Le nouvel échiquier politique français ou le bal de la droitisation

Après seulement six mois d’existence de ce blog, l’actualité politique a donné plus d’une fois l’occasion d’être consterné par la tournure des événements. Après un an de présidence de François Hollande, et plus généralement après 30 ans de montée en puissance du néolibéralisme, désormais idéologie dominante et unique des principaux partis politiques européens, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a de quoi faire un bilan désastreux de l’évolution du paysage politique en France.

Là où les médias en tous genres se sont plu à commenter la « conversion »[i] du gouvernement au « socialisme de l’offre » (terme totalement vide de sens, puisqu’une politique de l’offre est le contraire du socialisme) ou le glissement d’une ligne social-démocrate vers une ligne « social-libérale » (concept tout aussi vide de sens, puisque l’on cherche encore à quoi peut ressembler le libéralisme social), il faudrait plutôt parler d’étape finale d’une recomposition de l’échiquier politique amorcée il y a trente ans. Le Parti socialiste, décidé coûte que coûte à se convertir au néolibéralisme en camouflant tant bien que mal cette trahison politique majeure derrière une vision « européenne » de la politique, une Europe subie bien entendu[ii], a fait petit à petit sauter tous les verrous qui pouvaient encore le rattacher à la gauche et il s’est désormais littéralement affranchi de toutes les valeurs qui la définissent. Non qu’il ne partage par-ci par-là quelques gestes qu’il pourrait avoir en commun avec la gauche, essentiellement à travers un spectre très ténu de mesures sociétales (à savoir le mariage pour tous et le droit à l’adoption pour les couples homosexuels, avec une PMA aux oubliettes tout de même), mais il ne lui reste plus rien qui soit constitutif de ce qui définit la gauche sur le plan politique, étant entendu que le sociétal est par excellence le domaine qui peut mettre parfois d’accord des personnalités (vraiment) de gauche et des personnalités de droite [iii].

Il est d’ailleurs intéressant à ce propos de voir jusqu’à quel degré de ridicule l’UMP a poussé son engagement féroce contre le mariage pour tous : embarrassé de voter absolument toutes les réformes sociales et économiques importantes avec le Parti socialiste (traités européens, plan de compétitivité…), qui n’a plus de socialiste que le nom et que l’UMP voit faire « mieux » que lui dans bien des domaines et dans un temps bien plus court, ou embarrassé du moins d’exprimer son soutien aux projets qui n’ont pas encore été soumis au vote (notamment en ce qui concerne l’accord sur la flexibilité de l’emploi), l’UMP avait besoin d’une occasion de se démarquer de son adversaire, après sa défaite en 2012 et le spectacle misérable de ses primaires. Le mariage pour tous était une opportunité en or, puisqu’il ne se trouve pas d’autre thème sur lequel l’UMP soit fondamentalement en désaccord avec le PS. Et encore ce fameux désaccord est-il plus opportuniste qu’autre chose, car il est bien évident que sans le développement artificiel de ce combat, qui a vu par ailleurs s’engouffrer dans la brèche une portion conséquente de l’électorat traditionnel de l’UMP, et notamment les intégristes catholiques[iv], qu’il devient difficile de décevoir, les dirigeants de l’UMP se seraient montrés bien moins farouchement opposés à la chose, et pour certains ne l’auraient peut-être même pas contestée, en témoignent les réactions bien discrètes de ces mêmes dirigeants au tout début du débat, avant qu’ils ne se rendent compte de l’opportunité politique qu’il constituait. Voici ce qu’aura été, du côté du PS comme du côté de l’UMP, le débat sur le mariage gay : une parfaite occasion de détourner une question sociétale[v] pour tenter une ultime différenciation entre deux partis désormais d’accord sur à peu près tout, mais qui veulent être tous deux au pouvoir en même temps, ce qui n’est pas (encore) possible, et qui se retrouvent bien obligés de s’affronter d’une manière ou d’une autre.

