France-Allemagne

Journalistes et politiques s’entendent à merveille pour amuser la galerie de grands mots et de petites phrases. Il suffit d’une ou deux prises de position de Claude Bartolone et d’Arnaud Montebourg contre le régime d’austérité imposé par l’Allemagne aux Etats de l’Union européenne – interventions purement verbales et qui visent à dissimuler la démission du gouvernement dans la défense d’un point de vue alternatif en Europe – pour que l’UMP nous ressorte des tiroirs les accusations de germanophobie. Les deux partis qui veulent à tout prix éviter qu’on ne compare la situation économique aux années 1930 s’entendent pour nous rejouer le film des discours politiques de l’époque, bellicistes contre munichois. On préfère toujours jouer sur les pulsions ou les réflexes des gens plutôt que tenter d’expliquer et de justifier la doctrine libérale de son parti. Les Allemands ont raison au moins sur ce point : dans tous les cas, il y a instrumentalisation. De la part de l’UMP, par nostalgie du sarkozysme et détestation du PS qui finit par englober la détestation de leur propre pays. De la part du PS, par lâcheté de ne pas assumer leur responsabilité comme parti de gouvernement ayant de surcroît la majorité au Parlement. De la part du FN, pour qui l’Allemagne ferait un aussi bon bouc émissaire que l’immigré et permettrait de donner à leur programme libéral un vernis national.

Cela étant, plus personne ne croit à un affrontement entre les deux pays sur le terrain de la xénophobie (même Marine Le Pen, critiquée au sein de son parti, a compris que les temps ont changé). Ceux qui veulent le faire croire – en oubliant qu’aux critiques du PS sur la dureté de l’Allemagne répondent les attaques récurrentes de la CDU, le parti au pouvoir en Allemagne, sur le désordre ou le laxisme français – pratiquent donc la stratégie coutumière du libéralisme, refuser catégoriquement toute critique et toute alternative, les discréditer comme populisme ou déraison, et imposer un sens à l’Histoire dans lequel tout écart sera réprimandé. En réalité, un peu de bonne foi suffit pour reconnaître que ni la personne d’Angela Merkel, ni son parti platement conservateur-libéral, ni l’Allemagne ne sont la cible de la critique, mais bien cette logique néolibérale qui impose la même politique à divers endroits du monde et dont l’Allemagne, plus que l’Angleterre, se trouve être le relais conjoncturel (car quand on n’est pas libéral, on croit aux changements dans l’histoire). L’Angleterre n’ayant jamais cru à l’Union européenne pour des raisons, pour le coup, d’ordre nationaliste, et n’ayant par ailleurs guère lieu de parader d’avoir mené les réformes les plus cruellement libérales d’Europe pour se retrouver actuellement plongée dans la crise, l’Allemagne apparaît de façon légitime comme l’actuel représentant commercial de l’entreprise libérale. Non pas, du reste, que la France soit celle qui souffre le plus : son poids historique, institutionnel, économique, démographique lui donne une sécurité privilégiée en Europe – mais elle est d’autant plus légitime à prendre la défense des pays de l’Union européenne sur qui pèse le joug des politiques de rigueur.

Voilà pour la défense ; mais ceux qui portent le fer cherchent parfois à devancer et retourner les accusations qu’on devrait leur porter. Or toutes les accusations de racisme (au sens large) sont-elles infondées ? En ce domaine comme dans d’autres, plutôt que de faire des théories, mieux vaut regarder la politique socio-économique et comprendre à partir de là le sens des discours. Il est aberrant qu’aucune voix ne s’élève quand on entend les démarcations théoriques faites entre « pays du nord » et « pays du sud », « riches » et « pauvres », dont les uns auraient une économie « saine » et les autres des « maux persistants » qui risqueraient d’amener la contagion s’ils ne faisaient pas l’objet d’une cure. Distinction qui rappelle moins la stérile opposition entre hémisphère nord et hémisphère sud que les dangereux clivages de la psychologie des peuples à la fin du XIXe, ressorts des idéologies les plus funestes du XXe siècle. Est-il « rationnel » ou fantasmatique d’imposer une cure d’amaigrissement aux pays dont le revenu est le plus maigre ? On entend pourtant ce type de discours chez certains partis allemands ; ils évoquent ceux de la Ligue du Nord italienne et ne veulent pas « payer pour le sud ». Or quel est le plus grave, que le pays qui souffre de l’oppression économique fasse une critique en règle de la politique du plus fort, ou que le plus fort, non content d’écraser le pays sous la botte invisible du système libéral, se permette de l’insulter en le classant dans les espèces à part, n’étant pas encore suffisamment entrées dans l’Histoire dont la fin est le libéralisme ?

