Les commis de la Commission européenne

La Commission européenne a commis ses « recommandations » à la plupart des pays européens pour l’année 2013[i]. La moindre ligne poursuit avec zèle toutes les formules économiques qui font le malheur de l’Europe depuis des années. Une chose est certaine lorsqu’on lit ces textes : la Commission européenne n’a que faire du bien-être des peuples européens et elle l’assume presque, tant les objectifs du propos sont transparents. Il faudrait définitivement faire admettre sur la place publique qu’une partie conséquente des dirigeants des principaux partis politiques et des institutions politiques européennes ne travaillent absolument pas pour le bien commun, mais ne font que la politique d’une caste financière. Ce n’est de fait pas l’idée qui domine dans les médias complaisants et politiquement corrects ainsi que dans les partis asservis à ces groupes d’intérêts. Ils voudraient continuer de faire croire qu’en politique tout le monde pense au bien commun en revendiquant simplement des moyens différents d’y parvenir, même si ce n’est absolument pas le cas. Cela commence à l’échelle nationale pour finir en beauté à l’échelle européenne.

La récente sortie d’Henri Guaino, qui n’en est plus à une position grossièrement antirépublicaine près, lui qui se dit si fervent « républicain », en est un parfait exemple : « Vous savez bien que toutes les fortunes de France négocient leurs impôts »[ii]. Tout est dit, avec la plus grande clarté. Non seulement l’égalité devant l’impôt n’existe pas en France, mais en plus, outre le bénéfice considérable que les plus riches tirent de taux d’imposition faibles sur les hauts revenus et des multiples niches fiscales, ils peuvent négocier directement avec l’institution pour s’affranchir des règles et, bouquet final, cette inégalité serait tout à fait normale. Passons sur l’indignation feinte de Karine Berger dont le parti fait tout pour exonérer d’impôts les plus riches et pour conserver les inégalités du système fiscal, et dont on imagine bien qu’il n’a certainement pas interrompu un ensemble de dérogations qui transcende largement dans son principe les « alternances ». Un récent article du monde diplomatique montrait d’ailleurs très bien cet état de fait et la complaisance des structures de contrôle fiscal très insuffisantes envers les plus grandes fortunes[iii]. Henri Guaino illustre parfaitement cette hypocrisie si chère à bien des hommes de droite : ils se revendiquent « républicains », mais ils trouvent que tous les citoyens ne doivent pas être égaux devant l’impôt, ils pensent que l’égalité devant la justice est un concept un peu trop violent pour les privilégiés et s’insurgent contre la mise en examen d’un ancien président de la République qui, en tant que privilégié, ne doit pas pouvoir être soupçonné de quoi que ce soit, et ils parcourent les rues pour refuser à certains citoyens l’égalité des droits. Bref, ces gens ne sont en aucune manière des républicains et obéissent, en suivant le principe même de la droite, à une logique de domination de classe fondée sur des privilèges, jadis dans une monarchie, aujourd’hui dans une république qui n’a pas grand-chose d’une république, grâce à ses faux républicains.

Pour ces gens-là, on imagine donc bien que le bien-être de tous les citoyens n’est pas une préoccupation légitime. Parmi les institutions qui nous gouvernent, la Commission européenne est une caricature de l’institution purement idéologique construite pour défendre des intérêts financiers. Les rapports odieux qu’elle a produits cette année sont éloquents et méritent que l’on s’y arrête un instant. Le premier axiome qui frappe dans cette bouillie idéologique est d’une telle fausseté et d’un tel arbitraire qu’il est difficile de ne pas en rire. Tout est tourné vers la réduction du déficit public dont les rapports martèlent en permanence qu’elle est « favorable à la croissance ». Quel rapport y a-t-il entre la baisse du déficit public et la croissance ? On peine à le voir, si ce n’est dans le fait que la baisse de la dépense publique signifie moins d’investissement public et moins de répartition des richesses, et donc une contraction de l’activité ainsi que de la consommation qui entraîne un ralentissement de la croissance. Cette neutralisation de la redistribution des richesses est favorable aux bénéfices du capital – puisqu’il implique notamment si l’on suit leur méthode la destruction de la protection sociale et des cadeaux fiscaux aux plus riches compensés par des impôts sur les classes plus défavorisées, soit autant d’éléments permettant d’augmenter les bénéfices des actionnaires-, dont on fantasme en second lieu qu’ils seraient bénéfiques à la croissance, quand les trente dernières années nous apprennent avec une grande clarté que cet argent est bien souvent peu réinvesti dans l’économie réelle et qu’il n’est qu’un processus d’enrichissement d’une classe tournée vers la spéculation financière sans être nullement producteur de croissance. L’Allemagne, parangon d’orthodoxie, a une croissance très faible et un taux d’investissement en baisse, alors même que tous les cadeaux possibles y ont été faits au capital et que ses finances publiques sont « saines »[iv]. L’axiome fondateur de la politique européenne est un mensonge grossier qui sert, comme tout le reste de leurs raisonnements, des intérêts particuliers.

