivement lors des attentats ou lors d’une guerre.

La manœuvre a pourtant eu un effet limité : très vite, et de façon assez indécente, les partis politiques sont retournés au pugilat, dans l’arène de l’Assemblée, en s’accusant à qui mieux mieux de tous les maux. Comme d’habitude, ils ont fait mine d’ignorer que l’UMP/LR et le PS sont aux commandes de l’État depuis que la menace islamiste s’est précisée, dans les années 1990. Le discours de François Hollande après les attentats était, à cet égard, hautement stratégique : il a consisté à reprendre par avance les idées de droite, voire d’extrême droite, relayées sur les plateaux médiatiques avec l’éternelle rengaine, « ah ! si on nous avait écoutés ». Reprendre les idées de droite ? Il l’avait déjà fait sur le terrain socio-économique bien avant de le faire sur ces thèmes. Et si c’était justement l’origine du problème ? Si ces idées libérales comptaient parmi les causes premières des attentats de vendredi dernier ?

À double titre, donc, aussi bien en politique intérieure qu’en politique extérieure.

1) Les attentats signent la faillite d’une politique ordo-libérale qui a consisté à détruire la police de proximité, les services de renseignement, l’armée, la santé, l’éducation – autant d’acteurs qui s’avèrent aujourd’hui en première ligne dans l’opération de reconquête, dans la tentative de ressouder un pays sur des principes républicains. Après avoir démissionné de presque toutes ses fonctions régaliennes, l’État découvre aujourd’hui la chaîne de conséquences absolument lamentables de la politique d’austérité. François Hollande jure maintenant ses grands dieux que le « pacte de sécurité » l’emportera sur le « pacte de stabilité » budgétaire (celui dont l’Allemagne nous chantait les louanges) : il aurait mieux fait de parler de « pacte d’instabilité », car ce pacte a permis à l’islamisme de semer la mort, sur les cendres fraîches de l’État.

2) Les attentats coordonnés au Moyen-Orient soulignent un point sur lequel nous attirions l’attention le mois dernier, à savoir les tares de la géopolitique française. Combien symbolique apparaît aujourd’hui le choix d’avoir vendu nos avions, non pas à la Russie, ce nouvel allié en Syrie, mais à l’Arabie saoudite dont les affinités avec l’islamisme radical sont de moins en moins dissimulables ! Sans parler des grandes démonstrations d’amitié prodiguées au Qatar : elles furent inaugurées sous Nicolas Sarkozy, défendues ensuite par François Fillon, et n’ont jamais été remises en question par le Parti socialiste au pouvoir. Oui, Hollande ressemble à Bush : pas seulement à travers son discours aux accents guerriers, qui sonne plutôt comme un aveu de faiblesse, mais par ce même refus de comprendre en quoi son propre gouvernement a joué un rôle, dans ce vendredi dramatique que nous avons connu.

Gauvain

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Ordres et désordre

Aujourd’hui, l’action politique se caractérise à la fois par une multiplication de lois et de contraintes d’essence technocratique, et par une démission dans le maintien d’un ordre républicain et progressiste.

D’un côté, une série d’injonctions toutes plus absurdes les unes que les autres, dont voici quelques échantillons :
– interdiction de faire du feu de cheminée à Paris, et peut-être de fumer chez soi dans l’ensemble du territoire
– obligation de s’équiper de détecteurs de fumée, d’ampoules basse consommation, pour satisfaire aux lobbys commerçants
-redécoupage d’une carte de régions, pour ainsi dire du jour au lendemain, avec retour aux frontières de 1870 pour l’Alsace-Lorraine

D’un autre côté, une série d’infractions bénies par la loi et caractéristiques d’un état d’esprit « défaitiste » quant à la préservation de l’idéal démocratique :
– laisser-faire économique grandissant, passant par l’abandon des règles, des lois, afin d’augmenter une production qui ne trouve déjà pas sa demande [i]
– laisser-aller à l’école, passant par l’abandon des notes, des évaluations, du redoublement, afin de donner satisfaction aux lobbys de parents d’élèves
– laisser-aller dans le domaine de la laïcité, passant par la distribution parfois monopolistique, et à l’école, de plats sanctifiés par telle ou telle religion

On voit bien quelle est la logique de ce non-sens : quand les lobbys se mettent à faire les lois, cela ne peut mener qu’à l’oubli de « la » loi et à la multiplication de revendications individualistes ou corporatistes. Sans qu’il n’y paraisse, s’équiper de détecteurs de fumée et abandonner les notes à l’école s’inscrit dans le même processus socio-historique. Ce n’est pas un hasard si les attaques contre la laïcité se font particulièrement sensibles dans une école où l’on a laissé toute autorité aux parents et où la mixité sociale a été perdue de vue. L’UMP a organisé le laissez-faire économique, le PS le complète par le laissez-faire à l’école. Rien d’étonnant à ce que le FN avec ses mots ronflants apparaisse comme le garant d’un « ordre » dont on a oublié sur quels principes républicains il reposait. L’action politique est paralysée parce qu’elle ne croit même plus en sa propre légitimité, c’est-à-dire en celle du peuple – d’un « tous » qui ne soit pas simplement une addition de « chacun ».

Gauvain

[i] Dernière idée en date : permettre le travail dominical pour rattraper « nos voisins allemands ». Apparemment, les experts ne se sont pas déplacés de l’autre côté du Rhin : ils auraient vu que les commerces y sont fermés le dimanche, parfois même le samedi après-midi, et ferment en semaine vers 18h30.

Le cheval de Troie

La bataille idéologique que la gauche semblait avoir emportée dans les années 1980 a fait l’objet d’une sévère contre-offensive de la droite, qu’on peut dater des années 2000. Les symptômes les plus notables en sont l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002, puis l’accession de Nicolas Sarkozy au pouvoir à la présidentielle de 2007 – avant que le FN et l’UMP ne se retrouvent pour en découdre en 2017 ?

