La victoire des héritiers

Deux mythes imposés aux politiques éducatives, l’un par la gauche, l’autre par la droite, continuent de miner toute tentative d’amélioration du système éducatif français, qui en aurait bien besoin, et contribuent, par la poursuite systématique d’une voie qui va droit dans le mur, à nous amener à une situation où la démocratie, en plus d’être remise en question par des institutions antidémocratiques, des inégalités de richesse gigantesques et une information mise au pas par une idéologie unique, est aussi déchirée par les dysfonctionnements profonds d’un système éducatif en faillite.

Le premier mythe, cher à la droite, est une vulgate systématiquement brandie dès lors que l’on met en évidence le manque de moyens évident dans l’éducation nationale, quand bien même son budget est le premier de l’Etat. « Les moyens, nous dit-on, ça ne fait pas tout ». Oui, mais ça fait beaucoup. Cette esquive suffit généralement à clore un débat qui regroupe la plupart du temps une bande d’experts ou d’hommes politiques unanimement favorables à une nécessaire réduction des dépenses publiques. Il ne faut pas se le cacher, toutes les réformes « de structure » du quinquennat de Nicolas Sarkozy en la matière ont eu pour but unique, comme dans tous les autres domaines, d’économiser de l’argent, ce qui explique qu’elles aient été conçues en si peu de temps. Le problème de cette vulgate ridicule, c’est que qui a déjà enseigné devant une classe de trente élèves et devant une classe de quinze élèves sait parfaitement qu’on le mène en bateau avec ce genre de réflexion, tant l’efficacité pédagogique de la seconde solution est très supérieure en tout à la première. Dans une époque où il semble évident qu’un suivi individualisé des élèves est largement nécessaire pour limiter les inégalités de capital culturel découlant de la diversité des environnements familiaux, divisons les effectifs des classes par deux et assurons-nous que chaque élève puisse bénéficier d’une aide au devoir très régulière au moins à l’école primaire et au collège. Le résultat ne sera certainement pas parfait, mais ce sera déjà beaucoup mieux. Tant que l’on n’est pas prêt à faire cela, on gesticule, rien de plus.

Il est de bon ton, lorsque l’on constate les déficiences profondes de notre système éducatif, et que l’on est un bon réactionnaire bien comme il faut, de pleurer sur la massification de l’enseignement, comme si elle était le déclencheur de la décadence et en fin de compte le principe sur lequel on aimerait revenir. Il est bien facile de dire que quelque chose qu’on a saboté ne fonctionne pas : il est évident que massifier l’enseignement sans lui donner les moyens de remplir sa mission est une idée vouée à l’échec. La droite est de toute façon abonnée à ce type de logique puisqu’elle développe exactement la même avec la dette publique : après 30 ans de baisses d’impôts massives sur les hauts revenus, les grandes entreprises et le capital, et un laxisme de plus en plus évident vis-à-vis de l’évasion fiscale, on pleure sur les « déficits publics », alors qu’on a appauvri volontairement l’Etat pendant des décennies pour favoriser une caste. Et comme dans le cas de l’Ecole où la faute reviendrait à la « massification de l’enseignement » tant honnie, la faute reviendra en ce qui concerne les déficits publics à la « protection sociale » qui « dépense plus qu’elle ne gagne ». Evidemment, quand on a décidé de ne plus rien gagner (c’est-à-dire de renoncer à une partie conséquente de ses sources de revenus), il ne faut pas s’en étonner… De même, lorsque vous avez des classes de 30 élèves dès le CE2, il ne faut pas s’étonner que seuls les plus privilégiés (culturellement) s’en sortent.

