Un défi de définition

On reconnaît vite un discours creux et opportuniste à l’usage abusif voire absurde qu’il fait de concepts censés lui donner du crédit, mais qu’il détourne impunément pour leur faire dire ce qu’ils ne veulent pas dire. Le vide de l’analyse politique dominante ainsi que celui du discours politique lui-même (bien souvent) est parfaitement représentatif d’une parole qui ne donne plus la moindre importance aux définitions. Ainsi dira-t-on que le Front national est antilibéral, que Manuel Valls est de gauche, qu’Angela Merkel doit relever le « défi » de la paupérisation accélérée d’une partie de sa population, que les réformes du gouvernement Ayrault se font dans « la justice et la concertation » ou même que nous vivons dans une démocratie, sans qu’aucune de ces affirmations ne soit juste. Derrière chaque contre-vérité se cache un intérêt bien entendu des médias dominants pour légitimer un discours parfaitement mensonger, mais destiné à conserver l’équilibre des forces politiques à l’avantage d’une idéologie néolibérale que plus rien n’arrête désormais en Europe.

L’actualité récente nous pousserait volontiers à l’examen de ce diagnostic particulièrement pernicieux qui consiste à dire que malgré la « réussite » économique de l’Allemagne (qui réside plus ou moins dans des chiffres truqués du chômage par un recours massif à une main d’œuvre violemment précarisée[i]), Angela Merkel doit relever les défis de la démographie catastrophique de son pays ainsi que celui de la paupérisation accélérée des classes les plus défavorisées du pays. Or il n’y a rien de plus faux que de dire qu’Angela Merkel va (ou doit même) chercher à résoudre ces problèmes puisqu’ils sont les premiers appuis de sa politique tournée vers l’enrichissement d’une certaine frange de la population. Allons droit au but : l’enrichissement exponentiel d’une partie des entreprises allemandes et des plus grands détenteurs du capital a pour condition même la paupérisation extrême d’une partie de la main d’œuvre et la flexibilisation maximale de ses conditions d’exploitation. Par ces commentaires franchement bas de plafond sur les « défis à relever », la presse dominante ne fait que montrer son incapacité totale à analyser les objectifs politiques des tenants d’une idéologie qu’elle partage pourtant le plus souvent, ce qui pourrait d’ailleurs nous pousser à nous demander s’il s’agit effectivement d’une totale incompréhension de la situation ou d’une fausse naïveté complice.

On ne peut de fait dissocier les évolutions structurelles d’une société et les politiques qui y sont menées, ni les liens de causalité qui lient ces différentes dynamiques (ici la paupérisation accélérée d’une partie de la population et l’enrichissement extrême d’une autre). Le taux extrêmement élevé de salaires très faibles en Allemagne n’est pas un effet collatéral des politiques menées par la droite dans ce pays (depuis Schroeder jusqu’à Merkel), mais la condition même de l’enrichissement d’une minorité des plus favorisés dans la société. Autrement dit, il n’y a aucun défi pour Merkel, qui applique absolument tout ce qu’elle souhaite réussir, autre que de continuer à faire braire la presse en cœur à propos des velléités fantasmées de cette dernière de faire quoi que ce soit pour les pauvres.  Le problème se pose avec la même acuité lorsque Pierre Gattaz explique sans sourciller que la priorité du Medef est d’affronter le chômage, quand ce dernier est au contraire la meilleure machine à faire pression sur le salariat et à ronger ses droits (sous prétexte de créer de l’emploi alors qu’il ne s’agit que d’exploiter plus encore la main d’œuvre). On voit d’ailleurs très bien que la seule façon de faire baisser le chiffre théorique du chômage si l’on reste dans un cadre néolibéral, comme en Allemagne, est de multiplier les travaux à temps partiel (et parfois à temps complet) dont les revenus associés sont totalement insuffisants pour survivre : autrement dit on a le choix entre le chômage ou l’esclavage.

