Le ministère du CAC 40

Tous ceux qui doutaient encore du caractère définitif de la schröderisation de la politique de François Hollande et de Jean-Marc Ayrault ne devraient pas manquer de renoncer à leurs (si vains) espoirs en regardant l’entretien public entre Pierre Gattaz et Pierre Moscovici à l’université d’été du Medef[i]. La présence d’un ministre de l’économie dans cette cathédrale du capital triomphant, bien qu’aberrante, est désormais devenue une habitude des (sociaux)-libéraux, qui y étaient déjà présents l’année dernière. Cette année, Pierre Moscovici s’est surpassé. Il nous a offert un discours néolibéral des plus violents et des plus orthodoxes, sans une seule once ni de réserve, ni même d’apparence de regret sur le visage. C’était on ne peut plus clair, et d’une certaine manière, c’est tant mieux. Il est préférable que les ultralibéraux qui font une politique ultralibérale se montrent comme tels. Cela vaut mieux que de continuer à tromper les citoyens peu informés qui accordent une quelconque réalité à l’étiquette « gauche » accolée au PS par la paresse intellectuelle d’un journalisme grand public dont on ne sait plus vraiment s’il sait encore qu’il a un rôle de média informatif.

Par où commencer, tant le spectacle était éblouissant. Que Pierre Gattaz, auquel on aurait aisément pu substituer un androïde à l’éloquence rudimentaire, déroule sans intelligence ni originalité la vulgate néolibérale la plus désintéressée du destin de l’économie réelle, des salariés et de son propre pays, qu’il enrobe tout cela dans les chimères de « l’obsession du chômage » qu’il faudrait résorber et d’une volonté de « développer l’économie du pays » qui sonnent plus que faux, cela n’a rien d’étonnant. Si obsession du chômage il y a pour le grand capital, elle est clairement du côté de sa conservation, tant la pression qu’il permet d’effectuer si le salariat est forte et avantageuse à court terme pour les bénéfices des actionnaires. Bien entendu cette obsession de la baisse du chômage est vite oubliée lorsque le président du Medef prend la parole pour demander moins d’impôts, un peu moins d’impôts et encore moins d’impôts et la baisse du coût du travail, et aussi un peu moins d’impôts et de « charges », qui composent selon lui un « enfer fiscal » français totalement fantasmé par son portefeuille enfiévré[ii]. Le Medef était donc au meilleur de lui-même, à force de sourires entendus entre son président et le ministre et de plaisanteries de mauvais goût mettant en scène une victimisation permanente de la classe dominante. Il y avait de quoi, puisque le ministre d’un gouvernement « rose » venait lui expliquer qu’il était prêt à faire tout ce qu’il demande, et même plus encore.

Il serait pourtant trop facile de se contenter d’énumérer quelques-unes des énormités proférées par Pierre Moscovici et de prendre un air consterné sans faire le tour de la question, car cela laisserait l’occasion aux forcenés de l’abdication de prétexter qu’il ne s’agit que de « concessions » nécessaires s’insérant dans un plan plus global de politique de gauche. Il faut faire le détail et montrer (sans mal) que l’intervention de Pierre Moscovici était un essai de politique générale ne laissant rien au hasard et ne laissant surtout aucune ouverture possible à une politique sociale. Il aura eu le mérite de la cohérence. Il ne fallait pas longtemps pour bondir de sa chaise, puisque le ministre de l’économie a tout de suite annoncé la couleur en expliquant avec aplomb : « Le ministre de l’économie doit être à l’écoute des entreprises ; mieux, il doit être le ministre des entreprises ». Voilà qui est dit. Le ministre de l’économie est donc le ministre des entreprises. Non pas des français, pas plus des travailleurs, mais des entreprises, tout court. Et encore, la suite nous renseigne rapidement sur la définition de ce terme : ministre des grandes entreprises et du grand actionnariat pour être plus précis. Après ce coup d’éclat, c’est le festival : le taux de prélèvement sur les entreprises est trop élevé, la dépense publique doit être réduite drastiquement, le coût du travail est trop élevé. Il s’emporte d’ailleurs vers la fin en déclamant : « Il faut réduire le poids des dépenses publiques dans le PIB, le faire résolument, le faire vite et le faire fort. ». Jean-François Copé aurait prononcé cette phrase devant le parterre le plus droitier de l’UMP, cela lui aurait valu un tonnerre d’applaudissements. Le parterre droitier était là, l’ersatz de Copé aussi, semble-t-il. Et que compte donc faire monsieur Moscovici pour remplir ces « courageux » (dans le texte) objectifs ?

