Le mythe de la dérégulation

En cette rentrée où l’on ne parle que d’entreprises et de François Hollande, un peu comme d’habitude, pour fêter le passage définitif d’une politique de droite menée depuis 2012 à une politique de droite dure (à base de chasse redoublée et médiatiquement discrète aux immigrés pendant les vacances et de discours d’allégeance au Medef), il faudrait revenir sur le concept fondateur d’une telle politique, à savoir celui de dérégulation. Une fois passés les mensonges grossiers de Manuel Valls tels que « Nous ne faisons pas l’austérité », il y a peu encore en s’adressant à Martine Aubry, le premier ministre se défendant de déréguler à tout va en faveur du capital, on peut regarder la réalité en face et voir que ce gouvernement cherche encore une fois à accroître les marges de manoeuvre du capital dans tous les domaines (il parle d’entreprises, mais n’a guère d’intérêt pour autre chose que le CAC 40) : travail, fiscalité, normes en tous genres et commerce, que ce soit par des attaques sur le droit du travail, par des cadeaux fiscaux monumentaux aux grandes entreprises et au capital (tout est annoncé dans le discours de Manuel Valls au Medef[i], il suffit de le lire) et bien entendu à travers les « négociations » sur le traité de libre-échange transatlantique.

Toutefois, il faudrait revenir sur l’usage absolu du terme dérégulation, souvent tant aimé par la presse politique et économique, car ce simple usage est en lui-même un parfait condensé d’idéologie néolibérale. Rappelons déjà que le terme régulation n’est pas utilisé dans les discours dominants dans son sens réel d’un contrôle de l’équilibre d’un système, mais dans le sens beaucoup plus pervers et implicite de l’établissement de mesures contraignant la liberté d’autrui et finalement de réglementation autoritaire (sans que ne soit une seconde envisagé leur rôle nécessaire de rééquilibrage des rapports de force sociaux). Parle-t-on, si on accepte ce sens pervers, de dérégulation avec les 35 heures ou avec la retraite à 60 ans ? Or qu’est-ce d’autre que des outils de lutte contre les contraintes imposées par le capital privé au salariat, et in fine la conquête de libertés nouvelles pour la majorité des Français ? Il n’existe qu’une forme de contrainte, par essence mauvaise, dans la tête d’un libéral, celle imposée par l’Etat au capital et face à laquelle la dérégulation est un hymne triomphant à la liberté. On préfère réserver le terme dérégulation dans son sens affaibli et médiatique de gain de liberté à tous les reculs dans le droit du travail, à tous les cadeaux fiscaux, seulement s’ils sont favorables au capital, et à l’ouverture des frontières commerciales et financières, car le néolibéralisme n’a d’yeux que pour la liberté des investisseurs qui contient à elle seule la liberté tout court. On rétorquera que depuis 2008 la dérégulation serait plus ou moins devenu un concept dénigré et péjoratif, mais tout le monde en Europe, et presque partout ailleurs, ne fait que cela (dans le sens des investisseurs) et ne promeut que cela. Bien souvent on le fait sans le dire, pour que ça passe. Il y a pire comme disgrâce.

Il y a donc dans cet usage absolu, et pourtant concrètement ciblé et dévoyé, du mot dérégulation une chimère du néolibéralisme, construite autour d’une hiérarchie naturelle des classes sociales, dans laquelle l’investisseur tient la place suprême. La logique est bien pernicieuse : n’est régulation, et donc pour un libéral atteinte à la liberté d’autrui, que ce qui est public, que ce qui est de l’ordre du droit, en somme ce qui vient de l’État. L’asservissement de millions de travailleurs précaires, mis à terre par la contrainte suprême, « C’est ça ou le chômage », et de travailleurs tout court, est une contrainte de privé à privé, mais la combattre, ce serait une régulation liberticide, et la laisser agir une action salutaire pour la liberté (des investisseurs). Ainsi, avec le néolibéralisme, public signifie oppression, et privé liberté. La liberté du plus fort bien entendu, mais c’est la seule qui compte. Or dans ce tableau, l’État n’a plus le rôle minimal qu’il devait avoir dans le libéralisme d’antan, pensé sur le modèle d’une société n’ayant jamais conquis le moindre droit social et n’ayant jamais l’intention d’en conquérir. Dans une société française où les droits sociaux sont encore nombreux et puissamment ancrés, l’État, dans une logique néolibérale, doit mettre toute sa force à les briser, en dérégulant l’investissement, ou plutôt, en régulant (dans le sens péjoratif si cher aux libéraux) le travail, c’est à dire en réglementant les conditions de travail du salarié au profit de l’actionnaire. L’État soumis au capital, dont notre gouvernement est parfaitement représentatif, est l’acteur principal de l’établissement d’un régime néolibéral dans les sociétés européennes.

