L’autoritarisme de la nécessité

L’action politique que nous appelions de nos vœux il y a quelques jours s’est mue, sans grande surprise toutefois, en l’une des plus humiliantes soumissions de la souveraineté qu’il nous ait été donné de voir depuis longtemps. Plus que jamais le modèle néolibéral montre que sa victoire absolue, avant même la domination totale de sa vision de l’économie, est d’avoir transformé les structures étatiques et supra-étatiques en représentants des intérêts financiers privés. L’évaporation du politique et l’essentialisation des structures économiques sont les deux conditions de possibilité d’un ordre aussi autoritaire.

Alors que la Grèce est au fond du gouffre et qu’elle n’aurait pas grand-chose à perdre à s’orienter vers une nouvelle voie, le gouvernement grec n’a même pas essayé. Les deux jours de négociations ont été une mascarade indigne, faite seulement pour savoir si on prendrait à la Grèce seulement le bras gauche, ou bien ses deux bras. Une telle situation est aussi la démonstration, s’il en fallait une, que la société comme la politique obéissent avant tout à des rapports de force : l’ordre néolibéral demandera toujours plus. Que l’on n’espère pas la moindre inflexion (qui d’ailleurs ne serait pas souhaitable, c’est le cadre qu’il faut revoir).

Ce qui est certain, c’est que la clique des ministres et présidents de toute l’Europe a défendu ceux qu’ils représentent : les hautes sphères du capitalisme financiarisé, et rien d’autre. Si ce nouveau plan n’a rien d’original, son contexte politique l’est tout de même un peu plus. Après un référendum remporté à plus de 60%, Tsipras a donné son pays clé en main à des usuriers qui vont désormais, comme c’est déjà le cas depuis des années, établir les règles auxquelles devront se soumettre son peuple. La logique est tout simplement autoritaire. Elle constitue la mise en place d’une nécessité politique de grande ampleur qui définit les axes principaux d’un modèle de société, selon un mode des plus sournois, qui évite à tout prix la violence physique et en reste bien sagement à l’usage de la propagande, de la violence symbolique et de la colonisation des structures étatiques. Comme la Russie soviétique envoyait les chars en Hongrie, l’Eurogroupe envoie sa cohorte d’experts planifier le pays avec l’accord du fantoche local. Qu’il ait été élu ou pas n’y change rien : quel que soit l’élu, le résultat est le même. La démocratie en est arrivée à un degré de manipulation tel qu’une élection à 10 candidats équivaut à une élection à un candidat. Quel que soit le résultat d’un vote, la politique menée est exactement similaire. Tsipras paye même avec intérêts son audace d’avoir appelé à un référendum.

Et, au risque de se répéter (mais on le lit partout, et en premier lieu dans des papiers parfois pétris de bonnes intentions), que l’on arrête enfin de dire que la politique d’austérité en Grèce est un échec total. C’est lui accorder des objectifs qu’elle n’a jamais eus. Ces politiques d’austérité appliquées à tous les continents, par le FMI notamment, depuis plus de 30 ans n’ont jamais eu d’autre résultat (et objectif) que celui que nous avons sous les yeux, c’est-à-dire l’asservissement définitif de l’Etat aux banques privées et la diminution drastique du « coût du travail » créant, dans les ruines d’un pays, un espace de réinvestissement à bas coût autant qu’un modèle ultralibéral entérinant, à chaque pays conquis, l’omniprésence d’une idéologie. L’indifférence pour les conséquences sociales de ces politiques a toujours été totale et le restera. La politique d’austérité appliquée à la Grèce depuis 2008 est une totale réussite, dans la mesure où l’on a l’honnêteté de s’en figurer les objectifs réels.

Ceux qui en appellent à l’Europe politique, dans le plus complet aveuglement historique qui soit, devraient comprendre qu’à continuer ainsi, il n’y aura pas d’autre alternative historique que l’attente de l’effondrement sur lui-même du néolibéralisme, qui porte déjà tous les attributs d’un modèle voué au désastre (et que l’on ne s’attende pas à ce que cela se fasse dans le calme), ou que la guerre civile européenne, car, à n’en pas douter, un tel verrouillage politique ne va plus laisser de place à autre chose qu’à la violence physique si on veut espérer en sortir activement. Il va toutefois sans dire que la première hypothèse a bien plus de chances de se produire.

Il faut donc se préparer à lutter dans les décennies qui viennent, comme nous le faisons déjà, contre l’autoritarisme de la nécessité, qui n’a besoin ni de char ni de police politique pour assurer la permanence de la domination mondiale d’une classe de détenteurs de capitaux. Les institutions n’y font absolument rien : les piliers du modèle financiarisé néolibéral (idéologues comme possédants), par leur puissance incontestée (et que l’on fait tout pour montrer comme incontestable) dans les rapports de force sociaux ont acheté leur libération de toute contrainte politique. Les institutions peuvent tourner à vide, sans constituer la moindre menace. Par le développement d’une forme bien contemporaine de néocolonialisme, les nations européennes sont devenues des colonies du système actionnarial, avec leurs gouverneurs médiocres et leur indifférence des peuples. À ceux qui crient à l’exagération, on pourra dire : quelle parcelle de liberté politique voyez-vous encore poindre en Europe ? On leur laisse le soin d’y répondre.

Gavroche

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