Théorie et pratique de la concurrence

Quoi qu’en pensent les lecteurs du Figaro, diriger une entreprise n’a jamais été une preuve de bon sens, ni même de quelque connaissance que ce soit en macro-économie, en économie sociale ou en histoire de l’économie. Jour après jour, les chantres du libéralisme se succèdent sur les plateaux de radio ou de télévision, dans les colonnes des journaux, à grand renfort d’éléments de langage (bienfait de la sous-traitance aux agences de communication), puis retournent dans leur entreprise pour démolir un à un les piliers sur lesquels ils prétendent se fonder. Dans un article ultérieur, à la rentrée, nous verrons comment ils refusent à tout prix la politique d’austérité appliquée à l’entreprise, qui pourtant ne ferait pas de mal, pour ne parler que des notes de frais souvent exorbitantes avec lesquelles on pourrait embaucher quatre ou cinq personnes de plus par moyenne entreprise. Restons-en à l’entrée (ou serait-ce le plat de résistance), soit à la concurrence, clé de voûte du temple socio-économique libéral. En fait, rien de plus naïf que de croire réalisées les conditions d’un tel système, et ce pour plusieurs raisons.

La concurrence suppose une égalité initiale entre concurrents, qu’on a coutume d’appeler « égalité des chances ». C’est pourquoi cette expression, bien qu’elle puisse encore s’entendre à gauche, est principalement utilisée par les libéraux. Elle résonne au fond comme une parodie des principes de 1789, et pour cause puisqu’ils sont postérieurs à l’avènement du libéralisme (voir article sur la libéral-démocratie). En effet, l’égalité des hommes en droit est un concept prescriptif, tandis que l’égalité des chances est plutôt une vue de l’esprit camouflée en fait. On prend deux hommes inégaux, on leur donne le même outil et on croit avoir établi l’égalité. Il n’est plus utile de les considérer égaux en droit, dès lors qu’ils vont devenir inégaux en fait. Surtout, l’expression est absurde du point de vue d’un système concurrentiel : si l’égalité des chances est l’égalité des armes, alors il faut que l’un prenne rapidement l’ascendant sur l’autre et que le régime initial de concurrence, fût-il parfait au départ, se transforme bientôt en un rapport de domination de l’un sur l’autre. Contrairement aux allégations des libéraux, la concurrence ne peut donc exister sans régulation, toute concurrence anarchique (ou, selon le jargon libéral, auto-régulée) est déjà « faussée ».

Ce ne sont pas là des affirmations gratuites : on voit bien que la concurrence aboutit de facto à des situations de monopoles ou d’oligopoles. Le CAC 40 regroupe les entreprises les moins libérales qui soient en pratique. Les moins « concurrentes » ou concurrentielles des entreprises, les plus préservées de l’esclavage libéral ne sont autres que les entreprises réunies au sein du Medef, dans la mesure où elles ont aboli la concurrence et visent par le syndicalisme patronal à détruire toute régulation assurant la survie d’une concurrence à jeu égal. Elles sont pourtant les premières à pleurnicher après les « monopoles publics », expression doublement absurde, à la fois parce que la garantie d’un certain nombre de services publics se justifie pleinement dans tout Etat un tant soit peu organisé et développé (qu’est-ce qu’un Etat qui n’aurait plus les moyens de garantir la santé, la sécurité, l’éducation de son peuple ?), et surtout alors que la concurrence par phénomène de concentration amène tout autant son lot de monopoles, soit stricto sensu soit d’intérêt (la concentration des grands groupes de presse éclate dans le jeu de chaises musicales par lequel tel ou tel journaliste passe allègrement d’un bord à l’autre de ce vaste Monopoly).

Autre dangereux symptôme de schizophrénie chez ceux qui en appellent à la « santé économique », la lutte de ces grandes entreprises pour obtenir soit des allègements d’impôts, soit même des subventions publiques, en somme un traitement privilégié de l’Etat, alors que dans un système concurrentiel bien compris, l’Etat devrait s’abstenir d’aider (ou d’assister, dans le jargon libéral) qui que ce soit. En somme, le libéralisme demande pour ses entreprises ce qu’il refuse pour les individus, et reconnaît ainsi qu’il ne croit aucunement en une égalité des chances. Le rapport Queyranne-Jurgensen a montré dernièrement que ces entorses au libéralisme s’avéraient peu productives d’un point de vue global [i]. Il en va de même des banques : leur courte vue conduit les libéraux à saper les fondements de leur propre doctrine en exigeant de l’Etat qu’il accomplisse la plus grande hérésie libérale qui soit : intervenir ! Benoist Apparu n’a pourtant pas peur d’utiliser ce mot d’hérésie à propos du plafonnement des loyers [ii]. Le libéralisme se démène ainsi pour ne pas courir la chance de l’égalité.

Récemment, la future ex-présidente du Medef venait se plaindre auprès du président de la République (on croit rêver ! mais les libéraux ne sont pas à une contradiction près) que certains secteurs d’emploi n’étaient pas pourvus  : caissiers, agents d’entretien, aides à domicile…[iii] Pas un mot, comme de rigueur, sur la situation concrète, matérielle, attachée à ces quelques emplois « préservés », qui imposent des conditions de travail éprouvantes, un rythme soutenu et un salaire plus que médiocre, sans parler de l’absence de reconnaissance sociale. Mais surtout, aucune interprétation macro-économique de la situation, pas le moindre effort de « pédagogie». Il y a pourtant quelque chose de très intéressant dans cette situation : pour une fois, ce ne sont pas les salariés qui se retrouvent en concurrence pour avoir un poste et jouent le rôle de la variable d’ajustement, mais les dirigeants d’entreprises qui entrent en concurrence pour trouver des employés.

Il n’en faut pas plus à Mme Parisot pour retourner sa veste libérale et proclamer à tout va qu’« il faut absolument régler le problème de la rencontre de l’offre et de la demande »[iv]. Ca alors ! Un problème qui ne se règlerait pas par la main invisible » ? Ceux qui écrivent les règles du jeu prétendent ainsi ne pas les suivre quand vient leur tour. Mme Parisot ne trouve donc plus que la concurrence est le seul et le meilleur des systèmes possibles ? On ne l’entend pas proposer comme remède une cure d’austérité pour les salaires des dirigeants d’entreprises ? On ne l’entend pas dire que les demandeurs d’emploi que constituent alors les dirigeants d’entreprises sont des fainéants, qu’il faudrait cesser de leur donner des subventions (ou leur imposer de verser un salaire plus élevé) à partir de trois demandes d’emploi refusées ? Non, si ces travailleurs n’existent pas, elle propose de recourir à l’immigration, comme au temps de Marx. De préférence des sans-papiers, pour éviter d’avoir à appliquer les règles du travail. Mais attention, seulement au bas de l’échelle socio-économique : mystérieusement, les emplois de patrons sont toujours déjà et trop pourvus.

Gauvain

[i] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/06/18/20002-20130618ARTFIG00473-aides-aux-entreprises-les-principaux-coups-de-rabot-envisages.php

[ii] http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/06/26/apparu-le-plafonnement-des-loyers-est-une-heresie-economique_3437023_3224.html

[iii] http://www.lesechos.fr/economie-politique/france/actu/0202707760385-auto-entrepreneur-parisot-pour-une-adaptation-dans-le-batiment-558715.php

[iv] http://www.entreprises.ouest-france.fr/node/93950

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