Et au milieu, une bonne partie de français indifférents, acceptant l’égalité de droit comme une évidence constitutive des valeurs de la République française, une portion conséquente de militants qui se battaient pour cela depuis des années et que l’on oblige à des mois d’une lutte finale qui n’aurait jamais dû avoir lieu, et le cortège halluciné des intégristes de tous bords[vi], qui ne manquent jamais une occasion de traiter les homosexuels plus bas que terre, ainsi qu’un peuple de droite faisant sa promenade à pancarte [vii], celle qu’il fait une fois par quart de siècle pour prendre l’air en famille. Il suffit de voir l’attitude de mépris absolu des anciens gouvernements de droite face aux référendums et aux manifestations à propos de sujets majeurs influant sur la vie de tous les Français pour mesurer le degré d’hypocrisie contenu dans ces appels effarouchés à une « prise en compte de la rue » dans les bouches de dirigeants UMP qui, quelques années plus tôt, renvoyaient dans leurs chaumières les millions de manifestants protestant contre la réforme des retraites, et pire encore, la majorité de Français s’étant exprimé contre le traité européen. Ce mépris de la parole du peuple, l’UMP l’a pourtant en commun avec le PS, l’un effaçant les référendums sur l’Europe, l’autre n’en convoquant même pas un pour le dernier traité européen, au point que le référendum finit par devenir un gros mot dès que l’on est au pouvoir[viii] – mais l’on reste bien entendu un « fervent démocrate ». Le libéralisme, c’est donc la liberté, mais à condition d’être d’accord avec le capital [ix]. L’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples homosexuels est donc, à n’en pas douter, une mesure qui aurait dû être prise rapidement, sans que cela ne fasse de grande polémique, dans un pays un minimum épris d’égalité des droits, or la bataille pour ces droits élémentaires a engendré au contraire une farce politique de premier ordre, dans le plus pur manque de respect de la minorité qu’il concernait. Espérons que cette diversion politique ne dure pas encore des mois, et que les droits soient enfin acquis, qu’on n’en parle plus, car, derrière, l’échiquier politique tel qu’il s’est recomposé nous réserve le pire.

Quelle est donc cette recomposition ? Elle pourrait se résumer ainsi. A ceux qui s’offensaient face à l’idée que le choix Hollande-Sarkozy fût plus ou moins l’équivalent du choix Chirac-le Pen en 2002, il faudrait rappeler où l’on en est. Le paysage politique français s’est fondamentalement droitisé. Nicolas Sarkozy, qui n’avait plus rien à envier au discours servi par le Front national en termes de xénophobie et de haine des pauvres, et qui avait choisi comme conseiller un homme ouvertement d’extrême-droite, trouve ses plus fervents défenseurs à l’UMP dans des motions comme la Droite forte[x] (menée par un ancien mégrétiste et arrivée première aux récentes élections internes, ce qui montre bien où en est arrivé ce parti), dont le programme est celui d’une extrême-droite violemment xénophobe et ultralibérale qui prend peut-être encore moins de pincettes que le FN, ce dernier cherchant à se donner aujourd’hui des airs fallacieux de respectabilité. Qu’une partie non négligeable des électeurs de l’UMP ne se reconnaissent pas fondamentalement dans ce discours d’extrême droite, on l’imagine aisément (ou du moins on l’espère), mais en ce qui concerne les têtes du parti, le chemin est fait. Et que cela soit largement justifié par l’opportunisme – la xénophobie semble avoir la côte – n’y change rien. L’UMP véhicule aujourd’hui toutes les valeurs de l’extrême droite. C’est le versant le Pen de l’alternative.
Ce n’est pas tout. De l’autre côté, on avait un François Hollande dont le programme, déjà au moment de la présidentielle, était d’un conservatisme économique néolibéral total et dont les seuls éléments qui pouvaient avoir l’air socialistes étaient des mensonges éhontés dont les commentateurs un peu éclairés pouvaient d’ores et déjà dire qu’ils n’étaient qu’un enfumage électoral : la renégociation du traité européen, les simagrées à PSA sur le sauvetage des usines, la taxe à 75%, le refus de la TVA sociale, autant de points immédiatement enterrés une fois élu. Il ne reste plus dans le tas de mesures insipides prônées par le président de la République qu’une politique de rigueur sévère, privilégiant uniquement les grandes entreprises et les actionnaires, abdiquant devant le moindre haussement de sourcil du patronat (les fameux « pigeons »), quand il ne se fait pas écrire carrément ses projets de réforme directement par le MEDEF (l’odieux ANI), dont le PS fréquente désormais l’université d’été, comme si cela ne suffisait pas. Tout cela assorti d’expulsions de Roms en fanfare et d’un ministre de l’Intérieur qui succède dignement à Claude Guéant. Avec un tel tableau, on se demande ce qui manque à François Hollande pour être un président de droite classique, comme l’était Jacques Chirac. La réponse est simple : rien. Il en a absolument tous les attributs, et n’a donc en conséquence aucun des attributs d’un socialiste.

Toutefois, dans ce marasme, c’est avant tout cela qu’il ne faut pas oublier : la gauche existe. La pire des âneries, face à cette indifférenciation radicale du PS et de l’UMP, serait de dire que le clivage gauche-droite n’existe plus, en s’arrêtant, comme le font bien des journalistes, à des étiquettes largement dépassées. Ce clivage est plus que jamais d’actualité et c’est par la transformation du principal parti de la gauche française en un solide parti de droite libérale que l’on veut nous faire croire que la démocratie, c’est le choix entre la droite et l’extrême-droite. Et ces socialistes nous mettent un petit coup de sociétal, comme pouvait le faire la droite giscardienne, pour avoir l’air d’être autre chose qu’une simple machine à soutenir le capital. C’est raté. La gauche existe, avec le Front de gauche, et la généralisation durant ces dernières années de l’expression détournée « gauche de la gauche » à son égard participe parfaitement du mirage médiatique imposé aux consciences des citoyens : pour faire perdurer l’idée que la « gauche » désormais de droite est encore de gauche, on fait passer la gauche pour de l’extrême-gauche. C’est simple et ça marche, du moins pour l’instant. Le détournement est définitivement accompli quand c’est ensuite cette « gauche » pratiquant une pure politique de droite qui accuse la (vraie) gauche de « faire le jeu de »[xi] la droite parce qu’elle critique tout simplement une politique de droite : ils n’en sont pas à une contradiction près. C’est bel et bien le genre de manipulation de vocabulaire [xii] auquel il faudrait mettre fin pour avoir un débat politique digne de ce nom où chacun assume la place qui lui revient, en premier lieu dans les médias dominants dont le soutien sans faille aux intérêts financiers, qui les possèdent largement, n’est plus à prouver[xiii].

