Une fantasmagorie libérale : l’opposition public/privé

Dans notre dernier article, nous avions vu comment l’extrême droite constituait une possibilité du libéralisme, une voie parfois dangereuse mais ô combien plus sûre que la gauche pour poursuivre la politique libérale qui se joue en Europe sans changements majeurs. Reste que certains libéraux prudents ou « modérés », c’est-à-dire qui ont des scrupules à s’apercevoir que l’extrême droite les favorise (même s’ils sont devenus si rares à l’UMP que l’UDI se croit devenu un parti) abandonnent ce terrain glissant et s’en retournent sur le terrain socio-économique, moins friable, où ils recouvrent l’inégalité sociale sous une distinction assez primaire et grossière pour être reprise par les médias, celle du public et du privé, dont ils font abusivement la différence première. Remarquons que ceux qui se prétendent modernes n’hésitent pas ici à reprendre des analyses qui avaient cours autour de 1870, afin de dissimuler qu’il existait des classes dans la société.

Si elle garantit une plus grande paix sociale, au moins à court terme, la ficelle n’est guère moins grosse : il s’agit en somme de faire passer le « fonctionnaire » pour le « métèque » économique. Dans les deux cas, on construit de toutes pièces une identité à un groupe qui en est dépourvu afin de dissimuler une divergence foncière de condition, de statut social, de revenu. De la même manière que « le musulman » ne sera en réalité pas traité sur le même pied selon qu’il se présente avec la valise de billets d’un riche pays du Golfe ou qu’il travaille dans une arrière-boutique sans papiers d’identité, de même tout sépare le patron d’EDF, l’ambassadeur ou le politique cumulard d’un professeur de ZEP touchant le SMIC ou d’un vacataire qui en touche la moitié ; mais on sait que le mensonge n’arrête pas les libéraux. Tout est bon pour détourner l’attention de ceux qui gagnent des dizaines de milliers d’euros par mois et pour traiter de « privilégiés » ceux qui mettraient un siècle à gagner ce qu’ils touchent en un mois.

Que public et privé soient des termes commodes, sans doute. Mais il y a beaucoup plus d’affinités entre le vacataire, l’ouvrier, l’agent d’entretien et le caissier, qu’entre l’infirmière et Henri Proglio, le patron d’EDF. Il suffit qu’une entreprise soit privatisée pour s’apercevoir de la mascarade : cela ne change en rien la hiérarchie, le rapport de force, les logiques de pouvoir au sein de l’entreprise ; il y a toujours le monde des actionnaires, le monde des dirigeants, le monde des employés, eux-mêmes soumis à des subdivisions. Que l’emploi soit garanti à vie, c’est là simplement une entorse au libéralisme, une entorse qui l’exaspère car elle atténue les effets funestes de la concurrence, mais qui n’empêche pas le libéralisme de marcher en l’entraînant dans sa chute. Ce soi-disant privilège est nettement contrebalancé par l’absence de choses qu’il serait tout aussi vain de qualifier de privilèges et qui sont propres au privé, comme le treizième mois ou les aides occasionnelles que peut apporter un comité d’entreprise. Mais l’important, c’est de percevoir une même structure. Il m’aurait été facile de titrer, comme bien des torchons qui nous servent de journaux et se prétendent d’information, « la haine des fonctionnaires » ; mais il serait naïf de prendre pour de la haine un ressort savamment utilisé par les libéraux, lointaine application du précepte « diviser la société pour mieux régner ».

En effet, comment croire qu’ils croient eux-mêmes à ce qu’ils disent ? à moins qu’ils n’aient vraiment fini par s’en persuader. Il est une question à laquelle jamais aucun libéral n’a su ni ne saura jamais donner une réponse satisfaisante : « si le fonctionnaire est un privilégié, pourquoi diable ne l’êtes-vous pas, ou ne cherchez-vous pas à l’être ? » (on écarte ici le cas où il s’agit d’un député, dont le statut n’est pas le plus courant de la fonction publique). A tous les coups, le libéral s’arrête dans sa démonstration et élude d’un air gêné. Et pour cause ! il est facile à une majorité de Français de passer un concours de la fonction publique ; peut-être pas n’importe lequel, mais puisque le libéral croit qu’il existe « le » public et « le » privé, pourquoi cela l’arrêterait-il ? En fait, non seulement il ne le veut pas mais il a la hantise de ce déclassement, de gagner moins qu’ils ne gagnent, de toucher moins en quelques mois de salaire qu’avec les indemnités de chômage qu’il a pu recevoir s’il travaille dans une grande entreprise avec un poste confortable. Au fond de lui, le libéral a donc conscience que les conditions varient selon les rangs socio-économiques, que la société n’est pas construite sur une opposition aussi binaire, et que ce qu’il érige comme repoussoir et bouc émissaire, c’est lui-même qui le trouve repoussant et tremble d’être à sa place [i]. Enfin, les députés UMP sont les premiers à taper contre les fonctionnaires : de deux choses l’une, ou bien ce sont de dangereux schizophrènes, ce que je ne crois pas ; ou bien ils sont si conscients du gouffre qui sépare leur situation de celle de l’agent d’entretien de catégorie C embauché en CDD, qu’ils n’ont pas une seconde l’idée de faire partie du même groupe socio-économique – de ce mythe qu’ils appellent « le public ».

Qu’en est-il maintenant du mythe alternatif, « le privé » ? Ici encore, on voit nettement que l’extrême droite et le libéralisme poursuivent les mêmes intérêts : l’un et l’autre ont tout avantage à nier les subdivisions et à préférer les corporations aux syndicats, lesquels révèlent la proximité de situation entre une femme de ménage qui travaille à domicile et un agent d’entretien employé par l’Etat. Faire croire à la première que le second est son ennemi ou lui faire croire que l’étranger est son ennemi, voilà deux options dans lesquelles sont passées maîtresses respectivement la droite extrême-libérale et l’extrême-droite libérale.

Gauvain

[i] Il y a là une ressemblance avec la perception du Rom ; c’est que le libéralisme perçoit toujours l’autre de la même façon, il ne sait voir le monde autrement que de manière binaire. Voir l’analyse d’un philosophe pourtant peu suspect de gauchisme : http://www.liberation.fr/societe/2013/10/02/nous-avons-peur-non-pas-des-roms-mais-de-leur-ressembler_936559

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