Tout d’abord, le CICE doit être complété car il ne va pas assez loin. Et pourtant, Pierre Moscovici a bien pris la peine de préciser que celui-ci était bien entendu livré aux entreprises (surtout aux grandes) sans la moindre contrepartie et, cerise sur le gâteau, sans le moindre contrôle fiscal. Un ministre de l’économie qui fait un chèque de 20 milliards d’euros aux entreprises, sans le moindre projet économique, avec la promesse d’une absence de contrôle fiscal (c’est quand même très fort de la part d’un ministre de l’économie), ce n’est plus un ministre, c’est un paillasson. On trouve facilement 20 milliards d’euros pour le CAC 40, mais c’est beaucoup plus compliqué pour les retraites, semble-t-il.

Ce qui est particulièrement amusant pour le PS comme pour l’UMP, c’est de comparer ce projet innovant à celui du pourfendeur du PS, j’ai nommé Jean-François Copé. Dans son discours de rentrée[iii], où il dénonce la catastrophe que constitue la politique du PS, il propose de faire quelque chose de radicalement différent pour libérer le pays de l’oppression socialiste : il propose de faire strictement la même chose (une baisse de l’imposition des entreprises) mais cette fois-ci pour 40 milliards d’euros, financée exactement de la même manière, à savoir moitié par la TVA, moitié par la baisse des dépenses publiques. En sachant qu’il est dans les projets de Pierre Moscovici d’ « aller plus loin » sur la question  des exonérations fiscales pour les entreprises et que ce dernier souhaite faire 14 milliards d’euros d’économie de dépense en 2014, on se demande bien ce que l’UMP va devoir trouver comme idée pour se différencier du PS tant leur programme économique, nageant dans une opposition de pure forme politicienne, est en réalité un véritable copier/coller similaire de la doctrine néolibérale dictée par le Medef. Il faut remarquer au passage l’annonce d’une baisse aussi drastique de la dépense publique, car la somme de 14 milliards d’euros équivaut presque au budget global de la sécurité (il paraît que c’est important pourtant). Pratiqué sur 5 ans, soit 70 milliards d’euros, cela correspond à plus de la totalité du budget de l’éducation nationale, ni plus ni moins (et au passage la somme se rapproche dangereusement des 10% extravagants de réduction de la dépense publique réclamée, encore, par le Medef et à sa suite par le même Copé).

Notre cher Moscovici ne s’arrête pourtant pas là. Il prévoit aussi que la « réforme des retraites » sera intégralement financée par les salariés puisque l’augmentation des cotisations patronales sera strictement compensée par une baisse des cotisations patronales pour les aides familiales, ce qui d’ailleurs est parfaitement absurde. Augmenter quelque part pour baisser exactement de la même somme ailleurs relève de la malhonnêteté pure et simple visant à embobiner le pauvre bougre mal informé qui ne verra certainement que la première partie de la procédure au journal de 20h. Mais il reste encore le plus cocasse de cette mesure à venir car Pierre Moscovici, qui n’a pas froid aux yeux, promet dans la minute qui suit une « concertation » sur la question des cotisations familiales alors même qu’il vient de déclarer avec la plus grande clarté qu’une baisse des cotisations patronales à hauteur de ce qui leur sera demandé pour les retraites est déjà décidée. On sent venir la « concertation » façon ANI qui se résume à une confirmation immédiate du cahier des charges du Medef déjà entérinée avant même la réunion des « partenaires ».