Depuis les années 1970, le capital a finalement vu juste : le seul acteur capable de le réguler (au sens réel d’équilibrer des forces) et de peser dans l’affrontement d’intérêt majeur qu’il mène avec les peuples est l’État. Sa colonisation idéologique par la pseudo-science néolibérale a fait de son pire ennemi son plus grand ami. Gardons-nous bien par conséquent de relayer l’idéologie de la dérégulation en faisant cet usage si marqué des termes et appelons plutôt cette gigantesque entreprise néolibérale par son nom complet : dérégulation des rapports entre capital et travail dans le sens d’une réglementation du travail défavorable au salarié. Une liberté gagnée par l’actionnaire est une liberté perdue pour le salarié. Le rapport de force social est tel que déréguler ces rapports entre la finance (que les socialistes appellent toujours à tort l’entreprise pour donner l’impression qu’ils travaillent pour l’économie réelle) et le travail, c’est n’est pas créer une société plus libre, mais contraindre toujours plus la majorité. Seuls les libéraux convaincus par la nécessité positive d’une domination de classe font croire qu’une politique peut être à l’avantage de tous (comprendre d’eux-mêmes), en la fondant sur ces concepts universalisants, et font avaler au peuple que ce qui est bon pour la petite caste des grands actionnaires est bon pour tous, quand c’est tout le contraire.

Ainsi parle-t-on, lorsque l’on revient sur les acquis sociaux pour agrandir les bénéfices des grands actionnaires, soit d’une « dynamisation de l’économie », comme si l’investissement était tout et que la liberté universelle s’en trouvait d’un coup affermie, soit de « coût du travail », parce que le travail n’est rien d’autre qu’un coût pour les actionnaires, soit encore d’ « allègement fiscal » tout court, lorsque l’on paye l’exonération d’impôts des grandes entreprises avec des augmentations de la TVA, et ainsi de suite. N’est universalisable, dans le langage néolibéral, que ce qui concerne l’investisseur, le reste du monde devant s’en contenter, comme si tout le bonheur du peuple ne dépendait que des dividendes des actionnaires. Tout ce qui selon la vulgate néolibérale « entrave » ou « asphyxie » l’investissement détruirait, non pas une domination de classe dont le résultat est l’affaiblissement de la consommation intérieure et l’extraction de sommes colossales de l’économie réelle, mais tout simplement l’économie dans son ensemble, comme si l’économie se résumait à la plus ou moins grande liberté laissée aux actionnaires. La politique implique la prise de position de l’Etat dans un rapport de forces social : pour le moment, il est tout entier du côté du capital, et fait pourtant croire qu’il oeuvre pour les Français. Assumerait-il de ne travailler que pour le capital, de dire ouvertement qu’il contraint la majorité de la population à exister selon les règles dictées par le bon vouloir des plus riches, et le ferait-il en effet, nous serions déjà bien plus avancés que dans ce faux débat politique où les asservis à la classe dominante essaient encore de faire croire qu’ils mènent une politique d’intérêt général.

Gavroche.


[i] http://www.gouvernement.fr/premier-ministre/allocution-de-manuel-valls-a-l-universite-d-ete-du-medef

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s