Mais si effrayant que la perspective puisse paraître, il y a plus grave ; ou plutôt, ces symptômes sont l’expression d’un mal plus profond et plus structurel. La victoire actuelle de la droite,  qui diffuse ses idées et ses sujets partout dans les médias, n’est pas la conséquence d’une bataille rangée entre deux camps luttant chacun derrière son drapeau. Non, cette victoire triomphale est le fruit de manœuvres d’intimidation qui visent 1) à nier le conflit idéologique 2) à en étouffer ab ovo toute possibilité. Voilà qui est autrement inquiétant, dans un régime républicain et démocratique qui – n’en déplaise aux âmes naïves et tyranniques de par leur naïveté même – repose sur le rapport de forces et sur la libre expression publique des divergences et désaccords entre les citoyens.

1) Comment nier le conflit. La droite s’est servie habilement de l’Union européenne pour faire croire qu’il n’y a qu’une seule politique possible, farouchement libérale – si « libérale » qu’elle s’oppose à la liberté d’exprimer sur l’arène européenne une opinion adverse à celle de Mme Merkel. Dès lors, la gauche ne sert plus que comme une variable d’ajustement servant à valider les politiques de droite au Parlement européen, éventuellement en bourrant la loi d’amendements cosmétiques. Cette expulsion de la gauche par le renfort des droites européennes a un coût pour l’UMP : bloquer le clivage droite/gauche fait naître un clivage droite européenne/droite nationaliste, et permet au Front national d’apparaître comme la première force d’opposition simplement parce qu’il s’oppose à l’Union européenne en soi. En somme, on n’a plus le droit de s’opposer à la droite que dans la mesure où on propose une autre politique de droite (avec autres arrangements cosmétiques pour lui donner, çà et là, de vagues airs de gauche).

2) Comment bloquer l’émergence du conflit. Jusque-là, on a vu la droite repousser la gauche sur les bords afin de pousser une opposition de droite interne. Il y a plus : pendant ce temps, la droite investit la gauche et s’efforce à la saper de l’intérieur. Depuis bientôt vingt ans, on voit tel ou tel homme de droite entrer au Parti socialiste, y propager les idées de droite et le faire sous la bannière de la « gauche moderne ». On a vu ce que signifiait l’expression quand son héraut Jean-Marie Bockel a rejoint Nicolas Sarkozy, franchissant le pas que Manuel Valls allait lui emboîter. Jean-Marie Bockel reconnaissait ainsi que le seul destin possible à cette pseudo-gauche était d’intégrer un gouvernement de droite pure. En menant la même politique que l’UMP, François Hollande a permis à Manuel Valls ou Emmanuel Macron de faire le même coup – mais cette fois, au nom d’un « socialisme moderne » !

A quoi l’on reconnaît que la gauche est dans un état de paralysie avancée : ce n’est pas seulement que la droite fait de l’entrisme, c’est que la gauche est incapable de faire de même. Personne n’ira écrire dans Le Figaro que la droite moderne consiste à mener une politique sociale, équitable et populaire, à briser le tabou qui consiste à donner plus aux banques et aux grandes entreprises, à renoncer au totem de la compétitivité ou des 3 %. En revanche, on verra dans un journal censément de gauche comme Libération de vibrants éloges du secteur bancaire dérégulé ou de la politique économique anarcho-libérale instaurée par les différents gouvernements de droite européens. Tandis qu’à droite, Nathalie Kosciusko-Morizet est qualifiée de gauchiste pour avoir refusé un régime d’inégalité trop voyant entre couples homo- et hétéro-sexuels, les journaux de pseudo-gauche félicitent Manuel Valls de piétiner les fondements historiques de son parti sous le coup de massue de la « modernité ».

Martine Aubry semblait avoir conscience de cette situation lorsque, il y a quelques années, elle indiquait à Manuel Valls la porte de sortie du Parti socialiste. Mais François Hollande l’a fait entrer par la grande porte dans son gouvernement, au mépris même des militants qui lui avaient accordé un score pitoyable à la primaire. Malheureusement, ce n’est pas là une simple affaire interne au Parti socialiste, mais un révélateur des complexes sans fin de la gauche, incapable de défendre ses idées, alors même que la droite s’accroche aux siennes en refusant quelque compromis que ce soit. On n’en finirait pas de recenser tous les retournements de vocabulaire, c’est-à-dire toutes les trahisons que le PS a commises depuis dix ans. Le culte du chef lui-même s’y est propagé au point de faire apparaître les députés réticents à voter le budget du monarque comme des « frondeurs ». Le libéralisme a gagné en imposant son vocabulaire d’Ancien Régime, comme il gagne en amenant le Premier ministre français à aller s’incliner devant le pays qui vit naître Adam Smith, fondateur du libéralisme, en 1723.

Le XVIIIe siècle, avant l’encombrante Révolution française : voilà où nous emmène la droite, sous le drapeau de la gauche « moderne ». Espérons que la gauche, entendons la gauche qui n’a pas besoin d’adjectif (dis)qualificatif pour se désigner, se donne plutôt la Révolution comme point de départ, et comme point de mire le XXIe siècle. Espérons surtout qu’elle retrouve le courage de défendre son identité et ses « valeurs », comme le faisait récemment Nicolas Sarkozy dans les colonnes du Figaro. On ne saurait lui en vouloir de dire qu’il est de droite ; mais on doit mépriser tous ceux qui jouent la même partition, les regards rivés sur le même chef d’orchestre, de ne pas le dire en chœur.

Gauvain

Combattre (le libéralisme)

Le titre de cet article est très simple ; il répond à l’esprit du blog Contrat social. Le réaffirmer après les élections européennes, c’est dire que le combat ne doit pas changer en fonction des âneries médiatiques et qu’il ne faut pas se tromper d’ennemi.

