La libéral-démocratie

Il suffit de considérer le nombre des intervenants non libéraux, la place qui leur est accordée, le traitement qui leur est réservé dans les journaux pour comprendre que le libéralisme est devenu le dogme de notre société. Aussi l’expression « démocratie libérale » devient-elle de plus en plus absurde à partir du moment où l’adjectif est censé remplacer le substantif et où l’on tolère la démocratie pourvu qu’elle assure la promotion ou la sauvegarde des propositions libérales. Sans vouloir attaquer ce pays en particulier, car ses maux reflètent ceux de l’Europe entière, il y a de quoi rire quand on lit qu’un gouvernement d’union nationale ou de coalition arrive au pouvoir en Italie : coalition des libéraux 1 avec les libéraux 2 et 3 ! A cet égard, ce n’est pas de social-démocratie qu’il faut parler, mais de libéral-démocratie, c’est-à-dire au fond de libéralocratie, dans la mesure où le peuple n’a plus que le rôle consultatif du Parlement sous l’Ancien Régime. Pour la sécurité des « marchés », le peuple se voit sommé de ne pas faire trop de bruit et de souffrir en silence. Tous les moyens sont bons pour l’empêcher d’écrire sa propre histoire : on se précipite pour dire que « ce n’est pas 1789 » ou « ce ne sont pas les années 1930 » ou (à propos de l’affaire Cahuzac) « ce n’est pas le scandale de Panama », moins pour faire oublier le passé au fond que pour faire croire aux gens qu’il n’y a que du présent, qu’aucune structure n’est repérable, et surtout qu’aucun futur différent du présent ne peut être imaginé à partir d’expériences appartenant au passé1.

Dans ce contexte, on peut revenir sur l’ouvrage retentissant de Francis Fukuyama, ce penseur néo-conservateur qui fit couler tant d’encre en 1992 avec La Fin de l’Histoire et le dernier homme (paru à la Free Press ! true story) et qu’on eut le front de présenter comme hégélien : il dessine, au fond, la stratégie de pouvoir adoptée encore aujourd’hui par le libéralisme. Ce n’était certainement pas celle de Hegel ! Pour ce dernier – qui écrit après la Révolution et en en tirant la leçon –, l’Histoire passe au contraire par une série de luttes (voir article suivant) entre des partis, factions ou écoles qui ne triomphent un jour que pour retomber le lendemain, représentant ainsi le dynamisme propre à la pensée et à l’action humaine. Dans ce contexte, la fin des luttes ne peut signifier que la fin, physique ou métaphysique du monde dans lequel nous vivons, et cette fin n’est pensable qu’à titre d’idéal régulateur ou de métaphore de l’entreprise tentée par Hegel de se livrer au résumé de l’histoire universelle. Il avoue lui-même que le penseur, telle la chouette arrivant à la nuit tombée, doit attendre la fin d’une époque pour en dresser l’examen.

Le libéralisme n’a donc rien d’hégélien mais tout d’utopique quand il prétend arrêter le cours de l’histoire, bloquer toute nouveauté possible et simultanément statuer pour l’éternité sur le bien-fondé de son entreprise. En fait de « dernier homme », Hegel reconnaissait aux « héros » de chaque période historique, comme Napoléon, la possibilité de recueillir l’énergie des forces en présence pour créer quelque chose d’inédit dans l’histoire, tandis que le libéralisme ne laisse de marge de « liberté » à l’individu que dans la mesure où il ne vient pas enrayer la machine libérale qui donne son vrai sens à l’histoire collective. Le libéral ne supporte, en ce domaine, aucune « concurrence » et n’a pas d’états d’âme à entraver la libre circulation des idées. Les principes libéraux ne s’appliquent pas à la sauvegarde de la démocratie dont le libéralisme n’a que faire, non qu’il soit incompatible avec elle (il s’en accommode très bien, pourvu qu’il la manœuvre), mais parce que tel n’est pas son problème – d’autant moins que la démocratie, pour ainsi parler, n’est pas sa vraie mère. Peut-être le libéralisme ne craint-il à ce point la référence à 1789 que dans la peur qu’on lui rappelle que lui-même est né en 1776, et qu’Adam Smith, l’homme qui croyait à la « main invisible », est mort le 17 juillet 1790, trois jours après la première commémoration de la prise de la Bastille ?

Ainsi n’importe quel révolutionnaire de l’époque aurait déjà pu dire à propos d’Adam Smith le mot que Keynes prononça… dans les années 1930 : « Tel pragmatique déclaré, qui se croit libre de toute influence théorique, suit en fait aveuglément un économiste défunt »2.

Gauvain

1 Ce qui vaut pour le temps vaut aussi pour l’espace : tout type de démocratie sud-américaine susceptible de fournir un contre-modèle alternatif au nôtre est rejeté d’avance comme ne pouvant pas s’acclimater ou ne correspondant pas aux structures françaises. Bizarre quand on nous somme jour après jour d’adopter le « modèle allemand » !

2 John M. Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, 1936.

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