Le bal des hypocrites

Une bonne partie de la droite n’est pas à une contradiction près : elle qui revendique sans relâche le monopole de la raison n’est pas prête à abandonner à la gauche celui du cœur, et alterne ou mélange allègrement l’invocation au « réel » et au « bon sens » avec les lamentations et l’apitoiement sur soi. Sans doute n’y a-t-il plus que l’UMP pour (faire) croire que le pays est passé à gauche en passant sous la coupe du PS ; cependant, l’alternance aura eu du moins le mérite de réapprendre à cette droite ce que signifiaient :
1) les principes de la République (M. Sarkozy devenant un justiciable comme les autres, et menant une vie nouvelle d’hyper-présumé)
2) le fait d’être dans « l’opposition » après avoir perdu des élections, c’est-à-dire le respect du jeu démocratique.

Il aura suffi de quelques mois pour retourner tous les discours favorisant « l’ordre » contre « la rue » et condamnant les « casseurs » comme des « irresponsables » : la droite n’a pas mis longtemps à se réapproprier ce qu’elle dénonçait – c’est sans doute ce qu’on appelle le libre-échange des slogans – et pleurniche régulièrement sur les écarts de comptage entre la police et les organisateurs de ses manifestations, comme s’il n’en allait pas de même dans toutes les manifestations de gauche depuis Mathusalem. Vite oubliés, les cris d’orfraie sur les prières de rue des musulmans : l’espace public a servi aux prières de rue d’intégristes catholiques pendant les manifestations contre le mariage pour tous. Quand la gauche accusait simplement le sarkozysme d’être un pouvoir autoritaire et personnel, la droite n’hésite pas à parler de « dictature » et exhorte ses troupes à entrer, excusez du peu, en « résistance ».

Jamais avare de pratiques hypocrites et démagogues, le parti de Jean-François Copé s’est encore illustré dernièrement avec son antienne sur le « vote des extrêmes », où il met dans le même sac non seulement extrême droite et extrême gauche (en comptant que l’utilisation du même mot suffira ; c’est comme si l’on disait que l’Union pour un mouvement populaire était la même chose que le Front populaire !), mais aussi gauche et extrême gauche, comme si le Front de gauche et le NPA défendaient les mêmes idées et les mêmes moyens d’accéder au pouvoir – pour ne pas parler de Lutte ouvrière. Par la voix de son chef, élu d’une manière qui ferait rougir un cadre du Kremlin, l’UMP s’en est donnée à coeur joie après le meurtre de Clément Méric, en réclamant la dissolution des groupes d’« extrême droite comme d’extrême gauche »[i]. Tant il est vrai que le terme
d’« extrémisme » se prête aux mêmes contorsions rhétoriques que celui de « populisme ».

Or ce n’est pas là ignorance des clivages politiques en vigueur : ce que l’UMP entend à tout prix dissimuler, c’est que si l’extrême gauche et l’extrême droite n’ont guère en commun, en revanche droite extrême et extrême droite sont des voisins si conciliants que l’un n’hésite pas à venir manger chez l’autre dans une joyeuse auberge française. Droite populaire, Droite forte (qui sont deux courants internes de l’UMP), Front national : c’est sans doute cette dernière tendance qui est maintenant la moins à droite des trois, tout en demeurant sur l’échiquier de l’extrême droite. En somme, on l’aura compris, Jean-François Copé prépare le terrain pour de futures alliances, d’abord municipales, avec le Front national, et pourquoi pas l’entrée de sa présidente au gouvernement sous quelques années. Mais curieusement, ce jour-là, on ne l’entendra pas adouber Marine Le Pen en disant : « J’aurais tout aussi bien pu faire venir Jean-Luc Mélenchon ! »

Gauvain

[i] http://www.lepoint.fr/societe/meric-cope-demande-la-dissolution-des-groupuscules-violents-d-extreme-droite-comme-d-extreme-gauche-06-06-2013-1677319_23.php

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Une réflexion au sujet de « Le bal des hypocrites »

  1. Merci pour ces remarques.

    L’hypocrisie de l’UMP saute aux yeux, mais il est toujours bon de la souligner.

    Après l’avoir vue gazer du manifestant pendant 10 ans, voir cette Droite-là (pas celle actuellement au gouvernement) pleurnicher -c’est le cas de le dire- en découvrant l’usage du gaz lacrymogène à des fins de maintien de l’ordre, ça donne tour à tour envie d’ironiser et de pleurer à notre tour devant l’éternel recommencement de l’alternance.

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