Petit manuel de néolibéralisme

L’UMP cherche désespérément à rattraper le PS sur sa droite. La course effrénée à celui qui sera le plus néolibéral est bien lancée et ne semble pas devoir s’arrêter. Les mesures d’urgence pour « redresser la France »[i] publiées par l’UMP il y a peu sont une véritable mine d’or de contradictions, de récitation d’une idéologie éculée et d’aberrations en tout genre. C’est un manuel médiocre d’idéologie néolibérale. Les journalistes ont parlé de surenchère libérale, ce qui n’est pas faux (même si on aimerait savoir par rapport à quoi : clairement pas par rapport au PS dont le programme est très comparable), mais il faudrait plutôt parler de surenchère de bêtise pour s’approcher réellement du fond du problème. Une rapide lecture du document nous permet de sonder les abysses.

Ce dernier commence par un magnifique triptyque de valeurs : liberté, autorité, égalité. Les Français, semble-t-il, en veulent « + » (sic). Dans ces quelques lignes règne déjà l’incohérence la plus totale. Intégrer dans cette exposition l’égalité, concept le plus éloigné qui soit de l’idéologie néolibérale pourtant parfaitement représentée par le document, relève de la manipulation de bas étage. On peut d’ailleurs apprécier la morgue d’un document qui parle donc toutes les deux lignes à la place des Français, qui en auraient « marre » de ceci et qui voudraient cela : l’UMP sait ce que veut la France. Il faut donc selon l’UMP, qui n’a pas peur des contradictions, mettre fin à un climat de « suspicion permanente » mais rétablir la sécurité et l’autorité par une politique totalement répressive. Peut-être est-ce une façon de dire que la suspicion, c’est un peu mou, et qu’il vaut mieux condamner directement. Pour ce qui est de la liberté, on ne sait pas.

Mieux encore, les Français « en ont marre des normes et des contraintes » mais ont besoin de « repères partagés » (le bon vieux libéralisme réactionnaire : oui à la dérégulation financière, non au mariage gay). On note au passage l’élégance de l’expression… L’UMP pratique la valeur sélective par saupoudrage : il se donne l’apparence du progressisme en rejetant les normes visant à réguler l’économie mais contente son public réactionnaire en cajolant les normes sociétales conservatrices. La liberté pour les actionnaires donc, mais pas pour les homosexuels. On retient d’ailleurs que les Français sont étouffés par les impôts mais qu’ils devront payer une partie essentielle des exonérations fiscales pour les entreprises par la TVA. Ce que le document oublie de préciser, c’est que dans l’esprit de l’UMP, « les Français » se traduit par « le Medef ». Apprécions particulièrement la description de l’égalité, qui ressemble plus ou moins à un texto absurde : « pas de l’égalitarisme (?). L’égalité des chances. L’égalité devant les efforts et les réformes (??). La fraternité (???) ! » Le passage a probablement été confié à Nadine Morano…

Venons-en au corps du texte. Les élèves de CE2 de l’école Sainte Margaret Thatcher ont bien appris leur leçon. La sortie définitive des 35 heures est annoncée : comme le PS défait un à un tous les acquis sociaux français, il faut bien que l’UMP se mette au niveau. La mesure fonctionne selon une logique bien connue : désengager l’Etat de la définition du droit du travail pour réduire le rapport de force national à un rapport de force local systématiquement à l’avantage du patronat et des actionnaires, comme en Allemagne, mais sans que ce rapport de force puisse bénéficier d’une tradition syndicale adaptée à cette forme de « négociation » qui permettrait tout de même de ramasser quelques miettes. Autrement dit, les employés devront négocier directement avec leur employeur pour définir leurs conditions de travail (le temps de travail ici, mais l’idée est bien entendu de généraliser le concept) : on leur souhaite bon courage. C’est l’Allemagne, sans les miettes.

Qui a travaillé dans une petite entreprise sait parfaitement qu’à part obéir aux exigences du patron, il n’y a pas grand choix : pas de syndicat pour appuyer les revendications de l’employé (et dans les plus grandes entreprises aujourd’hui, on voit bien que même avec un syndicat derrière, on arrive à peu de choses), vingt personnes qui attendent à la porte. Les conditions de travail ne dépendront plus que du bon vouloir du patron, la République sociale donc. Toutes les mesures seront « négociées » dans cette partie du programme, mais sur un rapport de force initial tellement défavorable que l’usage du mot « négociation » relève du mensonge éhonté. Plus de liberté donc pour l’UMP, c’est laisser à une minorité une emprise totale sur les conditions de travail de la majorité, sans capacité pour la seconde d’intervenir dans le processus de décision. N’oublions pas que la liberté, pour l’UMP, c’est la liberté du grand patronat et des actionnaires.