On peut interpréter doublement ces élections, en soulignant que les deux interprétations ne s’excluent pas. Soit les considérer comme de vraies élections européennes, et reconnaître que le vote répond à un ras-le-bol bien compréhensible envers ce que nous appelons l’idéologie : croire et faire croire qu’il n’y a qu’une seule voie possible. Il n’y a aucun paradoxe à ce que les Français ne veuillent ni abandonner l’euro ni continuer avec cette politique européenne : ils savent tout simplement que la politique en démocratie repose sur le pluralisme des idées et le rapport de forces, et réclament la fin de la scolastique qui assigne l’austérité comme unique modèle possible. La deuxième interprétation fait une lecture nationale de l’élection, dans la droite ligne des récentes municipales, et montre que les Français ont comme dans toute élection voté contre le pouvoir en place, en l’occurrence l’alliance UMP-PS. Comme nous le disions plus haut, ces deux lectures sont compatibles.

Après la lecture, vient le moment du bilan : comment en arrive-t-on à 25 % des bulletins exprimés qui votent Front national ? C’est à cela que nous espérons apporter des éléments de réponse, explicatifs mais surtout pratiques et prospectifs. Avant tout, il faut cesser de relativiser à chaque élection le score du Front national, comme Le Monde le fait depuis dix ans à chaque lendemain de défaite électorale pour le Parti socialiste ou l’UMP. Certes, les bulletins blancs ne sont toujours pas comptés, l’abstention est massive du côté des électeurs de gauche, le nombre de voix en chiffre absolu ne monte pas : cela étant dit, on est tenu de jouer le jeu dans les règles, sauf quand on est à l’UMP et qu’on est là pour soutenir une mafia. Or ces règles fixées par les institutions ont permis au Front national de se hisser de façon progressive et régulière parmi les prétendants à la première place. On ne peut commencer un combat sans reconnaître l’état des forces en présence et prendre au sérieux l’adversaire ; et s’il existait la proportionnelle, on n’aurait pas attendu si longtemps pour prendre la mesure de la tâche qui s’impose à la gauche.

Deuxième enseignement : les stratégies élaborées jusqu’ici pour contrer la progression du Front national ont peut-être ralenti son avancée, elles sont insuffisantes en l’état. Il faut donc avoir le courage d’abandonner les recettes qui plaisent tant, comme de faire passer les deux partis dominants pour ceux qui savent et les électeurs du FN pour des ignares. Le fait que « populisme » soit l’injure systématique envoyée à tout parti qui ne suit pas le dogme austéritaire montre à quel point UMP et PS font union nationale dans le mépris et la méconnaissance du peuple. Comment le « pacte républicain » fonctionnerait-il après les affaires Cahuzac et Copé ? Faire passer les électeurs d’un jour du Front national pour des antirépublicains (surtout quand on a dans son parti la Droite forte !) est sans pertinence et sans effet. Que la base du FN soit une extrême droite post-vichyste, c’est entendu ; que les gens qui ont rejoint le parti après le référendum de 2005 soient motivés avant tout par l’obsession des « étrangers », c’est contestable ; qu’ils soient fascistes, c’est manifestement faux : c’est se tromper d’époque et de grille d’interprétation. Les fascistes d’aujourd’hui sont ces libéraux qui reviennent à l’approche médico-raciale du XIXe siècle pour accabler les « pays du Sud », « malades de l’Europe » (sic) – et leur donner pour modèle les « pays du Nord » à l’économie « saine » (sic).

Pourquoi 25 % des bulletins sont-ils allés au Front national ? Telle est la question que ne se pose aucun grand média, parce qu’ils ne sont pas payés pour faire de l’investigation, et parce qu’il est plus facile de lancer des invectives que de réfléchir[i]. Les analystes qui rapprochent le Front national du Tea Party sont à côté de la plaque pour une raison simple : ce groupuscule extrémiste réclame la destruction de l’Etat (en quoi il se rapproche du programme de l’UMP et des petits Pascal Lamy du Parti socialiste), tandis que les électeurs du Front national sont pour la plupart découragés par la désaffection des structures publiques dans les zones rurales et les banlieues des petites villes. Ce n’est pas l’article mensuel du Monde sur « la France rurale », avec son ton d’ethnologue, qui réconciliera ces électeurs avec l’esprit dominant : ce type d’article en apprend plus sur la psychologie des rédacteurs du Monde que sur la situation concrète du pays. L’hôpital, l’école, la Poste, disparaissent du paysage et laissent à l’abandon des pans entiers du territoire national. Le ministère le plus important aurait dû être celui de l’égalité des territoires : le PS a eu l’idée de génie de le supprimer ! On a l’impression que les « socialistes » croient toujours aussi malin de faire monter le FN. Et la dernière idée de génie en date de Manuel Valls (que même Jean-Pierre Raffarin n’avait osé pousser à bout) serait de supprimer les régions pour satisfaire aux canons budgétaires !

Il est très inquiétant qu’aucun média ne détecte la deuxième raison du vote Front national alors qu’il suffit pour ce faire d’écouter les discours du maître d’orgue de la banalisation du FN, Florian Philippot. Là encore, on ferait mieux d’écouter avant de parler, et d’analyser la stratégie de l’adversaire plutôt que de faire les vierges effarouchées. Le Front national réussit non parce qu’il incarnerait l’ordre (chacun le voit à sa porte, et seuls les idéologues croient en avoir le monopole) mais parce que, contrairement au PS, il a un mot d’ordre. Or le mot qui revient le plus souvent dans la bouche de Marine Le Pen n’est clairement pas celui de progrès (puisque ce parti est classé à droite), mais pas davantage celui d’austérité. Non, le maître mot du FN est « protection ». Et si ses électeurs ne sont pas convaincus par son protectionnisme (le retour à l’euro, le retranchement dans la citadelle gauloise), ils sont sensibles à l’idée d’un Etat qui protègerait certains des membres (blancs mais pas musulmans, noirs mais catholiques, etc.) dont il représente les intérêts, non plus seulement financiers mais également moraux ou sociaux.

