« La dette » (sic)

Contrairement à ce que ressasse la stupide doxa libérale, il n’y a jamais une voie mais plusieurs voies. Ce n’est certainement pas un hasard si les mêmes idéologues qui pensent qu’il y a une seule voie font également comme s’il n’y avait qu’une seule dette, à savoir la dette publique. D’abord, c’est une façon habile de réécrire l’histoire de la part de ces gens qui croient que l’histoire est finie : en effet, focaliser le débat sur l’endettement public permet de dissimuler que l’Etat est venu au secours de l’endettement des banques il y a seulement cinq ans. Les plus cyniques, sûrs que plus c’est gros mieux ça passe, vont jusqu’à affirmer que « la dette privée bancaire est en réalité de la dette publique » [i]. En somme, on accuse le pompier de s’être brûlé dans l’incendie ! Ou, pour le dire plus sérieusement, on attaque – Dieu sait que le monde médiatique s’en est fait une spécialité – le symptôme plutôt que la cause. Mais la question de la dette ne se joue pas seulement sur cette opposition de l’Etat et des banques, même si les deux sont liés [ii].

Un troisième acteur entre en jeu (non le moindre, mais non le dernier), à savoir le peuple ou « les Français » – comme on dit dans cet insupportable jargon dont on nous abreuve jour après jour, bien qu’on n’en ait guère soif. Or ces fameux Français (pourquoi celui qui utilise cette expression dans les médias semble-t-il toujours s’en retrancher ?) sont ô combien moins endettés que leurs homologues américains, lesquels s’endettent pour racheter un premier endettement et font une consommation de cartes de crédit proprement astronomique, pour que la voiture éponge la machine à laver. On marche bien sur la tête. Mais un jour viendra où ce système d’endettement privé s’effondrera et ce jour-là, on aimerait entendre l’avis des libéraux.

De deux choses l’une, en effet : ou bien le peuple américain sombrera dans une misère noire et regrettera d’avoir suivi ce chemin, ou bien il viendra à son tour pleurer pour que l’Etat éponge les dettes qu’ont contractées les individus. Pourquoi ne demande-t-on pas aujourd’hui des comptes au libéralisme, lui qui en raffole ? Mystère. Ou plutôt apparence de mystère, car ce sont les mêmes qui posent les questions et les réponses : aussi y a-t-il peu de chance que la Commission des finances demande au FMI ou que ce dernier demande à la Commission européenne des éléments concrets sur leur politique socio-économique ; ils se passent plutôt, suivant un admirable processus de libre échange, des éléments de langage, de pur discours, visant à combler tous les trous qu’ils laissent dans le réel.

Il est encore une quatrième dette dont personne ne parle, celle des entreprises. Or on note que l’endettement cumulé des entreprises et des particuliers est assez faible en France, du moins n’est pas plus élevé que dans les pays auxquels on aime à nous comparer pour nous flageller ; et pourquoi ? La réponse est apparemment hors de portée des « experts » économiques : parce que l’Etat en a pris en charge une partie, parce que le système d’endettement est dialectique et dynamique, comme toute chose en ce monde. Les Etats-Unis ont beau jeu de voir la dette publique s’amenuiser si, dans le même temps, les individus polissent eux-mêmes les chaînes qu’on leur a mises. L’Allemagne n’est pas mieux lotie que la France si l’on prend en compte ces trois points de vue sur la dette. Mais cela impliquerait d’abandonner avec « la dette » une idole, un mythe, une entité : ce n’est certes pas le chemin que prend le catéchisme libéral. Il n’a à nous donner, à l’instar de la Commission européenne qui se penchait il y a peu sur le budget de la France en 2014, que des indulgences pour notre grand péché public.

 Gauvain

[i] Entendons-nous : ils sont liés non par le rapport de détermination qu’y voient les libéraux, mais par un lien de nature politique dont il revient aux gouvernants, soit en dernière analyse au peuple, de se ressaisir.

[ii] http://www.latribune.fr/actualites/economie/20120606trib000702328/la-dette-privee-bancaire-est-en-realite-de-la-dette-publique.html

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