Ces rapports, pour chaque pays, ont toujours la mauvaise foi de consacrer quelques lignes à la situation préoccupante des inégalités, pour ne strictement rien proposer et montrer qu’ils n’en ont rien à faire. Leur politique étant par essence créatrice d’inégalités, on se demande comment il pourrait en être autrement. Tout y est. La fiscalité doit porter sur la consommation, et surtout pas sur les entreprises, et encore moins sur le capital et les hauts revenus qui ne sont carrément pas évoqués. La bataille doit donc se jouer entre travailleurs et entreprises, le capital et les grandes fortunes étant a priori sorties du cadre de ce que l’on peut taxer, alors que les gros patrimoines et les capitaux non réinvestis dans la production sont ce que l’on fait de plus inutile à l’économie et disons-le de plus inutile tout court. C’est avec ce genre d’exemple qu’il est facile de montrer que ces gens ne sont même plus des technocrates, mais de simples idéologues. Les techniciens sont du reste nécessaires, tant qu’ils ne décident pas, et ont un grand rôle à jouer : donner pour chaque scénario possible la solution technique permettant de le réaliser. C’est lorsque ceux-ci sont aux commandes du processus de décision, et qu’en plus ils font le tri en amont entre les solutions envisageables et celles qui ne le sont pas, qu’ils deviennent de simples idéologues, ne choisissant plus que de faire la promotion des mesures favorables à quelques-uns. La réforme des retraites ne se fera qu’au détriment des travailleurs et la réforme du droit du travail ne sera menée que dans le sens de l’exploitation, si l’on en croit ces rapports (et on les croit volontiers, vu la tournure des événements). On remarque que le texte sur la France est particulièrement détaillé[v], car cette dernière est souvent plus susceptible de résister aux injonctions du néolibéralisme que de nombreux autres pays. On y lit des passages particulièrement croustillants.

Ainsi, parmi les nombreuses perles du rapport sur la France, on tombe notamment sur ce merveilleux passage à propos du salaire minimum dans un long paragraphe où la Commission couine à propos de la taxation des entreprises : « Si l’augmentation du salaire minimum décidée en juillet 2012 est d’ampleur limitée, elle pourrait néanmoins avoir une incidence négative sur l’emploi et la compétitivité, comme le souligne le Conseil dans sa recommandation de 2012. » L’ampleur limitée aurait tout aussi bien pu être qualifiée de ridicule pour être plus proche de la réalité. Plus loin est évoqué « le niveau élevé du salaire minimum », un salaire minimum qui dépasse pourtant de peu le seuil de pauvreté et avec lequel on peut à peine vivre, même si l’on est à temps complet. Ce genre de réalité ne semble pas vraiment intéresser la Commission. A propos des retraites, c’est on ne peut plus clair : « Il pourrait notamment être envisagé de relever encore l’âge minimal de départ à la retraite et l’âge légal de départ à la retraite à taux plein, ainsi que la durée de cotisation nécessaire pour bénéficier d’une retraite à taux plein, d’adapter les règles d’indexation et de réexaminer les nombreuses dérogations au régime général de certaines catégories de travailleurs. Une augmentation du niveau des cotisations de sécurité sociale aurait une incidence négative sur le coût du travail et devrait dès lors être évitée. » Tout sera payé par les travailleurs, rien par les entreprises et encore une fois, ne pensons même pas au capital, ça n’existe pas. On parle certes dans la section consacrée à la fiscalité du « coût des exonérations fiscales » mais le sursaut possible est vite enterré : le seul exemple pour illustrer cet aspect de la question est… le taux réduit de TVA. Plus c’est gros, plus ça passe, le rapport se félicitant d’ailleurs du passage du taux réduit de 7 à 10 %… De toute façon, tout est dit en une phrase : « En ce qui concerne l’impôt sur les sociétés et l’impôt sur le revenu, le choix d’une stratégie d’impôts à taux faibles reposant sur une assiette large serait plus propice à la croissance et au bien-être social. » Autrement dit, renforçons l’inégalité devant l’impôt en utilisant des impôts avec très peu de tranches et des taux faibles, c’est-à-dire très peu progressifs et largement avantageux aux plus riches, toujours en justifiant la chose par le fait que ce serait favorable à la croissance, mot magique vidé littéralement de contenu arrivé à ce point. On pourrait continuer longtemps comme cela, mais l’ensemble du propos est simple : plumer les peuples jusqu’au dernier centime pour enrichir le capital. Tout bien-pensant propre sur lui et placé dans l’oligarchie criera à la caricature : on attend les arguments devant le spectacle donné par ces rapports.

