Le rapport sur l’intégration : un voyage au bout du néant

Il arrive toujours un moment où l’on se demande s’il faut s’opposer à tout ce qui sort, donner un écho à ce qui devrait s’écrouler en silence et de soi-même, ou passer d’un air de mépris devant les fissures. C’est la première attitude qu’incitait à avoir le récent rapport sur l’intégration, en première page du site de Matignon, recommandant un retour du voile à l’école (rapport émané d’un collectif et censé refléter une sensibilité commune aux intervenants, autrement dit un véritable manifeste !) et préconisant la suppression du mot « intégration » (et pourquoi pas plutôt le mot « chômage » ou « crise » ?) Et puis, il m’est apparu que ce rapport avait bien d’autres choses à nous dire que ce que les journalistes nous ont dit ; que ce n’était pas simplement un « couac » ni, comme le veulent les partisans de la théorie du complot, une « manipulation orchestrée pour faire le jeu du FN » (sérieusement ! supposer une intention à ce gouvernement !).

On ne s’étendra pas ici sur la capacité infinie d’autodestruction du PS, à venir briser l’un des rares sujets sur lesquels brille une apparence de cohésion nationale et entre partis, à savoir la défense de la laïcité contre toutes les tentatives de communautarisme – une laïcité qui s’entend en plusieurs sens, mais qui jouit d’un relatif consensus, au point que les journalistes et politiques étrangers viennent souvent le reprocher (comme on nous reproche par ailleurs notre système de protection sociale). C’était encore trop difficile pour le PS de sauvegarder un consensus partiellement entamé – à juste titre – par la loi sur la burqa, mais remontant à la loi sur le voile du gouvernement Chirac, faisant lui-même suite au remarquable rapport d’Henri Peña-Ruiz sur la question. Il fallait encore, sous le voile de la tolérance, donner des « signaux » aux quelques râteliers à qui l’on aurait oublié de servir la soupe.

Mais ce rapport pose un autre problème, un problème de gouvernance, abstraction faite de son contenu, sur lequel il est bon de s’appesantir car il engage la prise de décision politique et fait comprendre en miniature pourquoi il n’y a aucune chance, par exemple, d’espérer un jour voir le président français assumer une position qui vienne de lui ou du peuple français devant l’Union européenne. Oui, ce rapport publié sur le site de Matignon en dit long sur la façon dont sont prises les décisions au sommet de l’Etat. François Hollande laisse à chacun l’initiative de préparer, dans son coin, telle ou telle pétition, tel ou tel rapport, et attend de voir quelles sont les retombées pour savoir s’il peut ou non suivre la politique que les autres dessinent à sa place. Outre que c’est montrer une velléité et une incapacité à décider proprement effarantes, il est extrêmement dommageable pour la cohésion de la société de laisser paraître ce qui sonne ici comme une provocation et, accessoirement, de nourrir la rancœur de ceux qui ne croient plus à la politique et ont juré qu’on ne les reprendrait plus à aller voter. On voudrait dissuader les gens de s’intéresser à la politique qu’on ne s’y prendrait pas mieux.

Qu’on fasse des rapports, très bien, si cela amuse la galerie et donne l’apparence de la démocratie derrière ce qu’on pourrait plutôt interpréter comme du clientélisme. Mais pourquoi n’a-t-il pas été rappelé, avant la rédaction du rapport, qu’il y avait tels principes sur lesquels on ne transigerait pas, soit que ces principes soient dans la Constitution, soit qu’ils contreviennent tout simplement au programme de la gauche ? Car on en est bien là aujourd’hui : la gauche qui a mené cent cinquante ans de lutte pour défendre la laïcité, une quasi exception dans le monde et un pilier de la République française, semble hésitante aujourd’hui, et prête à laisser le flambeau à ceux qui veulent s’en servir pour brûler seulement cette croyance-ci et défendre cette croyance-là. Bref, au-delà de l’amateurisme que révèle l’affaire et de la perversité de cette façon de ne jamais choisir, de ne jamais assumer une politique, de n’avoir aucun principe directeur, on voit le gouvernement ajouter encore plus à l’exaspération et à la confusion, reprendre non plus seulement les valeurs économiques de l’adversaire, mais ses valeurs idéologiques et morales.

Gauvain

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