Ce que pensent les sondés

Quand il s’agit d’accompagner gaiement la chute du journalisme dans le néant, Le Monde est toujours au rendez-vous. Tout dans un article récent fondé sur un sondage d’opinion[i] s’appuie sur la manipulation grossière. On peut déjà douter de la neutralité d’un institut de sondage qui est la troisième société d’études marketing au monde, dont le chiffre d’affaires dépasse le milliard parce qu’elle compte parmi ses clients de nombreuses multinationales, et qui s’enrichit donc à outrance grâce au modèle économique néolibéral. C’est en amont un point qu’aucun journal, en général lui-même possédé par de grands financiers (en l’occurrence dans le cas du Monde notamment par le patron de Free, par le directeur général délégué de la banque Lazard en France et par le groupe de presse espagnol Prisa possédé par l’un des plus gros assureurs britanniques, le groupe Phoenix), ne mettra en évidence. Mais passons. 1004 personnes représentatives de la population française, interrogées qui plus est par internet, haut lieu de fiabilité de l’information : voilà à quoi ces instituts pensent pouvoir réduire la population française.

Le plus intéressant reste toutefois la forme incroyablement orientée du sondage et celle encore plus idéologiquement prononcée de son commentaire par Le Monde. Le titre tout d’abord : « Les Français ne comptent plus sur l’Etat. » Même si le sondage en concluait effectivement cela, son appui sur 1004 personnes interrogées par internet suffirait à le mettre immédiatement aux oubliettes. Mais on en est loin. L’ensemble constitue une telle sélection a priori des informations à tous les niveaux, que plus rien d’autre qu’un éloge enfiévré du néolibéralisme triomphant ne peut en sortir. Où Le Monde a-t-il donc vu que les Français ne comptaient plus sur l’Etat ? Cherchons donc.

L’article commence par la copie sèche de réponses à des questions dont le sens n’a rien d’évident. Ainsi 64% des sondés pensent qu’il s’agit non pas d’une crise mais d’une transformation durable de la société. L’idée est loin d’être sotte, mais quelle transformation, à partir de quoi ? Les dysfonctionnements sont-ils le résultat de cette transformation ou l’incapacité de la France à s’y adapter (idée favorite des néolibéraux) ? De fait, le monde connaît une convergence globale de modèle autour de structures néolibérales fondamentalement dérégulatrices sur le plan financier. Faire un lien entre les difficultés économiques de notre temps et cette transformation porterait effectivement à réfléchir, mais cela ne risque pas d’arriver ni dans le sondage ni dans l’article. Aucun sens n’est donné à ces affirmations, si bien que l’on ne peut rien en tirer, si l’on est honnête.

La véritable perle consiste toutefois en une conclusion sans nuance sur les 59% des sondés qui penseraient qu’il faut limiter au maximum le rôle de l’Etat dans l’économie et laisser le plus de liberté possible aux entreprises. On y voit au mieux la force de la propagande s’exprimer à partir de la proposition d’un choix binaire, où cette solution, incluant dans ses termes la belle idée de liberté, fait l’impasse totale sur le fait que le rôle « économique » de l’Etat est constitué par son implication forte dans absolument tous les aspects de la société, sociaux, culturels, éducatifs, et non seulement économiques. La question n’a pas de sens (l’expression « le rôle de l’Etat dans l’économie » ne veut rien dire), l’alternative est totalement déterminée sur le plan idéologique, et la réponse est absurde, si on la compare avec le reste du sondage. Ainsi, les interrogés ne voudraient plus d’Etat régulateur, mais se prononcent à 90% pour l’efficacité de l’augmentation des salaires sur la croissance (bon courage sans intervention de l’Etat) ou à 80% favorables à l’idée que la France est performante sur le plan de la protection sociale. Tout est dans la cohérence….  Un tel degré d’incohérence révèle bien les manipulations sur lesquelles se fondent ces sondages, qui mettent la personne interrogée devant des choix binaires, simplistes, orientés, qui se succèdent rapidement, sans qu’aucun lien ne soit fait entre aucune des questions, de sorte que le résultat final dit tout et son contraire : le journaliste, en bon porte-parole de l’idéologie dominante, peut alors faire son choix parmi des informations contradictoires et mettre en avant ce qui lui fait plaisir, notamment dans le titre de son article, qui aurait tout aussi bien pu s’intituler : 90% des Français favorables à une augmentation des salaires ou encore 80% des Français satisfaits du système de protection sociale de la France. Il n’en est rien bien entendu.

