L’Europe esquive, le capital se réjouit

Que de courbettes devant la souveraineté nationale, quel respect absolu des particularités étatiques lorsqu’il s’agit de laisser se poursuivre en toute liberté le dumping fiscal européen ! L’UE, pour protéger l’évasion fiscale des plus fortunés, est capable d’une déférence exemplaire. Il y avait de quoi rire ce 22 mai en lisant l’édito passionné du Monde[i], prospectus attitré de la droite de Solférino, se félicitant hypocritement de l’initiative européenne contre l’évasion et la fraude fiscale qui passait dans ces lignes pour être enfin à la hauteur de l’événement. Comment ne pas être pris d’un fou rire en lisant, en fin de journée, le titre de l’article résumant le sommet : « Evasion fiscale : l’Union européenne repousse un éventuel accord à plus tard »[ii]. Un « éventuel » accord est repoussé « à plus tard ». Le rouleau-compresseur européen sait y faire, quand il s’agit d’épargner le capital. Tout cela avec pour seul prétexte que le Luxembourg et l’Autriche ne sont pas coopératifs.

Quand il s’agit de massacrer la protection sociale, d’appauvrir encore les pauvres, de baisser massivement les salaires et les pensions, de transformer le droit du travail en droit à l’esclavagisme ou encore de privatiser à tout va pour décupler les inégalités dans des pays entiers, contre des peuples qui eux n’ont commis aucun crime, l’autoritarisme est de mise, on efface la démocratie et les politiques sont appliquées à la lettre par des dirigeants asservis aux thèses ultralibérales de l’Union européenne. Quand il s’agit de lutter contre des voleurs de grande envergure qui cachent leur argent comme des parrains de mafia, esquivant des milliards d’euros d’impôts dans tous les Etats d’Europe grâce aux législations fiscales de pays pourtant internes à l’UE[iii], on ne bouge pas le petit doigt, alors même que l’on prône soi-disant l’équilibre budgétaire (ils ne seraient pas utiles, tous ces milliards ?).

Encore une fois, le néolibéralisme (il s’agit ici plus que jamais de sa quintessence) démontre sa formidable incohérence doctrinale et sa formidable cohérence affective. Cette idéologie n’a que faire des formes politiques et économiques, et invente des systèmes qui doivent paraître naturalisés et immuables, sans trouver pourtant gênant de se contredire en permanence, de façon la plus discrète possible, pour camoufler le fait que ce qui importe n’est pas tant la construction d’un ordre politico-économique, qui peut être changeant, mais plutôt la poursuite d’un objectif concret (issu d’un affect, la cupidité) : réunir les meilleures conditions possibles pour des profits maximaux dans les activités financières. En-dehors de cet objectif, rien n’est important. On peut être dans une dictature protectionniste à monnaie sous-évaluée comme en Chine, dans une oligarchie souverainiste et protectionniste où l’Etat contrôle la monnaie comme aux Etats-Unis, ou dans une Europe sans barrière douanière à monnaie surévaluée et absolument indépendante des Etats, peu importe : seule compte la sauvegarde des profits maximaux.

Pour cela, trois choses sont essentielles : la liberté de circulation des capitaux, la flexibilité la plus grande du travail (et un prix le plus bas possible de ce dernier) et surtout des politiques fiscales favorables. Dans tous les exemples cités, pour le plus grand bonheur des néolibéraux, malgré les grandes différences de modèles, les trois points essentiels sont sauvegardés et vont dans le « bon » sens. Certes, aux Etats-Unis, la lutte contre l’évasion fiscale devient une réalité, mais l’Etat cajole la finance, s’assure de la nullité totale du système social et contente l’industrie de l’armement et du pétrole par ses guerres à outrance (et une déréglementation des activités intérieures incroyable, en témoigne la réalité de l’exploitation du gaz de schistes au sein du territoire américain[iv]), et de toute façon possède des taux normaux d’imposition faibles – si bien que même si l’on ne peut pas frauder, le dommage est limité -,  de sorte que cette chasse à l’évasion fiscale ne fait pas trop de bruit. En Europe, où la survie un peu trop longue de l’Etat social inquiète, il faut vraiment se tenir à carreau sur la question de la fiscalité. L’UE vient encore de le prouver avec une gesticulation informe qui n’a pour but que de mettre de la poudre aux yeux de l’opinion.

L’excuse de la souveraineté des paradis fiscaux européens est particulièrement ridicule quand on sait ce que l’UE (ou plutôt les chefs d’Etat des principaux pays européens) est capable de faire lorsqu’il s’agit d’un sujet où elle souhaite vraiment se faire entendre. Cela prouve d’ailleurs que tout est dans les mains des Etats : la communauté d’intérêts idéologique est là encore pleine et entière entre les paradis fiscaux et l’UE, qui n’a pas la moindre intention de lutter contre l’évasion fiscale, mais le pouvoir est bel et bien dans les mains des Etats qui décident de rester sur leurs positions, et rien ne sera fait de concret pour les en dissuader. S’il fallait encore une preuve que les institutions néolibérales de l’Union européenne marchent pour un seul et unique intérêt, qui est celui du capital, elle est faite avec brio.

Dans le cadre de cet objectif unique de préserver le rendement le plus élevé possible des revenus du capital, en réalité, tout autre principe évoqué n’est qu’opportuniste et toutes les contradictions sont possibles tant que l’intérêt de classe est préservé. Ainsi, lorsque des suffrages exprimés sont majoritairement favorables au capital (ainsi l’élection de nombreux chefs d’Etat européens), il faut être démocrate. Quand ils ne le sont pas (en 2005 par exemple), il faut contourner la démocratie. Ainsi quand la souveraineté nationale contrevient à l’intérêt du capital (par la résistance possible aux politiques d’austérité que cela peut impliquer), il faut « plus d’intégration ». Lorsque l’on « harmonise », ce sera forcément dans le sens du moins pour la fiscalité des hauts revenus et de la flexibilité pour le travail. En revanche, lorsque c’est la souveraineté des Etats qui est favorable au capital, par exemple par la survie de paradis fiscaux permettant de dynamiser le dumping fiscal européen, elle devient tout d’un coup un obstacle sacré et insurmontable. Ainsi la baisse des déficits est une absolue priorité sans laquelle rien n’est possible, tant qu’elle se fait sur le dos des classes populaires et moyennes. Dès qu’une solution à ce problème va dans le sens d’une imposition plus grande (ou même d’une simple lutte contre la fraude fiscale) pour les hauts revenus, elle redescend dans l’échelle des priorités et il vaut mieux de nouveau être en déficit que de prendre quelque sou au capital.

Les guignols qui gouvernent l’UE et la majorité des gouvernements européens sont désormais tellement asservis à un groupe d’intérêts privés financiers qu’ils n’ont pas peur de gesticuler, de se contredire ouvertement en permanence, de faire jouer au gré du vent des nécessités contraires, toujours pour justifier la conservation des moyens d’enrichissement d’une classe dominante. Une part conséquente des plus hauts revenus esquive l’impôt, pendant que les dirigeants politiques européens esquivent le sujet et tout (leur) monde est content, alors que leurs peuples payent la facture. Jusqu’à quand ?

Gavroche

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