Par la suite, il trouve encore le moyen de confirmer ce que l’on pouvait savoir si l’on va vraiment chercher l’information, à savoir que la réforme sur l’imposition des plus-values de cession, ayant provoqué la révolte dégoûtante des « pigeons », après trois transformations successives, a non seulement abouti à un projet favorable aux « pigeons », mais même à une imposition plus favorable qu’avant la réforme alors que celle-ci était là pour faire le contraire. On devine bien qui va payer la différence. Comme le dit si bien saint Moscovici « Le message des entreprises a été entendu ». Et il a été compris, sans aucun doute. Le ministre de l’économie se lance d’ailleurs dans un résumé invraisemblable de son projet économique en quatre points qui se résument ainsi, sans même que la rhétorique ne permette de masquer la réalité :

  1. Moins d’impôts pour les entreprises (surtout pour les grandes).
  2. Moins d’impôts pour les entreprises (surtout pour les grandes).
  3. Moins d’impôts pour les entreprises (surtout pour les grandes).
  4. Moins d’impôts pour les entreprises (surtout pour les grandes).

On va aller loin avec un tel visionnaire. Le ministre rappelle d’ailleurs le grand avantage qu’il y a à légiférer par ordonnance « pour faire vite », c’est-à-dire pour nier intégralement le principe de la démocratie parlementaire, déjà en lui-même principe démocratique bien incomplet, afin de fonctionner à peu près de la même manière qu’une république bananière. Il a même la trempe de préciser que « vous [les patrons] avez besoin de consommateurs avec un pouvoir d’achat » alors même qu’il vient d’expliquer que tout ce qui précède sera payé par lesdits consommateurs, jusqu’au dernier centime, consommateurs dont le Medef n’a d’ailleurs que faire, puisque les grandes entreprises dont il se fait le représentant n’ont plus d’intérêt que pour le marché international et les revenus financiers.

La fin de l’entretien n’est alors plus qu’un affaissement servile des plus répugnants dans lequel le ministre se vante de supprimer 2350 postes par an dans son ministère alors qu’il vient d’expliquer que 17 millions de français rencontreraient ses agents cette année et que, fait dont il se garde en revanche bien de parler, la fraude fiscale coûte des dizaines de milliards d’euros à l’Etat chaque année, et où il explique que les assises de « l’entreprenariat » sont là « comme un message fort pour ceux qui prennent des risques, qui s’engagent, qui créent de la valeur », comme si l’engagement, le risque et la valeur étaient tout entier contenus dans la seule entreprise. Le risque est pourtant bien plus du côté du salarié viré sans ménagement et laissé sans revenu que du côté de l’entrepreneur qui, même en difficulté, fini bien rarement sous un pont. La religion libérale dans toute sa splendeur. Monsieur Moscovici aurait pu finir allongé par terre à embrasser les chaussures de Monsieur Gattaz en lui promettant de repeindre sa cuisine dès qu’il le pourrait, cela aurait été du même niveau que cet entretien.

Tout y est, après seulement un an et demi de pouvoir pour les cadres du parti socialiste. La politique économique qu’ils mènent, encore un cran au-dessus de celle de Nicolas Sarkozy acte I en termes de néolibéralisme orthodoxe (seul un Nicolas Sarkozy acte II avec l’enthousiasme de la réélection aurait peut-être eu des chances, et encore, de faire pire), oblige l’UMP à une surenchère ultralibérale dont le Medef ne se serait pas permis de rêver il y a encore dix ans. La feuille de route est claire désormais. Si l’on veut poursuivre l’enrichissement exponentiel d’une classe financière dont le patrimoine par rapport à l’économie générale croit de façon incontrôlable[iv] et la mise en esclavage de la main d’œuvre pour enrichir toujours plus les détenteurs de dividendes comme on le voit déjà dans de nombreux pays dits « développés », on prend la bonne direction.

Gavroche.


[iv] http://www.mediapart.fr/journal/economie/020913/piketty-ausculte-le-capitalisme-ses-contradictions-et-ses-violentes-inegalites?page_article=1 : On peut regretter le contraste entre la position finalement si mollement subversive de Thomas Piketty et la gravité de son constat économique, ainsi que l’étonnement qu’il montre face à un fait qui semble pourtant si évident, mais le contenu de l’analyse reste tout à fait intéressant.

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