De la négation du rapport de forces en politique

Deux éléments d’actualité pourraient nous permettre de pénétrer au cœur d’un procédé particulièrement bien ficelé visant à écraser toute forme de débat démocratique dans nos sociétés néolibérales, c’est-à-dire la négation des rapports de forces sociaux, et donc des rapports de forces politiques. Il s’agit d’une part de l’idée d’un gouvernement d’ « union nationale », déjà à l’œuvre dans plusieurs pays européens, et qui vient de se construire en Italie, et d’autre part de l’idée selon laquelle il ne faut surtout pas chercher à entrer dans un rapport de forces actif avec l’Allemagne. Ces deux phénomènes sont les deux versants d’un même raisonnement qui illustre parfaitement la définition tronquée de la démocratie qui découle de l’idéologie néolibérale.

Nous pourrions partir d’un récent édito ahurissant du Monde[i] collectionnant les affirmations aberrantes pour défendre à tout prix une position servile vis-à-vis de l’Allemagne, car une telle attitude de carpette correspond parfaitement à la conception de la politique que nous cherchons à dénoncer. Ces tenants du néolibéralisme subi nient intrinsèquement toute existence en amont d’un rapport de forces social. La seule façon de vivre les rapports de forces inhérents à toute forme d’organisation sociale[ii] (quand il arrive qu’un néolibéral admette leur existence) est donc de les vivre passivement, en laissant toujours au capitalisme financier le privilège de la victoire, sous peine d’être dans le cas contraire un agitateur extrémiste susceptible de mettre en danger la paix européenne –et l’esprit d’entreprise-, alors que l’Europe ne plongera pourtant jamais plus vite dans la violence généralisée que par le creusement des inégalités et par la situation de domination des peuples induite par le système néolibéral.

Ces idéologues présupposent donc un état de concorde initial, néolibéral bien entendu, qui implique que l’Etat ne sera ainsi qu’un gestionnaire apte à faire fonctionner la machine. Ainsi, on donne tous les visages les plus repoussants à ceux qui cherchent un tant soit peu à critiquer le système dans lequel s’inscrit le modèle néolibéral, parce qu’ils y décèlent, plutôt qu’une concorde idéalisée fondée sur la dérégulation financière, la très violente affirmation d’un rapport de forces entre le capitalisme financier et les peuples se traduisant par une victoire tellement écrasante du premier que l’état de domination qu’il produit lui permet d’agiter une propagande de tous les instants et de transformer sa victoire politique et économique en victoire culturelle. Face à un tel diagnostic, tous les protecteurs affolés de l’ordre néolibéral se mettent bien en rang et appellent à un « discours responsable » qui doit s’appuyer sur la « négociation apaisée ». Comme si les salariés français avaient acquis les congés payés en faisant quelques courbettes au patronat et en s’excusant d’exister. A qui fait donc le simple constat que la société dans laquelle nous vivons est le résultat de la résolution d’un rapport de forces (qui existe de toute façon) par la domination extrême d’une partie majoritaire de la société par une autre partie largement minoritaire[iii], les tenants du néolibéralisme, bien installés dans cet ordre de faits, soutiendront que c’est ce constat (et plus encore l’opposition à l’ordre établi qui en découle) qui crée le rapport de forces et donc l’instabilité, comme si ceux-ci n’existaient pas en premier lieu.

