L’extrême droite, ou l’extrémité du libéralisme

Le libéralisme dispose de plusieurs moyens pour faire oublier les rapports de force socio-économiques sur lesquels il se fonde, l’inégalité des classes sociales et l’antagonisme qui en résulte. Afin de cacher la distinction fondamentale et concrète entre riches et pauvres, il invente d’autres distinctions plus ou moins abstraites et désincarnées, qu’il emprunte à d’autres domaines, grâce aux bienfaits de la libre circulation des préjugés. En cela, l’extrême droite constitue une extrémité du libéralisme qu’il lui est loisible d’utiliser ou de rejeter, une alternative qui n’a rien d’une altérité, une mue possible du caméléon libéral.

Traditionnellement, la question religieuse et nationale sert de cache-sexe à la question sociale et économique pour les partis qui défendent l’ordre établi en la matière : en France, les juifs et les protestants du XIXe siècle sont devenus les Roms et les musulmans au XXIe siècle. Le cas des Roms est revenu dans l’actualité récemment ; pourtant, ceux qui, à en croire les doctrinaires du Figaro, feront basculer les élections municipales de 2014, ne représentent en réalité que 20 000 personnes, réparties principalement dans des zones défavorisées où l’on ne vote guère UMP, telles que la Seine-Saint-Denis…

De « gauche » à « droite » (comme si ces termes avaient un sens dès lors qu’on s’enferme dans le cercle du libéralisme), on entend jour après jour les chantres du libéralisme, Manuel Copé et Jean-François Valls, faire passer pour des privilégiés des individus qui n’ont ni logement fixe, ni travail fixe, ni aides économiques ; des immigrants contraints de migrer y compris dans le pays d’accueil, d’une zone à une autre en fonction des enjeux locaux, faute de politique globale et cohérente au sommet du pouvoir. Comme autrefois avec les juifs, on fait passer leur émigration forcée – suite aux discriminations voire à des opérations de « nettoyage » dont ils ont été victimes dans leur pays d’origine – et leur nomadisme pour un choix de vie. On invente une « question rom » comme on faisait d’une « question juive » ; on impose une identité fantasmée à un groupe dont on brouille les différences ethniques, sociales, économiques, pour les constituer en une pseudo-communauté d’autant plus facile à attaquer qu’elle ne vote pas !

Mais le mal n’est pas seulement français, n’est pas national, il est libéral : c’est pourquoi l’extrême droite fait son jeu en exigeant la conversion à ce qu’on pourrait appeler un national-libéralisme. A l’échelle européenne, en effet, les libéraux ont le front de réintroduire, sous couleur de défendre l’« orthodoxie » économique, des distinctions crypto-racistes : l’expression « pays du Sud » par oppositions aux « vertueux pays du Nord » fait florès jusque dans les bouches des ministres allemands, avec une bonne conscience déroutante pour un pays qui, il y a encore dix ans, semblait traumatisé par son passé et moins enclin à en ressusciter le spectre.

En tout cela, l’extrême droite se conduit en allié du libéralisme ; les mouvements d’extrême droite ne semblent du reste guère poser problème aux libéraux à l’échelle européenne, à en juger par l’indulgence accordée à la Hongrie (le chef du parti Jobbik déclarait récemment : « le temps est venu pour un Ku Klux Klan hongrois »[i]…), aux mouvances racistes du nord de l’Italie ou des Pays-Bas, et en particulier au parti néo-nazi d’Aube dorée en Grèce, manifestement moins dangereux pour le pouvoir libéral qu’un mouvement comme le parti de gauche Syriza, lequel risquerait de dévoiler le véritable moteur des inégalités dans la société. Il a fallu attendre le meurtre d’un militant antifasciste pour que l’on prenne conscience de la menace et qu’on ose briser le silence entourant cette mafia politique. Ainsi les technocrates zélés de Bruxelles, dont M. Barroso est un des agents actifs, passent-ils plus de temps à exiger de la Grèce (ou de la France !) des coupes dans les dépenses publiques et des réductions massives d’impôts, qu’à protéger le pays contre l’extrémisme qui prospère sur la ruine de leur politique.

Gauvain

[i] Cité dans http://www.monde-diplomatique.fr/2012/10/ASSEO/48249

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