A propos du chômage, qui sera bien entendu réglé en faisant travailler plus ceux qui ont déjà un emploi, la culpabilisation semble être le seul remède. L’UMP ne trouve que la solution de la dégressivité des allocations pour « inciter » au travail des millions de chômeurs qui ne sont au chômage que par amour de l’oisiveté, sans compter qu’il planifie la mise en concurrence de Pôle emploi avec des entreprises privées de recherche d’emploi librement choisies par ceux qui auront les moyens de rémunérer à prix d’or le service rendu. Il faut aussi simplifier la vie des patrons en allégeant les contrôles fiscaux sur les PME (pour les grands groupes, cela n’existe pas, donc ce n’est pas la peine d’en parler), ou en choisissant les variantes les moins contraignantes des règles ultralibérales de l’UE en matière de travail et d’économie, par exemple. Pour ce qui est de ceux « qui travaillent », la liberté consiste en une suppression du CDI pour être remplacé par un contrat entre le CDD et le CDI, et donc à une perte intrinsèque de droit sur le modèle des Etats-Unis, pays exemplaire en termes de précarité du travail, tout cela agrémenté d’un allègement drastique du code du travail, qui sera bien entendu à l’avantage des employés : c’est limpide quand on a lu tout ce qui précède.

Il faudrait aussi réaliser 130 milliards d’économies budgétaires en cinq ans, soit les budgets annuels cumulés de l’éducation, de la recherche et de l’enseignement supérieur ainsi que de la défense, pour financer uniquement les profits des actionnaires, en deux temps, par le paiement des intérêts de la dette (qu’il suffit de contracter auprès d’une banque centrale pour être débarrassé de ce problème) et par des exonérations fiscales sur les entreprises, grâce à une augmentation de la TVA et à une baisse des dépenses publiques selon le plan de route déjà défini par Nicolas Sarkozy, et  poursuivi par François Hollande. Efficacité sur l’économie réelle zéro, efficacité maximale sur la capacité d’enrichissement des banques et des actionnaires.

Plus de liberté pour l’UMP, c’est donc le saccage de la fonction publique et du droit du travail, la fin du dialogue social, la mort du CDI, l’augmentation de la TVA, la baisse des allocations chômages, la transformation de chômeurs en esclaves n’ayant même pas de quoi vire en travaillant et l’enrichissement des actionnaires. Nous pouvons passer plus vite sur le reste du programme, qui démontre rapidement tout le talent de menteur d’un parti qui ne sait plus quoi faire pour cacher qu’il est aux ordres d’une petite caste d’intérêts financiers. Pour rétablir l’autorité, la seule solution est l’emprisonnement à outrance et l’augmentation des moyens de la police tout en assurant 130 milliards de baisse des dépenses publiques. La cohérence même : on ne sait comment il peut y avoir plus de policiers dans les rues et plus de places dans les prisons avec une baisse aussi drastique des dépenses publiques. Pas un mot du reste sur les conditions de vie dans les prisons françaises, qui sont presque les pires d’Europe. S’il y avait une augmentation des places en prison, elle suffirait probablement à peine à assurer des conditions d’incarcération décentes à la population carcérale déjà existante.

Il y a aussi bien entendu le programme de la droite forte sur l’immigration, répressif à souhait, allant jusqu’à ne plus soigner les étrangers. La droite, plutôt que d’accepter le fait que la crise est le résultat d’un dysfonctionnement structurel du système économique néolibéral, rejette la faute sur l’immigration, qui n’a rien à voir là-dedans : le chômage augmente avec ou sans elle et le dynamisme de la démographie et de l’activité que l’immigration donne à la France est loin d’être négligeable. La xénophobie du temps de crise est une constante cela dit, il ne faut plus s’en étonner. Bien entendu, on a droit au chapitre classique sur la laïcité de la part d’un parti qui n’a rien de républicain et qui soutient les prières publiques d’intégristes catholiques, mais qui bougonne dès qu’il s’agit d’une autre religion. La laïcité de droite, c’est pour toutes les religions sauf pour le catholicisme.

La cerise sur le gâteau, c’est peut-être le chapitre sur l’égalité. L’égalité des chances pour l’UMP, c’est la fin du collège unique, c’est sortir les enfants de l’école à 14 ans pour travailler, c’est une autonomie accrue des établissements pour accentuer l’inégalité entre les établissements. L’égalité, c’est aussi demander toutes les contreparties et tous les contrôles (la liberté est loin pour les bénéficiaires d’aides sociales) sur les allocations ou le RSA, mais financer les dizaines de milliards d’exonérations fiscales aux entreprises, elles sans contrôle ni contrepartie. Les exilés fiscaux de leur côté pourront dormir en paix.