Il s’agit pourtant justement à travers ce constat de procéder à la réactivation de ce rapport de forces, dont le modèle néolibéral est une modalité de « règlement » par la domination, et de sortir de cet état de domination pour tenter de régler le rapport de forces selon des modalités plus favorables aux peuples. C’est bien cela qui gêne. Le conflit existe de toute façon. Le tout est de savoir comment on le règle, or la classe dominante ne laissera pour rien au monde remettre en question la victoire dont elle est si fière[iv] et se livrera pour cela à tous les subterfuges que nous décrivons ici. Ainsi cette réactivation du rapport de forces se mue sous la plume de journaux comme le Monde en une création ex nihilo de rapports de forces, et par-là même de conflits. C’est alors pour eux l’occasion de délirer abondamment sur les années 1930 et de remettre au goût du jour le bon vieil adage de la bourgeoisie du XIXème siècle « classes laborieuses, classes dangereuses ». On peut décliner ce fait à toutes les échelles : le syndicaliste qui n’est pas prêt à se laisser écraser par la volonté d’enrichissement d’une poignée d’actionnaires qui tient avant tout à sa profitabilité à deux chiffres, un député socialiste se déclarant opposé à l’accord Medef qui détricote complètement le droit du travail français, un homme politique décidé à réellement s’opposer à la politique du parti conservateur allemand, toute personne critiquant l’état actuel de l’Europe avec la volonté d’en construire une autre, et ainsi de suite, toute forme de protestation forte vis-à-vis des structures politiques, sociales et économiques de l’Europe d’aujourd’hui sera accusée de « créer un rapport de forces » (comme s’il n’existait pas déjà). Ceux encore qui avoueraient que ce rapport de forces existe bel et bien, s’ils sont néolibéraux, appelleront surtout à le garder intact, car c’est selon eux la contestation de l’ordre qui mènerait à la guerre, et non le rapport de domination en lui-même, ce qui constitue une véritable farce politique. C’est ce que l’on appelle la paix par la domination, une forme de Pax Romana en quelque sorte. Il y a dans cette idéologie le fantasme impérialiste qui a largement traversé l’histoire selon lequel la domination des peuples par une même caste pouvait aboutir, pour peu qu’elle soit suffisamment verrouillée, à une forme de paix. Jamais cette idée n’a mené à autre chose qu’à un effondrement pur et simple et à la guerre. Bien entendu, dans ces périodes de fantasme impérialiste de la concorde entre des peuples dominés, toute forme de protestation est montrée comme une agitation violente menaçant l’ordre, quand c’est l’ordre lui-même, puisqu’autoritaire, qui contient les germes de la guerre à venir.

Il est légitime dès lors de mettre en avant le versant spécifiquement antidémocratique d’une telle construction idéologique. Dans ce contexte de négation pure et simple des rapports de forces sociaux, on constate que les verrous sont nombreux pour conserver cet état de domination. Toutes les structures de l’oligarchie et de la propagande médiatique, que nous commentons abondamment sur ce blog, sont de fait des éléments essentiels de ce verrouillage. C’est toutefois un ensemble de crispations des partis dominants sur quelques points spécifiques qu’il s’agirait d’examiner dans l’actualité pour illustrer plus concrètement ce processus. Les réactions indignées du Monde ou des ténors du PS et de l’UMP face à l’idée d’assumer activement le rapport de forces avec l’Allemagne sont particulièrement frappantes. Le récent édito du Monde que nous évoquions au début de notre réflexion dépasse tous ses concurrents dans ce domaine. Ce dernier considère que tenir tête à l’Allemagne (ce qui est entre parenthèse l’essence même de la politique internationale, que d’être capable de revendiquer une position contre d’autres pays, n’en déplaise aux « défenseurs de l’Europe », qui la mènent pourtant par leur conservatisme à son effondrement), c’est créer le conflit, selon la ligne absurde que nous avons décrite plus haut. Mais l’hypocrisie va beaucoup plus loin. Le texte ose revendiquer le « débat d’idées » avec l’Allemagne plutôt que la confrontation, comme si le gouvernement conservateur allemand, ayant verrouillé absolument toutes les institutions européennes, et en premier lieu la BCE dont l’asservissement aux intérêts financiers et donc à la politique de la CDU est pudiquement rebaptisé « indépendance », était un tant soit peu disposé à une quelconque négociation. L’Allemagne de Merkel ne discute pas et impose, point à la ligne, en légitimant cette position par une croissance médiocre, l’explosion de la pauvreté, la baisse de l’espérance de vie et une démographie catastrophique, ce qui semble être pour les néolibéraux les signes les plus étincelants de la santé économique (selon cette bonne métaphore médicale qu’ils affectionnent tant).
Notre relation avec l’Allemagne, et donc avec le néolibéralisme européen, puisque les conservateurs y sont au pouvoir, est déjà fondée sur un rapport de domination, résultat du règlement d’un rapport de force en amont que l’UE par les structures de mise en concurrence extrême entre les économies qui la composent a largement hypertrophié, notamment par dumping fiscal – alors qu’on nous présente l’UE de façon totalement mensongère comme un espace de coopération. Vouloir aller contre cette domination, ce n’est pas « créer un conflit » mais légitimement réactiver un rapport de forces qui nous est actuellement défavorable (par capitulation et conversion, car la France a par ailleurs tous les moyens de s’imposer), et qui est largement défavorable au peuple allemand lui-même quand on voit l’évolution de la pauvreté dans ce pays. Il est évident que la revendication d’une confrontation avec l’Allemagne n’a rien à voir avec une confrontation nationale. Il s’agit d’une confrontation avec une idéologie et un gouvernement représentant une ligne politique spécifique. Si Nicolas Sarkozy était au pouvoir en France et qu’une force de progrès social était élue en Europe, nul doute que, bien que français, l’on réclamerait que l’Allemagne joue le rôle que l’on aimerait voir la France jouer aujourd’hui (c’est bien entendu peine perdue avec François Hollande). Les accusations de germanophobie à ce propos sont absurdes.

