L’école des fanatiques

Il semblerait que la thèse de la stupidité ontologique des dirigeants socialistes ne suffise plus à expliquer leur inaptitude totale à être politiques. Non pas politiques au sens affaibli utilisé par les journalistes de comptoir qui peuplent les émissions de télévision et la majorité de la presse écrite, pour qui une décision, ou mieux une parole, est « politique » quand elle est justement tout sauf cela : la manœuvre politicienne et la communication sont devenus les synonymes de leur contraire, à savoir la politique, qui se définit plutôt par la capacité à penser et à mener une action structurelle d’intérêt général. L’action des dirigeants socialistes, et de ceux de l’UMP avant eux, n’est qu’une perpétuation opportuniste du résultat d’un rapport de force social gagné par le capital et par laquelle ils pensent pouvoir éternellement se succéder au pouvoir : cajoler le dominant pour rester à la cour. Voilà comment on peut résumer cette action « politique » qui n’est en fait que la rencontre ponctuelle de deux formes d’intérêts privés sans rapport avec l’intérêt général, celui des représentants politiques professionnels et carriéristes et celui des profiteurs de l’ordre économique néolibéral qui ont tout intérêt à la perpétuation (voire à la naturalisation) des structures économiques assurant leur domination totale sur l’ensemble de la société. Il n’y a pas de prise en compte de l’intérêt général dans ce que font les socialistes au pouvoir, et donc de politique il n’y a pas.

Toutefois, après un revers électoral aussi cinglant que celui qu’a connu le PS la semaine passée, et qui a des chances de ne pas être le dernier, on peut sérieusement se demander en quoi ils ont encore intérêt à poursuivre une politique qui les mène, personnellement, droit dans le mur, au point que François Hollande ne peut désormais plus compter que sur un second tour face au FN ou sur un candidat UMP encore plus insignifiant que lui (la concurrence est rude) pour être réélu en 2017. François Hollande est en train de détruire un parti sans lequel il n’est rien. La nullité intrinsèque de leur appréhension de l’économie, qui consiste à appliquer absolument des schémas néolibéraux dont l’inefficacité totale est évidente depuis 40 ans, ne suffit plus à expliquer un tel acharnement dans l’absurde. Même la poule incapable de penser à contourner le grillage pour aller chercher les graines qu’elle voit derrière finit par arrêter de foncer dans le grillage, se fatigue de sa propre bêtise et tourne enfin la tête. Les socialistes, eux, ne s’arrêtent pas. Il semble désormais évident qu’il nous faut chercher ailleurs les causes d’une telle constance dans le néolibéralisme triomphant.

Ceux qui aiment se présenter comme les modérés, les responsables, les réalistes, les guides du peuple passionné et incapable de comprendre le réel, sont en réalité tout sauf des gens modérés et responsables. Michel Sapin, il y a peu, en bon androïde programmé pour défendre le capital, expliquait qu’il n’y aurait pas de référendum sur le Grand Marché Transatlantique parce que les gens ne le comprennent pas. On se demande encore pourquoi il y a même des élections quand on en arrive là : il n’y a pas de choix de société, il y a la société néolibérale qu’il faut expliquer avec de la « pédagogie » et puis si le peuple n’est pas d’accord, c’est pareil. En voilà un, Michel Sapin, qui, sous ses airs de bureaucrate inoffensif, fait tout simplement dans le totalitarisme assumé. Pas un journaliste pour relever ce genre d’énormités, bien entendu.

Pour que vivent encore leurs étiquettes surannées, décidés contre toutes les évidences à faire de François Hollande un modéré qui « ménage la chèvre et le chou », les journalistes sont encore capables d’affirmer sans sourciller que François Hollande navigue entre deux eaux et cherche le compromis quand sa ligne est authentiquement et absolument ultralibérale. Or l’ultralibéralisme est une négation même du politique parce qu’il ne fait de la société qu’une somme d’individus en concurrence. Du TSCG (Pacte budgétaire européen) à l’ANI (Accord National Interprofessionel), en passant par le pacte de compétitivité et désormais par le « pacte de responsabilité », tout est préservation des intérêts du capital, destruction de la protection sociale et déséquilibre de la fiscalité en défaveur des travailleurs. Et après la raclée, on a droit à Manuel Valls, c’est-à-dire à la même chose en pire, et à la réaffirmation de 50 milliards de baisse de la dépense publique, soit une valeur de 80% du budget annuel de l’éducation nationale, qui se traduira potentiellement, nous le savons désormais, par une baisse de 17 milliards d’euros des dépenses de l’Etat, par 23 milliards d’euros d’économie sur la sécurité sociale, et par 10 milliards d’euros  de baisse de la dotation des collectivités locales, ce qui est tout bonnement hallucinant, et sans précédent. Sur tous ces points, et donc sur l’essentiel de son « action », il fait bien pire que Nicolas Sarkozy. Où est donc la modération ? Nulle part ailleurs que dans une communication visant à faire accepter une fatalité construite par une idéologie qui fétichise le réel économique pour extraire de la société toute velléité à être politique. Nous sommes dirigés par des fanatiques, qui iront jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte.