Il ne faut toutefois pas s’arrêter, pour expliquer la faillite éducative que nous avons sous les yeux, à cette mauvaise foi qui consiste à minimiser l’impact des conditions matérielles d’enseignement sur la réussite des élèves. Aux manipulations de cette droite réactionnaire dont le rêve secret est un enseignement privé généralisé et un minimum d’investissement public dans l’enseignement s’ajoute l’hypocrisie fondamentale (ou peut-être son  aveuglement pour les plus bêtes d’entre eux) d’une gauche qui croit défendre l’enseignement pour tous en appliquant une politique du chiffre, quitte à délivrer des diplômes qui ne sanctionnent plus rien d’autre que la satisfaction politique on ne peut plus démagogique de pouvoir annoncer de « bons chiffres de réussite au bac ». Ces pratiques découlent du mythe n°2 qui est cette fois-ci celui d’une gauche bien-pensante croyant faire du Bourdieu quand elle fait tout le contraire : la culture classique et la maîtrise de la langue, ce serait « bourgeois », et pour éviter de « discriminer », ne l’enseignons tout simplement plus (enfin au peuple, car leurs enfants bien entendu y auront accès et ne finiront pas « au technique ») pour mettre tout le monde à égalité. Non seulement le postulat de départ est absurde, puisqu’il revient plus ou moins à dire que la connaissance, c’est bourgeois (ainsi la grammaire et l’orthographe, comme carrément l’histoire ou la littérature), mais en plus, comme il est parfaitement évident que si cette « culture bourgeoise » n’est plus enseignée à l’école, mais qu’elle reste le référent social principal (et il faudrait qu’on nous explique comment il pourrait en être autrement de toute façon si l’on veut des citoyens capables d’aligner deux mots et capables d’analyser le monde qui les entoure), celle-ci ne se transmet donc plus que dans l’espace familial et l’on revient allègrement au XIXème siècle. Ainsi, à tous les illuminés qui veulent se battre contre les discriminations en simplifiant la grammaire et l’orthographe, ou en ne l’apprenant carrément plus, ou encore en supprimant les devoirs à la maison sous prétexte que tous les enfants ne peuvent pas faire leurs devoirs dans les mêmes conditions, il faut dire de se réveiller. Personne plus que les enfants en difficulté scolaire et défavorisés culturellement n’a autant besoin de devoirs après la classe (qu’il s’agit d’encadrer dans l’établissement), d’une grammaire énoncée selon des règles claires (la grammaire intuitive et sporadique ne convenant qu’aux plus privilégiés) et ainsi de suite.

A tous ceux qui se défendent de ne plus vouloir enseigner ce contenu, et qui veulent nous faire croire que les transformations actuelles de la « pédagogie » se limitent à des questions de forme, il faut qu’on rappelle les ravages de la méthode globale d’apprentissage de la lecture, les interdictions formelles de « faire de la grammaire et des dictées » en cours de français (qu’heureusement tous les professeurs n’appliquent pas) ou d’apprendre à ses élèves une chronologie historique, ou encore les programmes d’histoire du secondaire (pour ne prendre qu’eux) dont les nouveaux avatars constituent une bouillie thématique inepte et décousue qui, s’il sont suivis à la lettre, apprennent à peu près autant d’histoire aux élèves qu’un documentaire de Lorant Deutsch. On est très loin d’une simple réactualisation formelle de la pédagogie. La grammaire ou la chronologie ne sont pas des moyens mais des contenus indispensables, pourtant rejetés comme ringards. Après avoir été bourgeoise, la connaissance est donc ringarde. Bien entendu, parmi tous les chantres de ce combat contre les discriminations à l’école, pas un seul n’acceptera que son enfant ne sache pas expliquer ce qu’il s’est passé en 1789 ou qu’il ne sache pas placer la seconde guerre mondiale sur une frise chronologique, et il s’assurera personnellement de l’acquis de ces connaissances par ses enfants, dans la plus pure démonstration d’hypocrisie.