La domination absolue de la ligne économique des conservateurs allemands en Europe est un fait derrière lequel on se cache soit pour ne pas assumer sa propre politique d’austérité, comme le font Jean-Marc Ayrault et François Hollande qui sont avant tout d’accord avec Merkel avant d’être soi-disant « contraints »[v], ou que l’on choisit, comme le Monde, carrément de nier en faisant croire qu’il peut y avoir un « débat d’idées » avec l’Allemagne. La France a tous les atouts économiques, démographiques et politiques pour faire entendre sa voix face à l’Allemagne et pour changer l’Europe, mais ce ne sera qu’au prix d’une négociation musclée, c’est-à-dire animée par la même violence symbolique dont se sert actuellement le gouvernement allemand pour imposer son point de vue à tous, avec la complicité sans faille de tous les néolibéraux européens. La concorde européenne selon le Monde, c’est donc l’asservissement des peuples à la politique unique néolibérale, et toute velléité des peuples de s’en émanciper serait une violence faite à la paix, alors que le processus de domination, lui, est, comme la situation actuelle le prouve, d’une grande stabilité. Quand le fantasme impérialiste et l’idéal de l’ordre bourgeois se rencontrent…

A l’échelle nationale, deux autres élucubrations sont venues récemment illustrer avec brio ce processus : l’idée absolument antidémocratique d’union nationale et la négociation sur l’ANI. La « négociation entre les partenaires sociaux », qui n’en est pas une, sur l’ANI, présentée à tort comme un accord majoritaire, participe de la même logique. L’affirmation univoque d’une domination du grand patronat sur le salariat par la satisfaction de tous les désirs du premier dans un accord qu’il a lui-même rédigé et fait accepter au mot près à l’Assemblée après un vote bloqué (et donc sans amendement parlementaire) est encore l’acceptation totale d’une domination et toute protestation à cet égard, encore, est considérée comme un vecteur de conflit alors qu’elle est simplement l’expression d’une liberté citoyenne fondamentale. Il est juste de parler de « première » avec cet accord, puisqu’il est la forme la plus aboutie de la dépossession du pouvoir de décision du peuple en matière de droit du travail, que ce soit à l’Assemblée ou dans la négociation syndicale, que l’on ait connu depuis bien longtemps.

Pour ce qui est de l’idée d’un gouvernement d’union nationale, entendons-nous d’office sur la définition. Un gouvernement d’union nationale signifie un gouvernement où le PS et l’UMP gouvernent main dans la main pour mener exactement la même politique qui est actuellement menée, c’est à dire l’application ultime du principe technocratique de la seule politique possible, en excluant du regroupement tout ce qui pourrait être gênant pour l’orthodoxie. C’est donc le gouvernement-d’union-de-tous-ceux-qui-sont-d’accord-avec-le- néolibéralisme-orthodoxe-européen. Celui-ci exclue donc de fait le Front national, dont le modèle totalement néolibéral est toutefois plus national et inspiré d’un modèle reaganien qui ne convient pas tout à fait, uniquement pour des questions de forme, au néolibéralisme « version UE », même si les conséquences économiques et sociales des deux modèles – il suffit de voir l’état de délabrement social des Etats-Unis – sont peu ou prou les mêmes. Le Front de gauche bien entendu n’aura rien à y faire à moins qu’il veuille suivre à la lettre les politiques d’austérité, ce qui n’est pas envisageable. Cette idée farfelue est donc la représentation à l’échelle nationale de la négation du rapport de forces en politique, qui considère que la politique n’est que de la gestion et que, particulièrement en temps de crise, le problème n’est pas de choisir une direction au milieu d’une confrontation réelle des idées, mais de légitimer par toutes les astuces possibles la ligne la plus conservatrice de l‘ordre établi – quoi de mieux pour faire croire qu’il n’y a qu’une seule solution possible que de faire gouverner le pays par ce qui est censé représenter la gauche mais qui ne la représente plus et par la droite, en même temps. Les gouvernements d’union nationale sont typiquement mis en place pendant des conflits comme les guerres mondiales, dont on sait qu’elles sont des contextes de mise entre parenthèses pure et simple de la démocratie.