L’incroyable pirouette concernant le rapport des « Français » à l’industrie ferait pleurer n’importe quel spécialiste de sciences humaines n’ayant pas choisi d’éliminer a priori toute forme de rigueur intellectuelle. Ainsi, les nouvelles technologies (70%) seraient le principal secteur porteur de l’économie pour l’avenir et l’industrie (14%) serait à l’inverse un avatar du passé : or que sont les nouvelles technologies (développée avec subtilité et précision comme étant le « high-tech et l’énergie » par le « journaliste »), sinon de l’industrie ? Non, il faut dire que l’industrie est le mal, que les services sont l’avenir, mais que la nouveauté c’est bien. Tant pis si le résultat est une soupe inepte. On nous gratifie en plus des commentaires stupides de Brice Teinturier, qui n’a rien fait d’autre de son existence que des sondages absurdes dans ce genre et de l’enseignement à Sciences Po, ce qui ne vaut guère mieux. Ce dernier, non content de publier un sondage vain catégorisant et opposant des choses qui n’ont pas à l’être (il fallait le faire pour dissocier technologies et industrie…), nous fait croire que le discours dominant est celui du retour de l’industrialisation, alors que nous subissons au moins depuis 20 ans une quasi-divinisation des activités tertiaires, quitte à ne plus faire reposer l’économie que sur des activités parasites de conseil, de management et de marketing, bref, sur tout ce qui fait l’économie des instituts de sondage. Brice Teinturier défend son business. Encore une propagande en trois lignes visant à la fois à maintenir l’idée que l’industrie ne peut survivre que produite à bas coût en Asie et à faire croire, alors que tout porte à valoriser le tertiaire, que le tertiaire est encore marginalisé dans les représentations. Aucune économie réellement post-industrielle n’existe avec succès aujourd’hui, et on voit mal comment cela pourrait arriver, tant la désertion de l’industrie dans une économie la met dans un état de dépendance immense vis-à-vis du reste du monde. Toutefois, le journaliste du Monde arrive à faire encore mieux que Brice Teinturier : on passe d’une opinion des sondés à une réalité absolue : « L’avenir est post-industriel ». Le petit jeu est clair. Sous couvert d’un sondage d’opinion, on énonce clairement les prescriptions et les prédictions de l’idéologie officielle. On est passé de   « 1004 sondés par internet pensent en majorité que l’avenir de l’économie réside dans les nouvelles technologies » à « l’avenir est post-industriel ». Chapeau !

Pour passer la gêne de voir les résultats mettre encore en valeur le rôle de la consommation dans l’économie, on se contente d’une petite expression péjorative de comptoir « indécrottables keynésiens » pour désigner les sondés et on passe à autre chose. En revanche, l’« entreprise n’est plus un gros mot », se réjouit le pseudo-journaliste…. Car 43% des réponses évoquent l’entreprise comme acteur important pour relancer la croissance. Mais qui croit donc que l’économie se fait sans entreprise ? Et 54% des sondés pensent que les Français sont le premier moteur de la reprise. De là à y lire encore une mise en valeur de la consommation dans la reprise, il y a un monde pour le journaliste qui ne veut pas aller sur ce terrain. On fait ainsi la conclusion rapide d’une France libérale avec un sondage qui dit plus ou moins : les gens pensent que l’économie reprendra grâce aux Français et aux entreprises, ou plus exactement, les Français pensent que l’économie reprendra grâce à la France, tant les catégories sont vagues. On peut d’ailleurs tout mettre derrière les Français : les consommateurs, les citoyens politiquement organisés, ou on ne sait quoi encore. Plus c’est flou, mieux c’est. Ces questions n’ont aucun sens, mais on leur en donne quand même.

Le clou du spectacle se retrouve quand même lorsque l’on propose aux sondés diverses mesures sur lesquelles ils doivent se prononcer en jugeant leur pertinence pour « relancer la croissance », sorte de retour du Sauveur de la religion néolibérale. On ne questionne même pas la pertinence du modèle fondé sur la croissance avant tout, ni sur la forme que doit prendre cette croissance. Rien, juste une question qui présuppose déjà une adhésion sans critique au modèle néolibéral.

Et lorsque l’on regarde les mesures proposées, on est tout simplement effaré : à part augmenter les salaires, qui du reste est largement en tête et correspond plus ou moins à la seule mesure sociale du lot, on a droit en vrac à la mise sous condition de ressources des allocations familiales, à la réduction des allocations chômage, à la réduction des allocations familiales, à la baisse des services publics, à l’allongement du temps de travail (avec même la subtile parenthèse proposant différentes formes à cette mesure, pour être bien sûr que les gens comprennent qu’ils ne travaillent pas assez, à savoir dans le texte « prendre moins de vacances, travailler plus dans la semaine… », au cas où on n’aurait pas compris) et même la sublime limitation des remboursements d’actes médicaux par la Sécurité sociale. La question aurait pu être renommée : avec lesquelles des mesures suivantes tirées du programme économique de l’UMP pour baisser la dépense publique êtes-vous en accord ?

Non seulement, toutes les mesures sont profondément destructrices de la protection sociale (que 80% des sondés trouvent efficace par ailleurs), et donc totalement néolibérales, mais en plus elles ne sont que tournées vers la baisse de la dépense publique, posant donc a priori que l’amélioration de l’économie doit passer, non pas même par la baisse des déficits publics, mais par la baisse des déficits publics en baissant la dépense publique (et non pas bien entendu en augmentant les recettes). Le présupposé la question est tellement étriqué, qu’on en rirait si l’on ne savait pas ce sondage commandé par l’un des principaux journaux de France. Cette manipulation finale est bien révélatrice de ce que sont ces sondages, sorte de mise en scène idéologiquement contrôlée de petits Stakhanov virtuels répondant par internet à des QCM néolibéraux visant à les ériger par la suite en représentants de la parole du peuple, et ainsi en modèle de ce qu’elle doit être, une fois remodelée selon les désirs de la grande bourgeoisie. La presse va bien mal.

Gavroche.

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