Centrer la politique sur la « protection » était déjà l’intuition de Martine Aubry : les grands médias l’accablaient pendant la primaire du PS en renvoyant le care à une vilaine pratique féministe américaine. La gauche devrait se tourner maintenant vers ce but : expliquer que ce qui n’est qu’un mot au FN désigne une politique à gauche ; distinguer entre une politique qui monte telle ou telle minorité contre une autre pour mieux régner et une politique qui cherche l’union entre toutes les composantes de la nation au service d’un bien commun ; enfin, convaincre les électeurs du FN – et les autres, bien sûr – que ce besoin de protection ne peut s’exprimer par le rétablissement de frontières morales, raciales, sociales entre les peuples, mais par la régulation économique, la protection sociale sans distinction et la distribution équitable des richesses.

Car le FN, rappelons-le, n’a rien d’un antilibéralisme ; il défend un libéralisme national, avec un pouvoir autrement plus fort que celui du Parlement européen, où le chef du Parlement (s’il subsiste) ne serait pas choisi au terme d’un concile entre David Cameron et Angela Merkel. Sur ce point, un parallèle pourrait être tenté avec la droite protectionniste d’un Jules Méline[ii] dans les années 1890, mais aussi avec la droite national-libérale des républicains aux Etats-Unis. En effet, les cadres du parti républicain et les grands entrepreneurs qui composent le gros de son électorat sont conscients de ce que l’Etat fait pour eux, par les milliards de subventions, par les traités inégalitaires qu’il impose aux autres pays pour qu’ils puissent envahir des marchés à la pelle, depuis la zone de libre-échange américaine jusqu’au traité transatlantique TAFTA qui devrait être à l’économie ce que l’OTAN fut à la diplomatie. Une différence : cette droite américaine ne se cache pas de faire reposer son libéralisme sur un Etat qui contrôle la monnaie, de défendre une politique protectionniste, de subventionner à milliards ses grands groupes et enfin de subordonner sa politique extérieure à l’impérialisme économique de ses grandes entreprises. Peut-être serait-on mieux inspiré de condamner le FN non parce qu’il est anti-républicain, mais parce qu’il est républicain au sens américain…

C’est sans doute une erreur d’avoir fait du FN l’ennemi numéro un alors qu’il ne demandait que cela. Le Front de gauche a fait preuve d’un certain courage politique, et cependant s’est trompé en privilégiant la lutte contre le FN au détriment de la lutte contre le libéralisme, abstraction faite des partis qui l’incarnent. Il semble avoir braqué des électeurs déboussolés qui, tout en se trompant de combat et d’ennemi, n’ont toutefois pas l’esprit de classe d’un électeur traditionnel de l’UMP. Ces électeurs ont répondu non au référendum de 2005 sur l’extension du libéralisme et s’opposent au traité libre-échangiste TAFTA, qui nous fait passer en douce de l’Union européenne à l’Union transatlantique. On doit lutter contre une idée (le populisme comme pseudo-représentation du peuple, jouant sur la division au sein même du peuple, afin d’imposer un pouvoir autoritaire qui ne serait pas plus populaire que la république de Chine du même nom), et non contre des électeurs qui sont souvent leurs propres dupes. Plus facile à dire après, c’est vrai. Mais le réservoir de voix est là, et peut-être sera-t-il plus facile de convaincre ceux qui votent encore, que de faire revenir aux urnes ceux qui se sont abstenus[iii].

Gauvain

[i] Au temps des guerres, les insultes lancées à l’adversaire servaient à la fois à se donner du courage et à reconnaître la valeur de l’ennemi avant de le combattre. Dans l’atmosphère aseptisée où nous plonge le PS, les insultes ont remplacé le combat. 

[ii] Cette comparaison vaut ce qu’elle vaut, car Jules Méline était un modéré. Nous faisons surtout allusion à ses deux mesures pour soutenir les paysans français pendant la crise, à savoir l’instauration de tarifs protectionnistes et la création d’un crédit agricole.

 [iii] Notons que les bulletins blancs cumulés auraient fait 4 % des voix. Les grands médias  n’en parlent pas, faute de lobby pour défendre les bulletins blancs.

Les chaises (musicales)

Mieux vaut rire que pleurer. (Proverbe français)

 

Il y a quelque temps, Jean-Luc Mélenchon confiait, dans un accès de sincérité devenu rare dans ce milieu : « La vie politique de notre pays m’épuise ». Comme il est parfois épuisant d’écrire des articles – et de les lire ! nous disent certains… –, nous traiterons le remaniement ministériel en faisant simplement une liste (sélective) du nouveau personnel.

Les ministres :

Manuel Valls : Aujourd’hui, un homme politique de gauche est donc jugé sur ses sondages à droite et à l’extrême droite, sur la capacité de flatter le camp supposé adverse. On s’émerveille de voir quelqu’un qui, même à la primaire du Parti socialiste (lequel n’est pas connu pour être très à gauche !), récoltait 5 % des voix, soit le score le plus faible, très loin derrière Arnaud Montebourg et Martine Aubry. Mais Manuel Valls a une autre recommandation qui pèse dans la balance : Sarkozy l’avait approché pour le faire entrer dans son gouvernement en 2007. Qui a dit que Hollande était un antisarkozyste primaire ?