Doit-on rappeler que dans un état démocratique, la politique implique une opposition entre plusieurs lignes politiques, qui sont logiquement le reflet des rapports de force sociaux inhérents à toute organisation sociale ? Là encore, ce qu’on nous fait passer pour un compromis entre plusieurs forces est en réalité la conversion totale de plusieurs forces politiques à un projet strictement similaire dont le plan d’ensemble est la conservation de l’ordre établi, c’est-à-dire d’un mode de résolution des rapports de forces sociaux en forme de domination du peuple par des intérêts financiers. On se permet en plus de faire passer cet ordre pour un état de paix, sans violence, puisque non seulement l’idéologie qui légitime cette domination a désormais été érigée au rang de science (l’économie orthodoxe), mais en plus parce que toute forme de contestation de cet ordre établi est désormais désigné comme une agitation dangereuse (que ce soit le face à face avec l’Allemagne ou le « coup de balai »). La défaite de la démocratie est évidente dans l’éducation, dans les médias et dans les institutions. Elle l’est désormais aussi sur le plan intellectuel, puisque les formes autoritaires de conservation de l’ordre établi semblent gagner du terrain de jour en jour en travestissant la réalité des rapports de forces sociaux en ordre apaisé qu’il faut à tout prix conserver. Lorsque la démocratie se résume en une acceptation systématique d’un rapport de domination entre les citoyens et en la désignation comme extrémisme dangereux de toute tentative d’agir sur le rapport de forces par la revendication d’un pluralisme actif (c’est à dire assumant d’intervenir dans les rapports de forces sociaux), on peut à juste titre dire qu’elle n’existe plus.

Il est plus que légitime dans ce contexte de parler de « balai ». L’indignation suscitée par cette expression, si banale pourtant, illustre si bien tout ce qui vient d’être développé, qu’elle méritait d’être rappelée. Le verrouillage de plus en plus flagrant de tous les piliers de la démocratie par une idéologie unique et inégalitaire entérinant un rapport de subordination de fait entre les citoyens ne serait pas violent, alors que les exigences pour un renouvellement de cette démocratie en ruine sont en revanche au choix une revendication fasciste ou gauchiste – c’est la même chose, pour la médiacratie. Face à cette oligarchie, adepte de la politique aseptisée qui fait si bon ménage avec l’étouffement de la démocratie, il y a un sacré travail à faire, et chacun peut, son balai à la main, commencer à le faire le 5 mai de Bastille à Nation.

Gavroche.


[ii] Qui aura assez de mauvaise foi pour nier leur existence spécifiquement dans nos sociétés libérales s’il a un minimum de connaissance de l’histoire du capitalisme et de la conquête des droits sociaux par les travailleurs ?

[iii] On peut appliquer cette analyse à l’échelle mondiale par le simple constat que les 1200 milliardaires du monde possèdent à eux seuls plus ou moins 7 ou 8% du PIB mondial.

[iv] Ainsi Warren Buffet, troisième homme le plus riche du monde, déclarait avoir gagné la lutte des classes, et l’on comprend aisément pourquoi il voudrait que cela ne change pas.

[v] Le rapport de domination s’applique certainement au peuple, mais de façon beaucoup moins évidente aux gouvernements, qui sont depuis longtemps acquis à l’austérité et qu’il n’est nul besoin de forcer (mais qui sont élus en promettant de ne pas la faire).

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