Les sondages

Les sondages illustrent, dans un domaine en apparence étranger à l’économie, la perversion du système libéral dans son refus des structures d’encadrement et de régulation. Chaque année, les sondages poussent, se propagent de plus en plus vite et alimentent la frénésie de journalistes trop heureux de recevoir d’heure en heure une série de dépêches qu’ils n’ont pas besoin d’analyser. Au mieux, le journaliste qui voudra paraître sérieux avouera « ce ne sont que des sondages » avant d’en remettre une bonne couche. Mais le mal est plus grand que ce qu’on en admet, et c’est être bien naïf que de ne pas voir dans l’affaire des sondages de l’Elysée le symptôme d’un mal profond et d’une atteinte à la démocratie en général. Il n’y a même pas besoin de chercher des explications par la manipulation : téléguidés ou non, les sondages entretiennent la bêtise et le conformisme.

Que peuvent bien valoir des sondages prenant un panel de quelques centaines de personnes sur des sujets dont on ne vérifie à l’avance ni qu’elles les connaissent, ni qu’elles aient un avis antérieur à la question, et surtout à qui l’on se garde bien de laisser la possibilité de changer ou de contester la question ? Les sondeurs, avec la meilleure conscience du monde, haussent les épaules devant toute critique en prétendant faire simplement leur travail. On connaît pourtant des types de travail qui n’impliquent pas d’enfermer l’individu dans des cadres préétablis tout en prétendant recueillir son avis en toute liberté. Nous voulons ici préciser quelques critiques constructives qu’on peut adresser aux instituts de sondage, abstraction faite du système qui les favorise, et sans viser à l’exhaustivité, car la liste est très longue.

1) Répondre par oui ou par non donne une pseudo-cohérence à des groupes qui n’ont absolument pas les mêmes raisons de répondre oui ou non. Très utile dans le cas des sondages sur la politique socio-économique de l’Union européenne, afin d’opposer les « réalistes » aux « populistes ». Ajoutons que ces questions appelant à un oui ou à un non sont souvent extrêmement orientées et aussi simplistes que les réponses qu’elles appellent.

2) Jamais ces raisons ne sont données par les sondés eux-mêmes, elles relèvent toujours de l’interprétation du sondeur qui commence par dire « les Français pensent que » et termine avec « cela s’explique par », le « cela » camouflant l’implication du sondeur. Exemple : « les Français ne font pas confiance à François Hollande car la France n’a pas réduit son déficit ».

3) Les marges d’erreur, les incertitudes liées à la pratique du sondage sont systématiquement tues, sauf éventuellement pour les sondages avant les élections présidentielles. Or elles sont énormes. On pourrait objecter que les sondages finissent souvent par s’approcher raisonnablement de la réalité. Au-delà des contre-exemples majeurs (souvenons-nous de 2005), il faut aussi prendre en compte la puissance du matraquage ainsi produit : on voit difficilement comment le fait de sortir tous les jours des sondages expliquant comment les gens doivent voter (et penser puisqu’on explique en plus pour eux pourquoi leur vote est destiné à se porter sur tel candidat) pourrait ne pas constituer une propagande de fait et ne pas sérieusement influencer les résultats.

4) Les sondages reposent sur un mélange instable entre probabilités et réalité : si un homme politique reçoit un taux probable de 15 % de votants alors qu’il a recueilli 25 % aux dernières élections, le sondeur effectue un redressement en fonction d’une probabilité qui est plutôt réaliste que mathématique ; le résultat est un dosage toujours incertain mais qu’on a le culot de présenter comme une certitude « à un ou deux points près », comme si tout n’était affaire que de chiffres.

5) Soit un sondage effectué par téléphone : comment interpréter le cas de gens qui refusent de répondre ? Fera-t-on le tri entre ceux qui raccrochent aussitôt et ceux qui prennent le temps de donner un prétexte ? L’abstentionniste du sondage sera-t-il un abstentionniste des élections ? Autant de questions qui exigent là encore des partis pris n’ayant rien de mathématique. Soit un sondage fait par internet : on nage carrément dans l’incertitude la plus totale, tout et n’importe quoi pouvant être prétendu (et souvent avec rémunération à la clé) avec encore plus de facilité.

6) La fréquence des sondages rend impossible une vérification en aval par des inspecteurs de sondage, à la différence de toute profession qui se respecte ; et même si l’on s’aperçoit d’une erreur, le mal est fait, et l’affaire reste de toute façon sans suite…

7) La question du sondage est moins une interrogation qu’une injonction, de l’ordre du conditionnement : demander un jour après un scandale si les hommes politiques sont corrompus, un jour après un attentat s’il faut renforcer la lutte contre le terrorisme conduit soit à répondre oui sans réfléchir, soit à répondre non par esprit de contradiction ; mais dans l’un et l’autre cas, ce n’est pas un choix éclairé, en connaissance de cause. Le jour des élections, en revanche, est l’aboutissement d’un processus de réflexion qui a pu commencer un mois, un an avant.