Et si l’on en doutait encore, il suffit de voir que François Hollande encourage l’accélération des négociations sur le Grand Marché Transatlantique, qui ont lieu en secret et qui prévoient tout simplement une harmonisation des normes de tous types avec les Etats-Unis pour faire tomber les barrières à la concurrence. C’est le cheval de Troie ultime de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) pour achever toute forme de protection sociale, sanitaire ou environnementale en Europe, ni plus ni moins, puisque l’objectif est de concentrer l’effort sur les « obstacles non-tarifaires » à la concurrence, ce qui se traduit en langage concret par une harmonisation de toute forme de législation règlementaire (pharmaceutique, sanitaire, alimentaire, droit du travail, protection sociale en général, énergie, et ainsi de suite) avec les Etats-Unis dont la législation dans tous les domaines est bien moins exigeante que la nôtre : cela ne peut qu’aboutir à une diminution massive de toutes les règlementations en France et en Europe. Il ne faut pas s’étonner que le détail des mesures soit négocié en secret, quand l’accord poursuit un tel objectif. Les exercices aboutis de propagande produits par l’UE, en anglais uniquement, illustrent bien l’état d’esprit des négociations secrètes[i]. C’est par ailleurs une étape ultime de dépossession de souveraineté pour les peuples européens et l’expression la plus authentique d’un fanatisme ultralibéral que rien ne semble freiner.

Il y a dans cette croyance ultralibérale un fanatisme intrinsèque qui fonde toute sa force sur le constat d’un déterminisme, celui des règles du marché pensées selon le modèle néolibéral, et sur le postulat que les sages économistes orthodoxes sous le patronage desquels se fondent les politiques que nous décrivons en maîtrisent tout l’enchaînement des causes. Postuler le fonctionnement entièrement déterministe du monde, comme Spinoza a pu le faire, n’est pas en soi un problème, car, bien comprise et bien utilisée, une telle position, en nous intéressant absolument à l’étude des causes, et surtout en prenant en compte comme le faisait Spinoza la force immense des affects dans la détermination de nos actes, nous permet de bien mieux comprendre le monde. Mais le déterminisme manipulé des chantres du néolibéralisme est tout autre, car il met de côté les affects en pensant la rationalité a priori des acteurs économiques : là où Spinoza étudie rationnellement des acteurs non-rationnels, le néolibéralisme décrit non-rationnellement des acteurs supposés parfaitement rationnels, ce qui est totalement fantaisiste pour qui pratique les sciences sociales. Cette insuffisance première mène évidemment à la seconde : le néolibéralisme identifie un déterminisme étriqué, qui fait donc l’impasse sur la majorité des causes, pour paraître implacable. Ce n’est que par manipulation du réel pour le simplifier à l’extrême afin qu’il entre dans des cases prédéfinies qu’il peut expliquer -il faut plus de pédagogie !- pourquoi il n’y a qu' »une solution possible »: en retirant du jeu les affects, toutes les théories économiques qui lui sont contraires, à savoir toute forme de construction économique s’appuyant sur la redistribution des richesses ou la relance par la consommation, par exemple, en enlevant du tableau toute forme de causalité environnementale, ou toute forme de causalité sociale, c’est à dire toutes les conséquences économiques de la misère sociale, et tant de choses encore, il peut prendre la place du dieu-nature, connaissant l’enchaînement absolu des causes. C’est à ce genre d’extrémité qu’arrive une usurpation comme celle-ci, car, en définitive, qui prétend connaître la seule solution possible, alors qu’il a comme tous les hommes une conscience finie, et par-là même une appréhension finie et limitée des causes, est un charlatan. Spinoza, qui construit une vision déterministe du monde, au contraire, par la conscience qu’il a de l’incapacité de l’Homme à connaître toutes les causes, laisse donc aux Hommes la capacité d’agir, de proposer différents modèles de société, et en définitive la capacité à être politiques. C’est ainsi que l’on différencie celui qui pense et celui qui opprime.

Lorsque l’affirmation du déterminisme n’est plus un outil métaphysique construisant un rapport au monde positif, mais un levier autoritaire d’oppression qui attribue à certaines consciences finies le privilège de la connaissance de toutes les causes (et certainement pas à toutes les consciences, car il y a une caste élue qui peut seule déchiffrer le monde), il devient nécessaire de simplifier le réel et l’infinité des causes pour usurper la place du dieu-nature. Il n’y a pas d’équation de l’Homme, des comportements sociaux ou des systèmes économiques qui soit, car aux consciences finies la complexité du réel dans sa totalité, et par-là même la compréhension de toutes les causes, est inaccessible. Le constat du déterminisme peut être une force émancipatrice, lorsqu’il débouche, comme chez Spinoza, sur une théorie de la puissance d’agir par la raison, mais lorsqu’il est construit, comme chez les superstitieux d’antan (et plus que jamais chez les néolibéraux d’aujourd’hui), comme un principe de soumission des Hommes à des règles naturalisées inflexibles et accessibles seulement à une minorité d’élus qui les façonnent au gré de leur domination, il n’est plus que l’ombre du fanatisme.

Gavroche.

[i] http://trade.ec.europa.eu/doclib/docs/2013/july/tradoc_151605.pdf

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2 réflexions au sujet de « L’école des fanatiques »

    • ce texte argumenté (cela nous change du radotage de la pensée unique!) mériterait de paraître dans un journal à diffusion nationale et même internationale. Bravo!

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