Arnaud Montebourg : On l’a entendu prôner la démondialisation, attaquer la politique libérale de Mme Merkel, défendre le made in France : il prend maintenant l’avion pour réciter à Berlin la leçon que Bruxelles lui a apprise et que son art oratoire lui permettra de déclamer en mettant plus de ton que les autres. Mais il ne s’assoit pas à côté de Michel Sapin !! dit-on pour montrer qu’il est resté fidèle à ses convictions.

Michel Sapin : Parce qu’on ne change pas une équipe qui perd, celui qui a échoué à faire baisser le chômage se retrouve aux Finances. L’idiot ! Alors que pour faire baisser le chômage, il suffisait de mettre tout le monde au SMIC (voir Manuel Valls) ! Heureusement, à partir de maintenant, il ira fréquemment en Allemagne pour apprendre.

Bernard Cazeneuve : Son autre nom est Charisme, à moins qu’il ne soit, comme dans L’Odyssée, Personne. Il sera le digne successeur de Valls à l’Intérieur : comme lui, il atteste qu’on peut être partisan du non au Traité constitutionnel européen de 2005… et partisan du oui, quand on vous propose un poste dans un gouvernement euro-libéral.

Benoît Hamon : L’aile gauche du PS et l’économie, c’est un peu comme les enfants qu’on éloigne du feu. On a placé Benoît Hamon à l’Education, où l’on pense qu’il pourra difficilement faire pire que Vincent Peillon. Mais cette opération de haute politique n’a visiblement pas suffi : l’aile gauche du Parti socialiste doute encore que le discours d’intronisation de Valls fût de gauche. Dans le doute, elle s’est abstenue.

Jean-Yves Le Drian : Moins connu pour avoir rempilé au Ministère de la Défense que pour avoir refusé le poste de Premier ministre. Les mauvaises langues diront que Valls était donc numéro 2 derrière Le Drian… Le bonhomme en apparaîtrait plutôt sympathique, s’il n’avait pas ainsi favorisé l’accession de Manuel Valls.

Najat Vallaud-Belkacem : Les joyeux lurons du Parti socialiste lui donnent à la fois les femmes, la ville, la jeunesse et les sports (voir Laurence Rossignol). Ils estiment vraisemblablement que confier un grand ministère à une femme reste un sport de combat.

Aurélie Filipetti : Là où l’ingrate Delphine Batho accusait son ministère d’être défiguré par les coupes budgétaires, Aurélie Filipetti n’a dit mot des amputations répétées aux grands projets culturels de l’Etat (contrairement à Frédéric Mitterrand, son prédécesseur à la Culture). Aussi méritait-elle d’être reconduite.

Les secrétaires d’Etat :

Jean-Pierre Jouyet : L’homme qui non seulement a travaillé pour Nicolas Sarkozy mais est demeuré à son gouvernement après la phase de l’« ouverture » (rires à gauche) entre maintenant au gouvernement à l’appel de Hollande. Un ami proche, répète-t-on d’un air pénétré.

André Vallini : Après avoir tant fait, en pure perte, pour avoir un poste sous Jospin, puis sous Royal, et enfin sous Sarkozy (voir Jean-Pierre Jouyet), ce sénateur méritait bien un fromage. Les journalistes patentés laissent tomber une larme. Après trente ans d’échecs, Bayrou gagne une élection et Vallini gagne un secrétariat d’Etat : ça, c’est du renouvellement !

Laurence Rossignol : Elle a regroupé en un même titre La femme, le fou et le colonisé. Mais se dit toujours féministe.

Jean-Marie Le Guen : Réussir à nommer à la fois un ancien ennemi personnel et un ancien strauss-kahnien était une gageure que seul Hollande pouvait tenir. Avec de pareils soutiens, le président n’a pas besoin d’opposition (larmes à droite).

Les maillons de la chaîne :

Harlem Désir : Commençons par le maillon faible. En politique, il faut désormais être le plus mauvais possible pour avoir un poste. Pour récompenser Harlem Désir de ses prises de position à l’emporte-pièce et parce qu’il faut trouver des coupables autres que le président au désastre des élections municipales, le voilà muté aux Affaires européennes. On notera au passage la leçon de démocratie interne que donne Hollande en renvoyant de son propre chef (c’est le cas de le dire) un homme élu à l’occasion d’un congrès du parti. Dommage qu’on n’y soit pas allé aussi franchement avec Jean-Noël Guérini.

Jean-Christophe Cambadélis : Bien qu’il ait tout du parfait notable du Parti socialiste, il effrayait par son rattachement aux aubryistes (voir Martine Aubry). En conséquence, on lui donne le secrétariat du PS par intérim. Du reste, tout le monde au PS se sait intérimaire jusqu’à 2017.

Martine Aubry : C’est une plaisanterie de l’ajouter à la liste car on n’a rien donné à Martine Aubry. La loi sur les 35 heures suffit à la faire juger trop à gauche ! Si le PS remontait dans le temps, il militerait pour le CPE.

Gauvain

Le référendum suisse contre l’immigration

Comme avec chaque article, nous n’avons pas l’intention ici d’attaquer la Suisse en particulier, mais de comprendre les racines du mal libéral dont le référendum suisse est un exemple criant. Ce référendum, mené à l’initiative de l’UDC (qui correspond à l’UMP suisse dans son double versant conservateur-libéral), proposait la restauration des quotas d’immigration : le oui l’a emporté à une courte majorité de 50,3 %, alors que depuis des mois, les médias annonçaient, selon leur habitude, l’inverse.

Mettons de côté notre agacement à voir une nouvelle fois les médias induire en erreur et, bien pire, avoir un effet contre-productif sur le résultat de la votation en suscitant la colère de ceux qui ne sont pas écoutés. Ces mêmes médias étaient d’autant plus fâchés contre le résultat qu’ils avaient prévu le contraire, mais cela ne les a pas empêchés de pronostiquer aussitôt l’isolement dramatique de la Suisse[i], avec la gravité et la fatuité dont les journalistes de tous les grands médias eurent le secret pour saluer le jour radieux (sic) où la France passait à l’euro. Mais comme on sait depuis longtemps que les médias ne représentent qu’eux-mêmes et la classe qui les finance, quittons l’écume où bouillonne la colère de Christophe Barbier et Nicolas Demorand – pour poursuivre l’analyse dans les profondeurs où on ne les entendra plus.

