Le cheval de Troie

La bataille idéologique que la gauche semblait avoir emportée dans les années 1980 a fait l’objet d’une sévère contre-offensive de la droite, qu’on peut dater des années 2000. Les symptômes les plus notables en sont l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002, puis l’accession de Nicolas Sarkozy au pouvoir à la présidentielle de 2007 – avant que le FN et l’UMP ne se retrouvent pour en découdre en 2017 ?

Mais si effrayant que la perspective puisse paraître, il y a plus grave ; ou plutôt, ces symptômes sont l’expression d’un mal plus profond et plus structurel. La victoire actuelle de la droite,  qui diffuse ses idées et ses sujets partout dans les médias, n’est pas la conséquence d’une bataille rangée entre deux camps luttant chacun derrière son drapeau. Non, cette victoire triomphale est le fruit de manœuvres d’intimidation qui visent 1) à nier le conflit idéologique 2) à en étouffer ab ovo toute possibilité. Voilà qui est autrement inquiétant, dans un régime républicain et démocratique qui – n’en déplaise aux âmes naïves et tyranniques de par leur naïveté même – repose sur le rapport de forces et sur la libre expression publique des divergences et désaccords entre les citoyens.

1) Comment nier le conflit. La droite s’est servie habilement de l’Union européenne pour faire croire qu’il n’y a qu’une seule politique possible, farouchement libérale – si « libérale » qu’elle s’oppose à la liberté d’exprimer sur l’arène européenne une opinion adverse à celle de Mme Merkel. Dès lors, la gauche ne sert plus que comme une variable d’ajustement servant à valider les politiques de droite au Parlement européen, éventuellement en bourrant la loi d’amendements cosmétiques. Cette expulsion de la gauche par le renfort des droites européennes a un coût pour l’UMP : bloquer le clivage droite/gauche fait naître un clivage droite européenne/droite nationaliste, et permet au Front national d’apparaître comme la première force d’opposition simplement parce qu’il s’oppose à l’Union européenne en soi. En somme, on n’a plus le droit de s’opposer à la droite que dans la mesure où on propose une autre politique de droite (avec autres arrangements cosmétiques pour lui donner, çà et là, de vagues airs de gauche).

2) Comment bloquer l’émergence du conflit. Jusque-là, on a vu la droite repousser la gauche sur les bords afin de pousser une opposition de droite interne. Il y a plus : pendant ce temps, la droite investit la gauche et s’efforce à la saper de l’intérieur. Depuis bientôt vingt ans, on voit tel ou tel homme de droite entrer au Parti socialiste, y propager les idées de droite et le faire sous la bannière de la « gauche moderne ». On a vu ce que signifiait l’expression quand son héraut Jean-Marie Bockel a rejoint Nicolas Sarkozy, franchissant le pas que Manuel Valls allait lui emboîter. Jean-Marie Bockel reconnaissait ainsi que le seul destin possible à cette pseudo-gauche était d’intégrer un gouvernement de droite pure. En menant la même politique que l’UMP, François Hollande a permis à Manuel Valls ou Emmanuel Macron de faire le même coup – mais cette fois, au nom d’un « socialisme moderne » !

A quoi l’on reconnaît que la gauche est dans un état de paralysie avancée : ce n’est pas seulement que la droite fait de l’entrisme, c’est que la gauche est incapable de faire de même. Personne n’ira écrire dans Le Figaro que la droite moderne consiste à mener une politique sociale, équitable et populaire, à briser le tabou qui consiste à donner plus aux banques et aux grandes entreprises, à renoncer au totem de la compétitivité ou des 3 %. En revanche, on verra dans un journal censément de gauche comme Libération de vibrants éloges du secteur bancaire dérégulé ou de la politique économique anarcho-libérale instaurée par les différents gouvernements de droite européens. Tandis qu’à droite, Nathalie Kosciusko-Morizet est qualifiée de gauchiste pour avoir refusé un régime d’inégalité trop voyant entre couples homo- et hétéro-sexuels, les journaux de pseudo-gauche félicitent Manuel Valls de piétiner les fondements historiques de son parti sous le coup de massue de la « modernité ».

Martine Aubry semblait avoir conscience de cette situation lorsque, il y a quelques années, elle indiquait à Manuel Valls la porte de sortie du Parti socialiste. Mais François Hollande l’a fait entrer par la grande porte dans son gouvernement, au mépris même des militants qui lui avaient accordé un score pitoyable à la primaire. Malheureusement, ce n’est pas là une simple affaire interne au Parti socialiste, mais un révélateur des complexes sans fin de la gauche, incapable de défendre ses idées, alors même que la droite s’accroche aux siennes en refusant quelque compromis que ce soit. On n’en finirait pas de recenser tous les retournements de vocabulaire, c’est-à-dire toutes les trahisons que le PS a commises depuis dix ans. Le culte du chef lui-même s’y est propagé au point de faire apparaître les députés réticents à voter le budget du monarque comme des « frondeurs ». Le libéralisme a gagné en imposant son vocabulaire d’Ancien Régime, comme il gagne en amenant le Premier ministre français à aller s’incliner devant le pays qui vit naître Adam Smith, fondateur du libéralisme, en 1723.

Le XVIIIe siècle, avant l’encombrante Révolution française : voilà où nous emmène la droite, sous le drapeau de la gauche « moderne ». Espérons que la gauche, entendons la gauche qui n’a pas besoin d’adjectif (dis)qualificatif pour se désigner, se donne plutôt la Révolution comme point de départ, et comme point de mire le XXIe siècle. Espérons surtout qu’elle retrouve le courage de défendre son identité et ses « valeurs », comme le faisait récemment Nicolas Sarkozy dans les colonnes du Figaro. On ne saurait lui en vouloir de dire qu’il est de droite ; mais on doit mépriser tous ceux qui jouent la même partition, les regards rivés sur le même chef d’orchestre, de ne pas le dire en chœur.

Gauvain

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