On sait qu’il s’agit toujours au fond d’oppositions entre politiques socio-économiques, et que les raccourcis nationalistes sont des prétextes. Toutefois, un second problème surgit à l’occasion de ces controverses parfaitement légitimes – n’en déplaise au libéralisme qui voudrait endiguer tout conflit à son bénéfice –, c’est la naïveté de regarder l’Europe comme un espace « neutre » où les clivages entre gauche et droite s’effaceraient par magie, où la « raison » universelle dominerait. Cette Europe-là est la pure projection du fantasme libéral : un espace où les technocrates feraient comme bon leur semble sans avoir la fatigante tâche, à intervalles réguliers, de s’en remettre aux suffrages du peuple (on attend qu’un libéral vienne proposer l’abolition des élections, qui entraînent de trop grosses dépenses publiques). Or qu’on le veuille ou non, les traditions nationales, les systèmes de valeurs perdurent, et il serait aberrant qu’un gouvernement de gauche refusant catégoriquement de s’allier avec la droite (rêvons un peu) accepte de pratiquer à l’échelon international la politique dont il ne veut pas sur le plan national. Inversement, si un parti de gauche arrivait en Allemagne, l’UMP cesserait brusquement de chanter les louanges de nos voisins d’outre-Rhin. Angela Merkel le sait très bien, elle qui venait soutenir Nicolas Sarkozy pour assurer à la politique prétendument « supranationale » qu’elle allait bien dans le sens de ses intérêts nationaux.

« La politique est la guerre poursuivie par d’autres moyens ». Il y a deux façons de comprendre cette phrase ; penser naïvement que l’une et l’autre sont la même chose, ou penser que la guerre peut être évitée et remplacée par une solution plus élégante. De toute évidence, personne ne veut ressusciter l’affrontement avec l’Allemagne. La paix en Europe ne dépend pas du libéralisme mais d’une entente diplomatique entre pays démocratiques qui, quoi qu’il advienne de l’Union européenne, perdurera. S’il y a bien un consensus en Europe, c’est sur la paix[i]. Cependant, si la « politique » en question consiste en cette fameuse concurrence libérale, en la volonté d’éliminer l’autre et de faire sauter les régulations assurant de bons rapports de voisinage, qu’on ne s’étonne pas de voir surgir les spectres du passé et qu’on ne croie pas avoir fait beaucoup pour le progrès de l’humanité. En revanche, si l’on change le paradigme, si l’on ne se contente pas d’autres moyens mais qu’on cherche d’autres fins que celle de la discipline, de la rigueur, de la performance, de la raison toute-puissante, alors on pourra non seulement éviter les guerres mais surtout apaiser une méfiance et une hostilité qui, dans l’intervalle, sont légitimes. La différence entre celui qui cherche la paix et celui qui cherche la guerre, c’est que le premier prépare seulement la guerre, tandis que le second la mène déjà sans la dire.

Gauvain

[i] Jean-Louis Bourlanges (ex-UDF) le reconnaissait dans les colonnes du Monde en décembre 2007 : « Ce n’est pas l’Europe qui a fait la paix ; c’est la paix qui a fait l’Europe. » http://www.lemonde.fr/europe/article/2007/12/01/jean-louis-bourlanges-l-europe-fait-semblant_984823_3214.html

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Une réflexion au sujet de « France-Allemagne »

  1. Assez intéressant , mais quand vous écrivez :  » ( on attend qu’ un libéral vienne proposer l’ abolition des élections , qui entraînent de trop grosses dépenses publiques )  » , en réalité l’ aspect comptable même avec humour importe peu . Ils en sont bien au delà : s’ assoir avec délicatesse et élégance style grosse bertha sur le Non en nette majorité démocratique en 2005 et les contorsions épiques des Sarkozy/Merkel aux ordres des Maîtres Troïka d’ empêcher un référendum en Grèce , faisant une conversion magique du libéral – social? Papandréou en ultra – libéral adepte du turbo-capitalisme . Notre Moi-Président actuel se fend d’ un petit voyage au pays de Platon , Aristote, Socrate , et Diogène pour les assurer que la finance ennemie et honni n’ a pas de nom ni de visage un mythe , voire fantasme qui tombe du ciel ou des ténèbres en aveugle Tirésias avec Œdipe sur ses talons d’ Achille ( mais là c’ est trop) , mais pendant ce temps-là : avalez la ciguë après les saignées des Diafoirus.
    Ces réactionnaires n’ ont rien à cirer des élections , tant leur assurance-vie est certaine par tout l’ achat des intox audio et visuel , sondages et autres experts en tous genres, et si la plèbe vote mal , bof pas grave , on revient en force pour un autre traité et les mettre au mitard , à jeun et toujours coupable , montrer du doigt en bouc émissaire : fainéants. Un jour viendra où ils se mettront à table devant une Commission d’ enquête sur le rôle des banques comme M. Condamin – Gerbier. Pierre Gestionnaire de fortune, ancien associé-gérant chez Reyl Private . in Sénat -vidéo.

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