L’UMP n’est donc plus capable de fournir autre chose qu’une vulgate ultralibérale récitée mot à mot dans un exercice de déférence absolue envers les actionnaires, divinités principales de leur religion néolibérale. Tout dans ce document respire la médiocrité la plus consternante. Les contradictions pleuvent, les réflexions de comptoir fusent : on sent bien à lire un tel document que les dirigeants de l’UMP n’ont rien lu ni rien pensé depuis des décennies. Leur modèle néolibéral a beau faire le malheur de l’Europe, et d’ailleurs, ils continueront de le défendre bec et ongles car il ne sont pas capable de penser autre chose qu’un système qui soit plus ou moins l’application à la France du modèle américain, dont la faillite sur tous les plans de la société crève les yeux : un droit du travail inexistant qui creuse les inégalités et la précarité, une xénophobie permanente, un raidissement réactionnaire systématique d’une partie importante de la société, une éducation en lambeaux, une laïcité illusoire visant à mettre en avant une religion devant les autres (il faudra tout de même du temps avant de rattraper les Etats-Unis sur ce plan), des inégalités sociales qui battent tous les records et une pauvreté massive, voilà à quelle épave sociale et culturelle l’UMP veut faire ressembler la France.

Il ne faut d’ailleurs pas oublier que ce parti se revendique républicain. Il suffit de lire ce programme pour savoir qu’il ne l’est absolument pas. Détruire l’Etat et le service public, viser les plus défavorisés de façon systématique et accorder tous les cadeaux imaginables à une petite caste d’intérêt privés, mettre en avant un système profondément inégalitaire sur tous les plans de la société (éducation, travail, santé…), s’enfermer dans une idéologie nationaliste et xénophobe, revenir sur la législation nationale dans le droit du travail, en un mot, laisser à l’initiative privée les rênes de la société, cela s’appelle l’ultralibéralisme, et c’est incompatible avec les principes théoriques de la République, et Rousseau aurait dit, avec l’idée même de démocratie, que ces derniers revendiquent pourtant tout autant que celle de République.

Un tel programme est tout simplement contre-révolutionnaire, rien de moins, puisqu’il vise à conforter un régime oligarchique donnant aux grands actionnaires la domination absolue sur la société, à établir des inégalités de principe entre les individus et à détruire tout fondement démocratique à notre pays. Il est d’ailleurs bien difficile de prouver le contraire en lisant un tel torchon. S’ils aiment tant le modèle américain, qu’ils assument au moins leur mode de discours et qu’ils jouent carte sur table. Aux Etats-Unis, ce n’est pas un problème d’afficher publiquement une telle idéologie. Plutôt que de tromper les gens avec de la « République », de l’ « Egalité », ou même de la « fraternité », que la droite (PS compris par ailleurs) assume exactement ce qu’elle est, et on aura déjà fait un pas dans l’éclaircissement du paysage politique français.

Si ce n’était que l’UMP, on pourrait cela dit s’amuser de la droite la plus bête du monde, et tourner la page. Mais comment ne pas voir dans un tel programme, à quelques exceptions près (notamment l’outrance de la politique migratoire, qui laisse même Manuel Valls un cran derrière), la ligne directrice de l’actuel gouvernement. La baisse astronomique des dépenses publiques de 130 milliards d’euros sur cinq ans, qui ferait pleurer n’importe quel économiste, même libéral, est presque timorée face aux 50 milliards prévus par le gouvernement Hollande sur la seule année 2014. La refonte du droit du travail à l’avantage du grand patronat et des actionnaires a déjà été largement engagée par l’ANI. C’est la fin de la République sur cette question, puisque le droit du travail a vocation entre les mains de ces libéraux à n’être plus national, et c’est François Hollande le premier qui avait osé proposer cette réforme majeure en 2012, quand la droite n’osait même pas en rêver. La retraite à 65 ans est déjà plus ou moins une réalité, voilée simplement par la forme prise par la réforme de François Hollande (années de cotisation plutôt qu’âge légal). Nous n’avons pas encore vu ce qui sera fait par ce gouvernement aux allocations chômage, mais il n’y a aucune raison de penser que ce sera très différent. Le caractère systématique des exonérations fiscales aux grandes entreprises, financées par la baisse des dépenses publiques et l’augmentation de la TVA, est déjà la règle suivie par le gouvernement depuis le pacte de compétitivité. Aussi outrancier que soit le programme social et économique de l’UMP, et il l’est, il n’a pas grand-chose à envier à la politique de l’actuel gouvernement. Pendant ce temps, Pierre Gattaz empoche.

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