L’Union européenne est l’ennemie des peuples, à tous égards. L’idée européenne, totalement détournée par ces institutions oligarchiques, est une belle idée, mais rien de ce qui se fait aujourd’hui n’en fait partie. Il faudrait à ce jour, pour construire une Europe digne de ce nom, repartir littéralement à zéro. Dans cette débandade devant l’idéologie néolibérale, une interview de François Rebsamen[vi] a récemment réussi une sacrée performance dans la bêtise la plus assurée. Ce dernier brasse du vent à propos de la droitisation de la France, alors que son parti est le chef de file de cette tendance, étant entendu qu’à défaut d’être le parti le plus à droite, il reste celui qui s’est le plus droitisé par rapport à sa position initiale durant ces dernières décennies, le flirt de la droite avec l’extrême droite étant au contraire une simple constante historique. Et à la question « La gauche elle-même serait touchée par la droitisation de la société ? », il a le front de répondre en substance : bien sûr, il y a le Front de gauche et l’extrême gauche qui se droitisent en tenant un discours antieuropéen, avec une savoureuse cerise sur le gâteau, car cette droitisation supposée de la gauche (dont il ne fait plus partie de toute évidence) passe aussi par « le refus de l’ouverture des marchés ». On en tomberait de sa chaise si on n’était pas aussi habitué à ce genre d’énormités. Il est inquiétant de voir les mots perdre à ce point leur sens. Etre de gauche pour monsieur Rebsamen, c’est être pour l’Union européenne (quelle qu’elle soit et quoi qu’elle fasse) et être favorable au fondement de la doctrine libérale qu’est l’ouverture des marchés. Le socialisme a disparu dans les limbes, comme toute capacité de réflexion chez les socialistes. Si être de gauche se résume à être pro-européen et à être libéral, l’UMP est donc de gauche…

Les questions du rapport à l’Union européenne et au néolibéralisme vont être les deux lignes de définition du paysage politique français dans les années à venir. Il y a pour le moment trois courants politiques en France. Il y a une extrême droite souverainiste, le Front national, totalement néolibéral, mais nationaliste, et donc hostile à toute idée européenne dans son principe, même si celle-ci développe un néolibéralisme très proche de ses idées. Il y a une position de droite plus classique, néolibérale et pro-européenne, du moins tant que l’Europe correspond parfaitement au dogme néolibéral, qui rassemble l’UMP, le centre et le PS. L’appartenance d’une partie de l’UMP à ce groupe pourrait se trouver remise en question si elle décide, en toute logique, de choisir finalement la solution du néolibéralisme national avec le FN en créant une alliance qui aurait toute légitimité tant leurs idées sont proches. Celle-ci aura d’ailleurs de plus en plus de chances de s’établir au fur et à mesure que l’Europe se délite. La seule divergence entre l’UMP et le FN réside en effet désormais dans la question du rapport à l’UE, question par essence formelle pour eux puisque c’est simplement la forme supranationale qui pose problème et non son orientation idéologique néolibérale avec laquelle les deux partis sont parfaitement en accord, mais c’est une question essentielle tout de même, car cet aspect formel est le cœur de leurs propagandes respectives. Et il y a la gauche, avec le Front de gauche, socialiste et fondamentalement opposée au néolibéralisme, combattant toutes les structures de l’Union européenne actuelle, tout en envisageant, par une refondation totale de l’Europe, une solution internationaliste, qui nécessitera certainement un retrait des institutions actuelles pour en recréer d’autres concurrentes, tant la situation semble aujourd’hui bloquée. Le fait d’oser parler du FdG comme exemple de droitisation de la gauche quand on soutient la politique de François Hollande dépasse l’entendement. Là encore, la profonde bêtise est tout à fait volontaire, ne soyons pas naïfs. La France a besoin, pour éclaircir son paysage politique, que le parti socialiste rejoigne le centre droit et à terme la portion irréductiblement pro-européenne de l’UMP (le reste de l’UMP étant désormais promis à l’extrême droite), sous peine de continuer encore vers le pire cette grotesque mascarade où il ne peut y avoir de choix réel, puisque presque aucune étiquette ne correspond à son contenu réel. Pendant que l’on assiste à ce triste spectacle politique, la Commission dicte et François Hollande écrit, quoi qu’il en dise. Alors que son mandat national lui donnerait tout à fait le pouvoir de s’opposer à tous ces dictats, il s’est mis en position d’être le commis de la Commission, avec la complaisance de celui qui accepte parce qu’il est d’accord.

Gavroche.

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