Un rapide regard sur le vote montre une différence entre le non majoritaire en Suisse romande et le oui majoritaire à Genève : on pense naturellement au cas français et à la facilité du Front national à s’emparer des campagnes et des petites villes, tandis que l’UMP et le PS se partagent plutôt les grands ensembles urbains. Mais il s’agit moins d’opposer ici ce oui et ce non, avers et envers de la même médaille peu reluisante. En toutes choses, il faut chercher à qui le crime profite ; et, de même que dans les sondages, on en apprend beaucoup plus en analysant la question que les « réponses » ou les échantillons qu’on veut bien nous en donner.

Or revenons à l’origine du référendum suisse, qui n’a rien d’une « initiative populaire » mais tout d’une initiative partisane et idéologique. On l’a dit, l’UDC est à la fois conservateur sur le plan des mœurs (ne disons pas moral) et libéral sur le plan économique. La question posée par ce parti, déjà à l’origine du référendum contre la construction de minarets, était donc viciée de l’intérieur : par voie de conséquence, la double réponse l’est aussi. Entendons que si le non manifeste un réflexe de peur, de frilosité de la part de cantons accueillant pourtant peu d’étrangers, le oui manifeste seulement la conformité au dogme libéral de l’immigration économique choisie, celui-là même que l’Union européenne (par la voix de Berlin) s’est empressée de rappeler, sitôt connus les résultats de la votation. Car s’il n’est pas question pour l’UE de remettre dans le bateau les immigrants qui se noient, il s’agit bien de conserver ceux qui viennent remplir les places vacantes sur le marché du travail : c’est même à ces places « libres » que se limite la « liberté » des « libéraux »[ii].

Ainsi, qu’on ne compte sur nous ni pour saluer la victoire imprévue du non – ces idiots utiles – ni pour saluer les partisans du oui – ces idiots inutiles qui sont, à l’instar du Parti socialiste en France, les premiers responsables de la montée du non. Nous voyons simplement s’exprimer à travers ce référendum les deux visages du libéralisme européen, économique et sociétal, à savoir le néolibéralisme et l’extrême droite. L’UDC n’a aucun problème à défendre le secret bancaire et les capitaux étrangers tout en refusant l’arrivée d’immigrés : elle n’a pas plus de conscience que l’UMP et pense que la synthèse de ses deux courants idéologiques vaut bien cette schizophrénie – comme Jean-François Copé, quand il défend les prières de rue des Veilleurs contre le mariage pour tous, pense que l’Elysée vaut bien une messe.

Gauvain


[i] Le Point a tout osé en parlant de « mise au pilori ». Pour une fois, ils risquent de se mettre à dos Valeurs actuelles ! http://www.lepoint.fr/monde/la-suisse-tente-d-eviter-la-mise-au-pilori-11-02-2014-1790605_24.php

[ii] Le patronat suisse ne s’y trompe pas et sait qu’il n’a rien à craindre, témoin http://www.lematin.ch/suisse/Nick-Hayek-Pas-de-raison-d-avoir-peur/story/19185699

Petit manuel de néolibéralisme

L’UMP cherche désespérément à rattraper le PS sur sa droite. La course effrénée à celui qui sera le plus néolibéral est bien lancée et ne semble pas devoir s’arrêter. Les mesures d’urgence pour « redresser la France »[i] publiées par l’UMP il y a peu sont une véritable mine d’or de contradictions, de récitation d’une idéologie éculée et d’aberrations en tout genre. C’est un manuel médiocre d’idéologie néolibérale. Les journalistes ont parlé de surenchère libérale, ce qui n’est pas faux (même si on aimerait savoir par rapport à quoi : clairement pas par rapport au PS dont le programme est très comparable), mais il faudrait plutôt parler de surenchère de bêtise pour s’approcher réellement du fond du problème. Une rapide lecture du document nous permet de sonder les abysses.

Ce dernier commence par un magnifique triptyque de valeurs : liberté, autorité, égalité. Les Français, semble-t-il, en veulent « + » (sic). Dans ces quelques lignes règne déjà l’incohérence la plus totale. Intégrer dans cette exposition l’égalité, concept le plus éloigné qui soit de l’idéologie néolibérale pourtant parfaitement représentée par le document, relève de la manipulation de bas étage. On peut d’ailleurs apprécier la morgue d’un document qui parle donc toutes les deux lignes à la place des Français, qui en auraient « marre » de ceci et qui voudraient cela : l’UMP sait ce que veut la France. Il faut donc selon l’UMP, qui n’a pas peur des contradictions, mettre fin à un climat de « suspicion permanente » mais rétablir la sécurité et l’autorité par une politique totalement répressive. Peut-être est-ce une façon de dire que la suspicion, c’est un peu mou, et qu’il vaut mieux condamner directement. Pour ce qui est de la liberté, on ne sait pas.

