L’austérité, parce que je le veux bien

Si le pouvoir autoritaire de l’Union européenne est avéré, il ne faudrait pas oublier que cette autorité fonctionne avant tout parce que les Etats sont entièrement complices de ses exigences. Sans même parler de l’Allemagne, le gouvernement français est parfaitement représentatif de ce constat. Il serait trop facile de donner la responsabilité des politiques d’austérité à l’UE seule. L’Europe évolue dans un cadre de dépossession volontaire de souveraineté des Etats au profit d’institutions européennes dans lesquelles les principes démocratiques sont totalement absents : autrement dit cette dépossession n’est active que tant que les Etats acceptent qu’elle perdure. Il faut relire le caractère autoritaire des « exigences » européennes à la lumière de ce constat quelque peu évident.

François Hollande est convoqué par la Commission européenne, qui exige une accélération des réformes structurelles en échange des deux ans de « sursis ». La situation est fondamentalement scandaleuse et met la Commission dans la position de faire l’aumône à une France « à la traîne », façon politiquement correcte de dire « qui possède encore un système de protection sociale ». Or quoi de plus évident que l’accord total de François Hollande avec toutes les « exigences » en question, l’argument européen n’étant qu’une façon de se déresponsabiliser par « le réel » de ces politiques. L’Europe peut même faire mieux : les politiques d’austérité connaissant divers degrés d’application, l’exemple des pays où celles-ci sont particulièrement atroces comme la Grèce, l’Espagne ou le Portugal permet à François Hollande de dire qu’il ne fait pas l’austérité, sous prétexte qu’il la fait moins qu’ailleurs, en oubliant de préciser qu’avant d’arriver au résultat catastrophique que connaissent aujourd’hui tous ces pays, ils ont commencé à faire comme lui. Ainsi, dit-il, « L’austérité, c’est lorsque les pensions baissent, les salaires diminuent et que le chômage atteint 20 à 25% comme en Espagne ou en Grèce. Ce n’est pas le cas de la France. »[i], dans un déni le plus total du contenu même de sa propre politique.

Pourtant, il suffirait que quelqu’un dise simplement « non », ce mot du « chaos », pour que tout change. François Hollande n’en a pas l’intention, non pas parce qu’il a peur du « chaos », mais avant tout parce qu’il est d’accord avec ces politiques néolibérales. Toute son action jusqu’au moindre détail est pétrie de néolibéralisme. Il n’a pas eu besoin de l’UE pour faire l’ANI (Accord national interprofessionnel qui précarise l’emploi) et le pacte de compétitivité ni pour refuser l’amnistie des syndicalistes. Où est donc le cœur véritable des politiques autoritaires que nous vivons ? Dans les gouvernements nationaux, et pas ailleurs. C’est de leur bonne volonté que tout dépend. Et c’est pour cette raison que tout est fait pour en accroître les pouvoirs invraisemblables en France, en s’assurant qu’on ne sortira pas d’un bipartisme défendant les intérêts du capital. L’austérité n’est jamais mieux servie que par la Vème République.

Ainsi dans une interview récente déjà citée plus haut, François Hollande nous illumine avec deux phrases qui devraient faire frémir tout démocrate qui se respecte. On apprend en tombant de sa chaise que « Le temps des processus législatifs et réglementaires n’est plus adapté au temps de la vie des Français et aux exigences des entreprises. Il faut aller plus vite. » Non seulement le Parlement est déjà asservi à l’exécutif dans cette Vème République, mais il faudrait encore en rajouter en passant carrément par-dessus. On notera le flou de l’expression « temps de vie des Français » qui ne veut strictement rien dire et la clarté des « exigences des entreprises ». Comment appelle-t-on les régimes où l’existence d’un Parlement est jugée trop contraignante ? Certainement pas des démocraties. De toute façon, à quoi bon avoir un Parlement puisque de toute façon, deuxième perle,  « Aujourd’hui, la lutte contre le chômage, le redressement productif, la place de la France dans la mondialisation sont des enjeux qui dépassent les clivages. » Comme si le chômage structurel ou la désindustrialisation n’étaient pas le résultat d’une domination d’une classe sur une autre, en d’autres mots de la financiarisation de l’économie. Ces problèmes, exemples suprêmes d’un rapport de forces social, ne devraient pas cliver ! L’enfumage porté à son paroxysme. Le mythe d’une politique-gestion centriste a encore frappé. C’est comme si l’on disait à des esclaves, dans une société où les esclavagistes ont à peu près tous les pouvoirs, que leur sort devrait se régler par le consensus. Ne pas cliver, comme nous le disions dans un article précédent, c’est conserver le rapport de forces en l’état, et donc le rapport de domination, et remettre les travailleurs dans la niche dont ils ne devraient jamais sortir. Du reste, il faut tout de même traduire en termes politiques ce qu’implique le clivage : le clivage, c’est la confrontation de solutions diverses, c’est à dire ni plus ni moins que la démocratie. Le dépassement des clivages est un synonyme de dépassement de la démocratie et en réalité, sous couvert d’un consensus, la solution la plus autoritaire qui soit, car il est bien évident à voir la première année du quinquennat que le dépassement des clivages correspond à la victoire univoque et a priori de l’un des partis, après un simulacre de négociation (cf. l’ANI). Il est bon de le rappeler.

Si François Hollande avait vécu la Révolution française, nul doute qu’il aurait trouvé que l’abolition des privilèges était une « stigmatisation » des nobles et qu’il aurait mieux valu les conserver, mais « dans la justice » pour réaliser « le rassemblement » et ne pas « monter les Français les uns contre les autres ». Dans un monde où 0,5 % de la population détient 35 %[ii] des richesses, il est évident que le consensus mou n’a plus de sens autre que celui de la perpétuation d’une oligarchie. Qui ne dit mot consent, et c’est exactement ce que fait François Hollande. On peut noter à cet instant l’hypocrisie totale du FMI, chantre du néolibéralisme pendant trente ans, qui a détruit des dizaines d’économies à travers le monde pour enrichir le capital, et qui déplore désormais la croissance des inégalités de revenus. Qui n’accepte pas l’idée de s’attaquer à ces 0,5 % joue de fait pour leurs intérêts. Ils en ont le droit, mais il faut l’assumer. Et pourtant il suffirait déjà d’en finir avec les paradis fiscaux et avec les cadeaux fiscaux gigantesques accordés aux hauts revenus ainsi que de se débarrasser de la part illégitime de la dette (à savoir au moins celle qui découle des taux d’intérêts et de la crise financière) pour leur porter un coup décisif, renflouer les caisses de l’Etat et relancer la croissance par de la redistribution et de l’investissement. « On ne peut pas », dira-t-on, car « on n’est pas tout seul », grâce à l’excuse européenne, juste parce qu’on ne le veut pas. Pour mémoire, qui était avec la France en 1789 ? Le Front populaire arrivait-il au moment du triomphe mondial du socialisme ? Roosevelt avait-il le monde ligué derrière lui contre les pouvoirs du capital ? Avec de si faibles arguments, on démontre on ne peut mieux que le problème n’est pas celui de la contrainte, mais de la volonté.

Gavroche.

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