8) Nul ne vérifie à l’avance que les citoyens connaissent les problèmes ou les personnalités publiques dont on leur parle. Il suffit pour s’en convaincre d’un petit test autour de vous : la plupart des gens ignorent le nom de leurs ministres et des principales personnalités. Cela n’empêche pas chaque institut de sondage d’évoquer des pourcentages absurdes, tels que « 58% des Français ont une bonne opinion de Jean-Yves Le Drian ». On part du principe que ce n’est pas parce qu’on ne connaît rien à quelque chose qu’on va fermer sa…

9) N’oublions pas enfin que tous les grands instituts de sondage représentent en eux-mêmes une facette du capitalisme financier qui a tout à gagner aux structures du néolibéralisme. Non seulement ils sont à peu près systématiquement et avant tout des groupes d’études marketing et de marchés qui dépassent largement les enquêtes d’opinion sur des sujets politiques et économiques, mais en plus certains constituent à eux seuls de solides multinationales : ainsi Ipsos est le 5ème groupe mondial dans ce domaine et TNS-Sofres est une filiale du groupe Kantar, 2ème groupe mondial d’études marketing. Et la liste est longue de ces collusions d’intérêts : ainsi la vice-présidente de l’Ifop n’est autre que Laurence Parisot, patronne du Medef, l’institut Opinionway, fondé par trois anciens d’Ipsos, est dirigé par Hugues Cazenave qui exprime ouvertement sa vision tout à fait néolibérale de l’économie, Harris Interactive est dirigé dans sa maison-mère américaine par un ancien de l’administration Reagan, Al Angrisani, ou encore CSA n’est rien d’autre qu’une filiale du groupe Bolloré. Certains faux naïfs diront que cela ne les empêche pas de « faire honnêtement leur travail » (alors que les mêmes crieront au soviétisme dès que quelque chose est contrôlé par les pouvoirs publics), mais une telle communauté d’intérêt, une telle univocité de l’implication dans les hautes structures du capitalisme financier et une telle densité de dirigeants politiquement impliqués dans sa défense sont autant d’éléments qui laissent songeur quant aux buts réels de ces « instituts de sondage ».

Ces problèmes de méthode ne seraient rien si les sondages étaient inaudibles ou réservés à la dizaine de naïfs qui y prêtent foi. On fait désormais pression sur les électeurs pour voter en fonction des sondages, de façon à éliminer la marge d’erreur qu’on rencontre immanquablement entre les appréciations d’un sondage et les résultats d’une élection. On n’hésite pas à parler d’élections qui « font mentir » les sondages, comme s’ils ne mentaient pas d’avance, et comme si les élections n’avaient pour but que d’infirmer ou de confirmer les sondages. C’est aussi pourquoi les sondages tiennent tant à ce qu’« un électeur sur deux se décide au dernier jour du vote pour son candidat », déclaration absurde car impossible à vérifier, mais qui sert à cautionner le sondage et à inciter les gens à remplacer le temps de la réflexion par le temps médiatique.

L’un des précieux avantages du sondage, en ce sens, c’est sa parfaite cohérence avec le dogme libéral : c’est une marchandise qu’on commande, qu’on échange, qu’on écoule, sans même regarder au produit qu’on vend. Il illustre par ailleurs parfaitement le paradoxe de l’idéologie néolibérale. D’un côté, la liberté individuelle reste en apparence le credo de la doctrine, mais dès qu’il s’agit de parler des individus conçus comme une communauté, comme un groupe, les phénomènes déterministes sont magiquement pris en compte, et cette fois-ci pour leur donner rien de plus qu’une prédominance absolue sur les individus. Ainsi un échantillon réduit et très mal contrôlé doit-il être « représentatif » de types sociaux grossièrement schématisés, comme si le vote était plus ou moins automatique au sein de ces quelques critères. La méthode est intellectuellement on ne peut plus autoritaire et elle est l’une des nombreuses manifestations du contrôle des peuples induit par les structures de domination du néolibéralisme dont le désir premier est avant tout qu’ils ne pensent pas par eux-mêmes.

Les médias utilisent aussi les sondages pour pousser leurs candidats : si l’on s’en tient aux candidats du PS, difficile de ne pas être estomaqué par la propagande successive autour de Royal en 2007, de Strauss-Kahn entre 2007 et 2012, de Hollande en 2012. Les instituts de sondage avaient réussi la prouesse de faire passer François Hollande de rien à 30 % en l’espace d’une semaine après la mise en examen de Strauss-Kahn. Il fallait alors voter pour le candidat « ayant le plus de chances de gagner la primaire », dès le premier tour de la primaire, pour donner le plus de crédibilité à celui-ci afin qu’il ait encore deux tours plus tard (c’est à dire après quatre tours d’élection !) le plus de chance de gagner l’élection présidentielle, en n’oubliant pas non plus de voter utile au premier tour de l’élection présidentielle pour donner plus de crédibilité à ce même candidat (qui devait décidément en manquer) au second tour de l’élection présidentielle. Il n’est pas difficile d’identifier la structure du verrouillage démocratique : il faut voter pour le candidat qui « a le plus de chances de gagner » étant entendu que celui-ci est exclusivement désigné par les sondages. Bien sûr, si vous ne votez pas pour ce candidat, vous aurez contribué à faire réélire Nicolas Sarkozy et peut-être à faire accéder le Front national au deuxième tour.

Où l’on constate que le produit compte peu, qu’il peut être échangé à tout moment, pourvu qu’on ait toujours à écouler un stock de prêt-à-penser. C’est aussi une forme de credo qui se prétend rationnel, autre trait commun avec le système politique dont il est issu. Or est-ce que quelqu’un s’est jamais vu poser la question : sur quoi voudriez-vous que porte le prochain sondage ? Les sondeurs s’en gardent bien ; ils auraient trop peur qu’un citoyen propose la question : « Croyez-vous aux sondages ? »

Gauvain et Gavroche.

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