L’apologie de l’esclavage, l’appel à l’expiation, et autres scélératesses de saison

I.

En promettant à ceux qui veulent bien le croire qu’il ne se présenterait pas à la prochaine élection présidentielle si le chômage ne baissait pas, François Hollande aurait pu rendre 82 % de Français contents ! Mais la ficelle est un peu grosse : Hollande avait déjà promis qu’il renégocierait le Traité constitutionnel européen, qu’il n’interviendrait pas dans les affaires internes du Parti socialiste, qu’il réaliserait la transition énergétique… Surtout, on sait bien qu’il y a un moyen très facile de truquer en moins de six mois les chiffres du chômage : il suffit pour cela de « flexibiliser » le travail, c’est-à-dire de tendre toujours plus vers un régime d’exploitation en contraignant les gens à travailler n’importe où, pour n’importe quelle durée, pour n’importe quel salaire.

Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce entre 2005 et 2013, ancien président d’une commission du CNPF (ancien MEDEF) et proche de François Hollande, a jeté le premier coup de sonde en proposant de payer des petits boulots au-dessous du SMIC, proposition aussitôt reprise par Pierre Gattaz. Comme on n’ose pas enfreindre la loi ouvertement en payant les salariés au-dessous du SMIC, on commence par raboter les cotisations sociales de rigueur – un mot qui s’applique à tout sauf aux grands patrons ! –, on continue en employant des gens pour une poignée d’heures afin de leur payer un tiers de SMIC… et on finit par mettre les gens au sous-travail forcé, différent du travail forcé principalement en ce qu’il laisse logement, eau, alimentation à la charge – encore un mot qu’on laisse aux autres – de celui qui travaille.

Autre cas de figure possible : même si le chômage ne baisse pas d’ici 2017, les libéraux ne manqueront pas de porter le blâme, selon le principe habituel, sur les premières victimes. Déjà les petits Gattaz de service accusent les chômeurs d’être responsables du coût du travail qu’ils n’ont pas. Répéter d’un ton pénétré les excommunications de Bruxelles, dans la novlangue libérale, c’est « briser un tabou ». Pourquoi cette obsession du tabou ? Sans doute pour faire oublier le totem des 3 % de déficit.  Visiblement, Pascal Lamy a brisé un sacré tabou en proposant d’exterminer le SMIC puisque même Laurence Parisot – une gauchiste, par rapport aux proches de François Hollande ! – a crié à l’« esclavagisme ». Le mot est faible : on n’accusait pas les esclaves de coûter trop cher.

II.

Dans son dernier article scélérat Le Figaro ose tout : « Les jours fériés coûtent des milliards d’euros à l’économie française »[i]. Nous qui pensions que le racolage public était interdit ! On attend avec impatience l’article suivant : dormir la nuit, boire et manger, toucher un salaire et surtout aller à l’école pour apprendre à lire et écrire coûtent des milliards d’euros. A qui ? évidemment pas à l’Etat, dont les libéraux se fichent comme d’une guigne. L’école rêvée des libéraux, c’est l’entreprise où, tout en travaillant, vous auriez une radio allumée qui répèterait toutes les heures : « réduire le déficit, baisser nos charges ». Plus sérieusement, tout le monde sait que ces soi-disant coûts sont calculés dans le programme annuel de l’entreprise et donc ne représentent aucun coût réel. Il aura fallu beaucoup d’imagination au Figaro pour trouver des experts économiques d’une telle incompétence en matière d’économie : Europe 1 et Yahoo! Finances !! Bien sûr, pas un seul économiste : il serait trop risqué de demander à ceux qui savent.

Les « experts », ces hommes de paille que les libéraux sortent une fois par semaine de leurs conseils d’administration pour leur faire réciter la leçon de morale quotidienne dans les grands médias, n’ont qu’un mot à la bouche, l’austérité, et qu’un modèle, l’Allemagne, tout cela sous l’enrobage de la « modernisation de notre pays ». Vraiment ? La défense du bon père de famille, la stigmatisation de l’esprit de jouissance des générations précédentes, la punition des « mauvais élèves » de la zone euro, l’appel à l’expiation religieuse sous couvert d’un vocabulaire économique, enfin le panégyrique de nos voisins d’outre-Rhin : tout cela ne fait que répéter les discours de la droite à la fin des années 1930, lesquels ne faisaient eux-mêmes que répéter ceux de la droite après la bataille de Sedan… en 1870.

Est-ce si étonnant de voir l’histoire balbutier ? Et faut-il s’arrêter au XIXe siècle, ou le mal ne vient-il pas de plus loin encore ? Si le discours sur la « décadence » et les « réformes » remâche les mots de Taine et Renan, rappelons que ceux-ci avaient en ligne de mire, au-delà de la Commune, la Révolution française. Leur éloge de la mentalité allemande s’expliquait par une peur panique devant les « motions » populaires, auxquelles ils opposaient en toute modestie leur saine « raison ». Idéologie née sous l’Ancien Régime, ayant pour père fondateur Adam Smith, le libéralisme est parfaitement en phase avec ce discours réactionnaire et appelle de ses vœux un despotisme « éclairé » par les Lumières de la « raison »… et surtout de la foi en la réforme. Ainsi s’explique le culte que vouent les libéraux français aux réformes Schröder des années 2000, tellement réussies qu’elles ont précipité la chute de son gouvernement aux élections qui suivirent… Mais puisqu’elles n’ont pas plu au peuple, nos experts de Berlin y voient la preuve qu’elles étaient bonnes.

  Gauvain


[i] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/04/30/20002-20140430ARTFIG00097-les-jours-feries-coutent-des-milliards-d-euros-a-l-economie-francaise.php

 

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