Mieux encore, les Français « en ont marre des normes et des contraintes » mais ont besoin de « repères partagés » (le bon vieux libéralisme réactionnaire : oui à la dérégulation financière, non au mariage gay). On note au passage l’élégance de l’expression… L’UMP pratique la valeur sélective par saupoudrage : il se donne l’apparence du progressisme en rejetant les normes visant à réguler l’économie mais contente son public réactionnaire en cajolant les normes sociétales conservatrices. La liberté pour les actionnaires donc, mais pas pour les homosexuels. On retient d’ailleurs que les Français sont étouffés par les impôts mais qu’ils devront payer une partie essentielle des exonérations fiscales pour les entreprises par la TVA. Ce que le document oublie de préciser, c’est que dans l’esprit de l’UMP, « les Français » se traduit par « le Medef ». Apprécions particulièrement la description de l’égalité, qui ressemble plus ou moins à un texto absurde : « pas de l’égalitarisme (?). L’égalité des chances. L’égalité devant les efforts et les réformes (??). La fraternité (???) ! » Le passage a probablement été confié à Nadine Morano…

Venons-en au corps du texte. Les élèves de CE2 de l’école Sainte Margaret Thatcher ont bien appris leur leçon. La sortie définitive des 35 heures est annoncée : comme le PS défait un à un tous les acquis sociaux français, il faut bien que l’UMP se mette au niveau. La mesure fonctionne selon une logique bien connue : désengager l’Etat de la définition du droit du travail pour réduire le rapport de force national à un rapport de force local systématiquement à l’avantage du patronat et des actionnaires, comme en Allemagne, mais sans que ce rapport de force puisse bénéficier d’une tradition syndicale adaptée à cette forme de « négociation » qui permettrait tout de même de ramasser quelques miettes. Autrement dit, les employés devront négocier directement avec leur employeur pour définir leurs conditions de travail (le temps de travail ici, mais l’idée est bien entendu de généraliser le concept) : on leur souhaite bon courage. C’est l’Allemagne, sans les miettes.

Qui a travaillé dans une petite entreprise sait parfaitement qu’à part obéir aux exigences du patron, il n’y a pas grand choix : pas de syndicat pour appuyer les revendications de l’employé (et dans les plus grandes entreprises aujourd’hui, on voit bien que même avec un syndicat derrière, on arrive à peu de choses), vingt personnes qui attendent à la porte. Les conditions de travail ne dépendront plus que du bon vouloir du patron, la République sociale donc. Toutes les mesures seront « négociées » dans cette partie du programme, mais sur un rapport de force initial tellement défavorable que l’usage du mot « négociation » relève du mensonge éhonté. Plus de liberté donc pour l’UMP, c’est laisser à une minorité une emprise totale sur les conditions de travail de la majorité, sans capacité pour la seconde d’intervenir dans le processus de décision. N’oublions pas que la liberté, pour l’UMP, c’est la liberté du grand patronat et des actionnaires.

A propos du chômage, qui sera bien entendu réglé en faisant travailler plus ceux qui ont déjà un emploi, la culpabilisation semble être le seul remède. L’UMP ne trouve que la solution de la dégressivité des allocations pour « inciter » au travail des millions de chômeurs qui ne sont au chômage que par amour de l’oisiveté, sans compter qu’il planifie la mise en concurrence de Pôle emploi avec des entreprises privées de recherche d’emploi librement choisies par ceux qui auront les moyens de rémunérer à prix d’or le service rendu. Il faut aussi simplifier la vie des patrons en allégeant les contrôles fiscaux sur les PME (pour les grands groupes, cela n’existe pas, donc ce n’est pas la peine d’en parler), ou en choisissant les variantes les moins contraignantes des règles ultralibérales de l’UE en matière de travail et d’économie, par exemple. Pour ce qui est de ceux « qui travaillent », la liberté consiste en une suppression du CDI pour être remplacé par un contrat entre le CDD et le CDI, et donc à une perte intrinsèque de droit sur le modèle des Etats-Unis, pays exemplaire en termes de précarité du travail, tout cela agrémenté d’un allègement drastique du code du travail, qui sera bien entendu à l’avantage des employés : c’est limpide quand on a lu tout ce qui précède.

Il faudrait aussi réaliser 130 milliards d’économies budgétaires en cinq ans, soit les budgets annuels cumulés de l’éducation, de la recherche et de l’enseignement supérieur ainsi que de la défense, pour financer uniquement les profits des actionnaires, en deux temps, par le paiement des intérêts de la dette (qu’il suffit de contracter auprès d’une banque centrale pour être débarrassé de ce problème) et par des exonérations fiscales sur les entreprises, grâce à une augmentation de la TVA et à une baisse des dépenses publiques selon le plan de route déjà défini par Nicolas Sarkozy, et  poursuivi par François Hollande. Efficacité sur l’économie réelle zéro, efficacité maximale sur la capacité d’enrichissement des banques et des actionnaires.

Plus de liberté pour l’UMP, c’est donc le saccage de la fonction publique et du droit du travail, la fin du dialogue social, la mort du CDI, l’augmentation de la TVA, la baisse des allocations chômages, la transformation de chômeurs en esclaves n’ayant même pas de quoi vire en travaillant et l’enrichissement des actionnaires. Nous pouvons passer plus vite sur le reste du programme, qui démontre rapidement tout le talent de menteur d’un parti qui ne sait plus quoi faire pour cacher qu’il est aux ordres d’une petite caste d’intérêts financiers. Pour rétablir l’autorité, la seule solution est l’emprisonnement à outrance et l’augmentation des moyens de la police tout en assurant 130 milliards de baisse des dépenses publiques. La cohérence même : on ne sait comment il peut y avoir plus de policiers dans les rues et plus de places dans les prisons avec une baisse aussi drastique des dépenses publiques. Pas un mot du reste sur les conditions de vie dans les prisons françaises, qui sont presque les pires d’Europe. S’il y avait une augmentation des places en prison, elle suffirait probablement à peine à assurer des conditions d’incarcération décentes à la population carcérale déjà existante.