Les conditions de l’esclavagisme (comme les jobs à 1 euro) n’étant pas encore réunies en France, le taux de chômage restera donc haut. Et un jour peut-être quand les partis de droite qui se succèdent au pouvoir auront détruit tout ce qui reste de droit du travail (c’est-à-dire plus grand-chose après l’ANI), on pourra voir ce chiffre baisser. Ainsi, lorsque Pierre Gattaz, patron du Medef, dit  vouloir combattre le chômage[ii], il dit en réalité pour celui qui sait lire les sous-titres que son objectif est la flexibilisation totale et la paupérisation de la main d’œuvre, apte à créer les conditions d’un profit maximal, la lutte contre le chômage ne servant que d’argument bien commode pour arriver à cette fin. Et c’est la mise en concurrence des économies européennes au sein de l’UE, que, dans un total détournement du sens des mots, la presse et les politiques appellent la « coopération » européenne, qui justifiera la mise en place de ces structures. Autrement dit, Pierre Gattaz a besoin du chômage, tout simplement (sans compter qu’il n’y a rien de tel pour faire pression sur le salariat que la situation qui permet à l’employeur de dire à son salarié « Si t’es pas content, y’en a dix dehors qui attendent pour prendre ta place »). L’idée selon laquelle une meilleure redistribution des richesses pourrait faire progresser la consommation et relancer l’économie n’existe bien entendu pas dans cette vision néolibérale du monde, de sorte que le maintien d’une croissance faible et donc d’un chômage élevé est primordiale pour la réussite de leur objectif. La morosité de la consommation intérieure n’intéresse d’ailleurs guère le Medef dont les intérêts sont tournés entièrement vers l’enrichissement des grandes entreprises et du capital que l’économie réelle ne concerne que bien peu, soit parce que leur mainmise sur leur secteur est telle que les aléas du marché français sont de peu d’importance, soit parce que l’exportation est leur principal revenu ou encore parce qu’elles visent les marchés de luxe tout à fait florissants dans ce contexte de crise (l’enrichissement exponentiel des plus riches fonctionnant à la fois, dans ce cas précis, comme un objectif et comme un moyen, puisqu’il crée aussi les conditions favorables d’une augmentation de la consommation dans un marché très précis, celui des produits de luxe : on boucle alors un cercle « vertueux »).

On pourrait continuer longtemps à énumérer les exemples de ces concepts utilisés à contresens, comme par exemple la récente phrase de Manuel Valls rappelant qu’il mène une politique de gauche, alors même que rien ne le distingue réellement de Claude Guéant dans le contenu de sa politique et qu’il arrive même désormais à tenir des propos objectivement racistes. Le mot gauche, là encore, n’a plus de sens. On pourrait dire à juste titre que la gauche a connu ses épisodes de racisme, en revanche la systématicité de la réponse autoritaire et le ciblage systématique des populations défavorisées comme responsable des maux et des « souffrances du peuple français » sont de fait les marqueurs de l’extrême droite et non de la gauche.

L’idéologie néolibérale a en fin de compte réussi à produire un discours où plus aucun concept n’a réellement de sens et où tout est utilisé sans la moindre rigueur, selon les circonstances, mais cet attachement profond à la mise en évidence de « défis économiques » reste un élément particulièrement saillant. Ce langage révèle en effet une conception particulière de l’économie qui réussit avec brio à mêler scientisme extrême et superstition et qui a tout de la manipulation de propagande, idée que nous avions partiellement traitée à travers un texte de Spinoza[iii]. Il existe en réalité dans cette vision deux façons d’aborder un problème économique : soit l’identifier comme un problème structurel, soit comme une sorte d’événement malchanceux ou comme un aléa de l’histoire avec lequel il faut composer, mais dont la responsabilité ne peut (ne doit) être établie.

Ainsi les déficits publics ou le chômage seront dans cette vision néolibérale des phénomènes structurels, liés à un manque de compétitivité de l’économie et à un Etat qui « dépense plus qu’il ne gagne » (pour la protection sociale avant tout), auxquels il existera donc des réponses parfaitement établies et soi-disant efficaces : baisse des dépenses publiques, flexibilisation de la main d’œuvre, exonération fiscales aux entreprises. Autrement dit, sont considérées comme un problème structurel les dynamiques économiques qu’on arrive à imputer à un système de pensée différent du néolibéralisme, à savoir ici la conception de gauche de l’Etat, social et voué à la redistribution des richesses. En revanche, la crise économique dans son ensemble et l’instabilité de la finance ne sont finalement que des aléas ponctuels (au mieux dira-t-on que certains abus de la finance ont pu la faciliter, en se gardant bien de changer quoi que ce soit) et donc des phénomènes en rien structurels, car les considérer comme tels pousserait à remettre en cause le cadre néolibéral, ce qu’il faut bien entendu se garder de faire. Ainsi sont structurels les « problèmes » qui gênent l’épanouissement de l’ordre néolibéral et ponctuels (voire plus ou moins aléatoires, ou même magiques) ceux qui découlent pourtant des structures mêmes du néolibéralisme. Or le chômage lui-même, ainsi que les déficits publics (en grande part liés au chômage du reste), sont, nous l’avons vu, le premier effet de masse des structures néolibérales dans lesquelles nous vivons et dont l’objectif unique est la recherche du profit maximal (aucun actionnaire ne s’en cachera pour le coup) puisque l’extraction toujours plus grande d’un part conséquente du capital de l’économie réelle, la concentration extrême de celui-ci dans les mains d’une toute petite élite au détriment des classes moyennes et populaires, la contraction accélérée de l’investissement public et les défaillances de plus en plus grande de notre système de redistribution des richesses sont tout à la fois les causes premières des blocages de notre économie et les objectifs principaux du modèle néolibéral.