Derrière cet enfumage, il y a bien entendu un mépris de classe typique de l’idéologie bobo qui considère en réalité que les pauvres sont trop bêtes pour apprendre et qu’à défaut de créer l’égalité par l’éducation de masse qu’elle croit en fait impossible (ou au mieux trop chère, rejoignant ainsi avec finesse la droite dont elle ne s’éloigne jamais trop), il faut la réaliser par l’abrutissement généralisé. Ainsi les 80% d’une classe d’âge au niveau du bac se sont transformés par un défaitisme a priori en 80% d’une classe d’âge au bac. Au demeurant, la « gauche » socialiste est elle-même abonnée à cette magie de l’étiquette, elle qui pense qu’il suffit de se dire socialiste pour être de gauche, et qui pense donc aussi qu’il suffit de donner le bac à quelqu’un pour qu’il en ait le niveau. Encore cette année, dans l’indifférence générale, la nouvelle réforme des universités prévoit une compensation entre toutes les notes dans le cursus de licence, déjà indigent, pour être absolument sûr que l’analphabétisme caractérisé ou l’ignorance totale dans une matière majeure de sa spécialité ne soit pas discriminants pour l’obtention du diplôme. On peut encore citer la nouvelle proposition de refonte du capes qui prévoit une seule épreuve disciplinaire sur quatre, ce qui le met désormais à peu près au rang d’un BAFA supérieur. Il faut dire que tant que le métier de professeur sera à ce point méprisé et mal payé, et que de nombreux parents d’élèves considèreront qu’ils pourraient tout aussi bien enseigner à la place du professeur, les candidats au concours ne se bousculeront pas au portillon et il faudra donc engager n’importe qui pour remplir les effectifs actuels déjà insuffisants.

Il n’est pas étonnant dans ce contexte où l’on ne cherche à mettre en œuvre ni les moyens, ni les principes pédagogiques adéquats, ni l’exigence intellectuelle nécessaire, que l’école soit en échec et que, de plus en plus, seuls s’en sortent vraiment ceux qui peuvent se payer des cours particuliers (et encore ce recours désormais massif est souvent contreproductif tant il épuise les enfants) ou ceux dont les parents sont capables de leur apprendre ce que l’école ne leur apprend pas. Ainsi, si cette massification savamment sabotée (par démagogie, par refus même de son principe ou encore par simple radinerie) a pu avoir un temps le type d’effet positif que l’on peut résumer aisément en un « C’est mieux que rien », force est de constater que, s’effondrant sur ses bases totalement minées par l’incapacité des politiques à y croire comme à y mettre les moyens, elle ressemble de plus en plus à un échec complet. Sans aller jusqu’au risqué « C’est pire qu’avant », il est quand même inquiétant de constater que ce n’est au moins pas beaucoup mieux, sachant que les gens passent beaucoup plus de temps à l’école qu’ils ne le faisaient par le passé. Constater qu’il existe un tel nombre d’illettrés dans une population où tout le monde va à l’école aussi longtemps est largement plus inquiétant que de le retrouver dans une population qui, il y a un siècle, allait beaucoup moins à l’école. Par ailleurs, dans une société où des formes totalement déconstruites de l’écriture (pour l’essentiel inaptes à toute forme de réflexion construite) sont aussi présentes et où la saturation d’informations demande un esprit critique et des capacités d’analyse de plus en plus grands au citoyen, l’écart est béant entre ce qu’il faudrait pour arriver à un résultat éducatif décent et ce qu’il se passe aujourd’hui.

Il est bien évident qu’à terme la production à la chaîne de citoyens illettrés et incultes, à peine capables de lire un journal lui-même rédigé par des analphabètes, immunise les partis dominants et le Front national à toute prise de conscience par le peuple des flots de propagande médiatique qui asphyxient désormais la démocratie. Que ces politiques éducatives, défaillantes à dessein, se poursuivent encore deux décennies, et l’on pourra certainement se demander comment les citoyens peuvent encore jouer leur rôle politique dans la société.  Ce sera l’occasion pour tous les ennemis de la démocratie qui envahissent déjà les médias aujourd’hui à coup de « seule solution possible » d’essentialiser les classes populaires en expliquant qu’elle sont ontologiquement stupides, quand leur situation ne sera que le résultat d’une faillite éducative construite sur des décennies. Et ils pourront dire alors « Vous voyez bien que les gens ne comprennent rien, laissez-nous faire, la démocratie ça ne marche pas », étape finale de la logique amorcée 30 ans plus tôt avec le « Vous voyez bien que la massification de l’enseignement, ça ne marche pas ». Les héritiers de la République continueront donc leur petit chemin bien protégé au sein d’une oligarchie consolidée par les défaillances de son système éducatif.

Gavroche.

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