Il y a aussi bien entendu le programme de la droite forte sur l’immigration, répressif à souhait, allant jusqu’à ne plus soigner les étrangers. La droite, plutôt que d’accepter le fait que la crise est le résultat d’un dysfonctionnement structurel du système économique néolibéral, rejette la faute sur l’immigration, qui n’a rien à voir là-dedans : le chômage augmente avec ou sans elle et le dynamisme de la démographie et de l’activité que l’immigration donne à la France est loin d’être négligeable. La xénophobie du temps de crise est une constante cela dit, il ne faut plus s’en étonner. Bien entendu, on a droit au chapitre classique sur la laïcité de la part d’un parti qui n’a rien de républicain et qui soutient les prières publiques d’intégristes catholiques, mais qui bougonne dès qu’il s’agit d’une autre religion. La laïcité de droite, c’est pour toutes les religions sauf pour le catholicisme.

La cerise sur le gâteau, c’est peut-être le chapitre sur l’égalité. L’égalité des chances pour l’UMP, c’est la fin du collège unique, c’est sortir les enfants de l’école à 14 ans pour travailler, c’est une autonomie accrue des établissements pour accentuer l’inégalité entre les établissements. L’égalité, c’est aussi demander toutes les contreparties et tous les contrôles (la liberté est loin pour les bénéficiaires d’aides sociales) sur les allocations ou le RSA, mais financer les dizaines de milliards d’exonérations fiscales aux entreprises, elles sans contrôle ni contrepartie. Les exilés fiscaux de leur côté pourront dormir en paix.

L’UMP n’est donc plus capable de fournir autre chose qu’une vulgate ultralibérale récitée mot à mot dans un exercice de déférence absolue envers les actionnaires, divinités principales de leur religion néolibérale. Tout dans ce document respire la médiocrité la plus consternante. Les contradictions pleuvent, les réflexions de comptoir fusent : on sent bien à lire un tel document que les dirigeants de l’UMP n’ont rien lu ni rien pensé depuis des décennies. Leur modèle néolibéral a beau faire le malheur de l’Europe, et d’ailleurs, ils continueront de le défendre bec et ongles car il ne sont pas capable de penser autre chose qu’un système qui soit plus ou moins l’application à la France du modèle américain, dont la faillite sur tous les plans de la société crève les yeux : un droit du travail inexistant qui creuse les inégalités et la précarité, une xénophobie permanente, un raidissement réactionnaire systématique d’une partie importante de la société, une éducation en lambeaux, une laïcité illusoire visant à mettre en avant une religion devant les autres (il faudra tout de même du temps avant de rattraper les Etats-Unis sur ce plan), des inégalités sociales qui battent tous les records et une pauvreté massive, voilà à quelle épave sociale et culturelle l’UMP veut faire ressembler la France.

Il ne faut d’ailleurs pas oublier que ce parti se revendique républicain. Il suffit de lire ce programme pour savoir qu’il ne l’est absolument pas. Détruire l’Etat et le service public, viser les plus défavorisés de façon systématique et accorder tous les cadeaux imaginables à une petite caste d’intérêt privés, mettre en avant un système profondément inégalitaire sur tous les plans de la société (éducation, travail, santé…), s’enfermer dans une idéologie nationaliste et xénophobe, revenir sur la législation nationale dans le droit du travail, en un mot, laisser à l’initiative privée les rênes de la société, cela s’appelle l’ultralibéralisme, et c’est incompatible avec les principes théoriques de la République, et Rousseau aurait dit, avec l’idée même de démocratie, que ces derniers revendiquent pourtant tout autant que celle de République.

Un tel programme est tout simplement contre-révolutionnaire, rien de moins, puisqu’il vise à conforter un régime oligarchique donnant aux grands actionnaires la domination absolue sur la société, à établir des inégalités de principe entre les individus et à détruire tout fondement démocratique à notre pays. Il est d’ailleurs bien difficile de prouver le contraire en lisant un tel torchon. S’ils aiment tant le modèle américain, qu’ils assument au moins leur mode de discours et qu’ils jouent carte sur table. Aux Etats-Unis, ce n’est pas un problème d’afficher publiquement une telle idéologie. Plutôt que de tromper les gens avec de la « République », de l’ « Egalité », ou même de la « fraternité », que la droite (PS compris par ailleurs) assume exactement ce qu’elle est, et on aura déjà fait un pas dans l’éclaircissement du paysage politique français.

Si ce n’était que l’UMP, on pourrait cela dit s’amuser de la droite la plus bête du monde, et tourner la page. Mais comment ne pas voir dans un tel programme, à quelques exceptions près (notamment l’outrance de la politique migratoire, qui laisse même Manuel Valls un cran derrière), la ligne directrice de l’actuel gouvernement. La baisse astronomique des dépenses publiques de 130 milliards d’euros sur cinq ans, qui ferait pleurer n’importe quel économiste, même libéral, est presque timorée face aux 50 milliards prévus par le gouvernement Hollande sur la seule année 2014. La refonte du droit du travail à l’avantage du grand patronat et des actionnaires a déjà été largement engagée par l’ANI. C’est la fin de la République sur cette question, puisque le droit du travail a vocation entre les mains de ces libéraux à n’être plus national, et c’est François Hollande le premier qui avait osé proposer cette réforme majeure en 2012, quand la droite n’osait même pas en rêver. La retraite à 65 ans est déjà plus ou moins une réalité, voilée simplement par la forme prise par la réforme de François Hollande (années de cotisation plutôt qu’âge légal). Nous n’avons pas encore vu ce qui sera fait par ce gouvernement aux allocations chômage, mais il n’y a aucune raison de penser que ce sera très différent. Le caractère systématique des exonérations fiscales aux grandes entreprises, financées par la baisse des dépenses publiques et l’augmentation de la TVA, est déjà la règle suivie par le gouvernement depuis le pacte de compétitivité. Aussi outrancier que soit le programme social et économique de l’UMP, et il l’est, il n’a pas grand-chose à envier à la politique de l’actuel gouvernement. Pendant ce temps, Pierre Gattaz empoche.