On pourrait tout simplement conclure en disant que les dysfonctionnements de l’économie néolibérale n’en sont pas, du moins à court terme : ils ne sont pas les effets collatéraux malheureux du système économique mais les fondements structurels de l’ordre économique néolibéral, pour lequel la main d’œuvre n’est que la variable d’ajustement privilégiée et dont la précarisation extrême est l’objectif ultime dans sa quête du profit maximal. D’aucuns diront que cette logique ne peut durer éternellement car la contraction de l’économie dans une zone aussi étendue et riche que l’Europe ne peut que mener à une instabilité économique majeure, ce à quoi les chantres du libéralisme répondront par les pays en voie de développement, réponse à tout dès qu’il s’agit de penser à long terme (ce qu’il ne savent du reste pas faire), sans penser que les troubles sociaux en germe dans des sociétés où les inégalités de richesses sont si grandes sont mille fois plus menaçants là-bas que dans les pays développés et sans rappeler qu’en fin de compte, tout réel développement dans ces pays dépend de victoires du contraire même de l’idéologie néolibérale, c’est-à-dire de processus de redistribution massifs et d’investissements publics pour le développement, ce que l’on peine encore largement à voir et que l’on imagine bien difficilement tant les verrouillages institutionnels et intellectuels face à ce type de pratiques sont grands. La distinction entre croissance et développement n’est d’ailleurs pas faite par les néolibéraux et il est bien des endroits dans les pays en « voie de développement » où la croissance n’induit pas un développement comparable.

Par ailleurs, ce problème structurel de défaillance généralisé de l’économie par l’appauvrissement trop systématique des pays développés oblige à regarder à trop long terme pour que cela soit réellement considéré comme une question à traiter par les tenants du néolibéralisme. A cela nous pourrions ajouter les perspectives assez dramatiques que l’on doit attendre pour l’environnement et nous avons là les deux réels dysfonctionnements de fond du néolibéralisme, c’est-à-dire ceux qui pourraient mettre à bas son système économique, mais seulement à long terme : un marché contracté par l’appauvrissement trop systématique du salariat et la question environnementale. Mais ces deux dysfonctionnements de long terme étant les conditions de la réussite des objectifs de cette idéologie à court terme, il n’est pas question d’y changer quoi que ce soit. Tout le reste (chômage, précarisation de la main d’œuvre…) est bien le contraire d’un dysfonctionnement du modèle néolibéral mais plutôt la condition même de la perpétuation du système de domination sur lequel il repose (et donc, en définitive, de sa survie), que l’on aimerait nous faire passer pour des « problèmes » à corriger afin de nous faire croire que le néolibéralisme contient en lui-même l’idée qu’il faudrait lutter contre la pauvreté, quand il n’en est bien entendu rien.

Ainsi, parler de « défi » à relever à propos des catastrophes sociales induites par les structures néolibérales revient à une incapacité à percevoir un modèle économique et politique dans sa globalité. Il n’y a pas de dommage collatéral, ni d’ « inconvénient » à corriger : le néolibéralisme est un bloc cohérent dont chaque élément est nécessaire à sa survie en tant qu’idéologie mise au service d’une élite financière. La paupérisation accélérée des classes populaires et moyennes est l’essence même du néolibéralisme, en tant que cadre structurel idéologique posé à l’enrichissement maximal de la classe la plus riche. On ne corrige pas son essence.

Gavroche.

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Une réflexion au sujet de « Un défi de définition »

  1. bravo pour cette parole libre! Le capitalisme néo-libéral est devenu une machine incontrôlable qui risque d’aller au bout de sa stratégie multinationale à savoir la destruction de toute société solidaire démocratique, l’exploitation totale des ressources naturelles et des hommes.

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