Le retour du politique

On entend parfois quelques égarés évoquer l’idée d’ « entrée » ou de « sortie » de l’histoire. Or l’histoire se fait, qu’on le veuille ou non. Vraisemblablement, le néolibéralisme ne le veut pas, mais c’est tant pis pour lui. Comme toute bonne idéologie d’une classe dominante, son être est entièrement tourné vers l’essentialisation d’un ordre social favorable à cette domination, qui passe par une fixation du réel, aussi bien idéologique qu’historique. Pour en arriver là où en est l’ordre néolibéral, il a fallu en passer par « la fin » de beaucoup de choses : des idéologies bien sûr, remplacées par la science néolibérale (l’Homme moderne ne pense plus, il calcule), de l’histoire aussi. Quelle autre perspective qu’elle-même se donne une telle vision du monde ? Elle se rêve en grand mouvement de la modernité, mais elle n’est qu’un arrêt sur images vidé de toute capacité évolutive : mettez François Hollande hors des présupposés de ses cours d’économie de jeunesse, et il ne sait plus quoi faire (ne parlons même pas de penser). En fin de compte, il a fallu aussi en passer par la fin du politique. Lorsque c’est à partir d’une idéologie faite science dure que se dessinent les contours du monde social, la politique n’existe plus, puisqu’aucun choix n’est envisageable : dans l’ordre néolibéral on ne pense plus la politique comme le lieu de définition d’un modèle de société, de ce que l’on veut et de ce que l’on ne veut pas, mais comme le lieu où s’énonce ce qui se peut, et ce qui ne se peut pas, et finalement de ce qui doit être et de ce qui ne doit pas être. Les oracles néolibéraux sont là pour veiller. Comment alors penser la démocratie dans une société où c’est le concept de politique lui-même qui s’est évaporé ? On peut disserter longtemps sur les types de régime les plus adaptés au monde contemporain, mais encore faudrait-il que le débat ait un sens.

Pour cela, il faut arrêter de concevoir le politique sous l’angle d’une essentialisation morale. L’idée même de « bonne » ou de « mauvaise » politique est absurde. L’efficacité d’une politique (qui est l’aspect du politique visé par une telle appréciation journalistique) ne peut jamais s’évaluer qu’à travers les objectifs qu’elle se donne et les valeurs qu’elle défend. Il n’y a pas d’échec politique en soi dans un maintien du chômage : le néolibéralisme, dans une société qui possède encore un modèle social, cultive par essence du chômage. C’est dans son intérêt, c’est même le moteur de son accomplissement à venir, l’argument imparable pour létigimer la remise en question de la redistribution des richesses et de la protection sociale. François Hollande n’échoue pas ; il crée une société à l’image de ses valeurs, et qui plus est dans la passivité, puisque, les rapports de force sociaux étant ce qu’ils sont, tout est déjà réuni pour qu’elle se mette en place d’elle-même : il lui suffit de ne pas s’y opposer. L’aggravation de la pauvreté en Allemagne n’est pas non plus un échec, elle est constitutive du modèle économique de Madame Merkel. Qu’on en veuille ou non est une autre question, politique cette fois.

Présupposer en revanche dans un langage journalistique d’une fadeur inouïe que personne ne veut la pauvreté et le chômage, c’est non seulement s’aveugler grandement, mais en plus imaginer que la politique obéit à des buts objectifs (souvent bien comme il faut) de tout temps admis : la politique devient alors une mathématique. Il n’est plus question d’opposer les modèles mais bel et bien de trouver la « bonne » solution. Place alors aux techniciens, étant entendu qu’au fond tout le monde veut la même chose : la paix dans le monde et la prospérité. La politique n’est plus pensée comme un champ de confrontation des modèles et des valeurs, mais comme l’espace de détermination du meilleur chemin à prendre pour arriver au résultat que tout le monde veut (à moins d’être un salaud, mais ça n’existe pas).

Une telle vision de la politique fait d’ailleurs même croire qu’on peut faire du néolibéralisme social, sans prise de conscience du fait qu’entre les valeurs bien comme il faut qu’on présuppose à l’action politique et le néolibéralisme qu’il n’est pas question de ne pas accepter comme une nécessité, l’incompatibilité est complète. Alors on juxtapose, bêtement. Il est d’ailleurs frappant de voir le degré de naïveté sirupeuse que peut atteindre la société américaine et pourtant la sauvagerie de son idéologie. L’anesthésie moralisante qui accompagne la mise en place de la superstition néolibérale comme cadre de pensée unique est l’un de ses piliers principaux.

Cette naïveté parfois indécente, qui fait le plaisir des cyniques, inonde notre représentation de la politique et contribue à légitimer la domination des techniciens, qui savent, eux, comment trouver « la bonne solution » à l’équation sociale. La politique pourtant est l’espace où le souverain, c’est-à-dire, dans une démocratie, le peuple, définit le modèle de société dans lequel il compte vivre (pour le meilleur et pour le pire), et non pas la recherche d’application efficace d’un impératif moral partagé par tous les Hommes. Il est urgent que l’Europe contemporaine retrouve la voie du politique. Pour cela, elle doit aussi reconstruire une vraie conscience historique. Pas celle des épouvantails médiocres et rabacheurs de l’identité et du terreau, faite pour cultiver de l’imbécile, mais celle qui rappelle au peuple qu’il lui appartient de construire le monde dans lequel il vit, sans aucun cadre préétabli. Aucune règle du monde social n’est immuable (l’étude de l’histoire le prouve à chaque instant) : si un peuple décide de ne plus se financer auprès de banques privées, de mettre en place un système de redistribution des richesses digne de ce nom, ou de défier la finance internationale, il le peut. Ce sera peut-être difficile et chaotique, mais c’est possible. Et ce sera certainement préférable au désastre de l’effondrement sur lui-même, sans alternative construite, d’un système aussi lobotomisant que le néolibéralisme.

La Grèce a fait un pas, et il serait bon qu’il soit suivi. Face à la nécessité du credo de l’économie orthodoxe, qui traite les sociétés humaines comme un physicien étudie le trajet d’une comète, les peuples doivent se souvenir qu’ils ont le droit de penser le monde social. Il ne vient pas d’en haut. L’histoire n’est pas finie, l’ordre néolibéral aura une fin, voilà la vraie nécessité. Le référendum grec, plus fondamentalement qu’un acte démocratique, est un acte politique, et il faisait longtemps que nous n’en avions plus vu. Espérons que ce choix politique se transforme rapidement en une action politique, et le chemin accompli aura été grand.

Gavroche

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