Encore faudrait-il se garder de voir dans le Parti socialiste une droite modérée, et c’est ce qui fait encore plus mal. Frédéric Lordon a récemment parfaitement formulé la chose avec l’idée que la différence entre l’UMP et le PS n’est plus tant une question de degré qu’une question de discours : le PS est une « droite complexée »[xiv] et l’UMP, fidèle à sa nature de droite, est la « droite décomplexée ». La différence réside au fond surtout dans une rhétorique xénophobe assumée côté UMP (alors qu’au PS on laisse faire Valls sans rien dire : des expulsions en masse certes, mais pas de « pains au chocolat » dans les discours), assortie d’une haine des pauvres que le PS ne peut se permettre d’afficher. Il faut s’arrêter un instant sur le bilan non pas effectif (il est trop tôt) mais politique du PS pour mesurer l’étendue du désastre social, politique et économique qui s’annonce. Comme toujours, le danger avec le fait d’élire des socialistes de droite, c’est qu’ils peuvent profiter de leur étiquette de gauche pour faire passer des réformes encore pire que la droite en s’attendant à une contestation anesthésiée par ladite étiquette. Et c’est tout à fait ce qu’il s’est produit. Résumons :

–        Le traité européen concocté par Merkel et Sarkozy a été ratifié à la lettre près, et voté avec les voix de la droite, alors qu’il institutionnalise l’austérité, que François Hollande se défend de faire avec toute la mauvaise foi dont il est capable. La justification passe bien entendu par la supposée faiblesse de la France qui ne peut pas négocier, quand l’Allemagne semble-t-il peut imposer tout et n’importe quoi, avec son merveilleux modèle de casse sociale où l’espérance de vie des classes populaires baisse, de même que l’espérance de vie en bonne santé, ce qui justifierait amplement l’exercice de flagellation constant dont la France, qui n’a pas encore totalement abdiqué sur son modèle social, devrait être l’objet en Europe[xv]. François Hollande fait accepter à l’époque cette abdication sans condition avec 120 milliards de fonds de relance en Europe (le fameux « volet croissance »), ce qui est déjà peu, parmi lesquels 60 milliards existaient déjà, et qui ont été intégralement annulés lors de la constitution du budget européen où François Hollande a lui-même proposé une réduction de 60 milliards de l’investissement. Autant dire qu’il s’est moqué du monde, et qu’il y a malheureusement eu des naïfs pour le croire.

–        Il y a aussi les hausses d’impôts qui ne touchent absolument pas que les riches, comme on essaie de nous le faire croire, et qui font timidement monter le taux supérieur de l’impôt sur le revenu à 45%, c’est-à-dire à 3% en dessous du taux en vigueur sous Raffarin, une abdication immédiate face aux « pigeons », sans parler d’une réforme fiscale sur la progressivité de l’impôt promise mais totalement tombée aux oubliettes et d’une taxe à 75%, déjà absurde au départ, qui tombe dans les même abysses de l’oubli, c’est-à-dire, en somme, une poursuite des politiques de laxisme fiscal envers les riches et d’imposition toujours plus massive des classes moyennes et populaires que l’on a vues se développer dans toute l’Europe[xvi]. A cela s’ajoutent les récentes gesticulations sur les paradis fiscaux, alors que le traité de Lisbonne qu’ils ont tant voulu interdit l’harmonisation fiscale européenne, et donc la lutte contre les paradis fiscaux à l’intérieur même de l’Europe. Quand on mise sur l’hypocrisie, apparemment, il faut aller au bout…

–        En revanche, l’augmentation de plusieurs milliards d’euros des recettes de la TVA, qui touche en priorité les classes populaires et moyennes, pour financer un énième cadeau fiscal aux entreprises (particulièrement aux grandes entreprises qui ne payent déjà presque pas d’impôt sur les sociétés du fait de tous les cadeaux précédents) est passée comme une lettre à la Poste, en débitant l’éternel dogme sur la baisse du « coût » du travail sans jamais questionner celui du capital[xvii]. Hollande avait fait semblant de trouver scandaleuse la TVA sociale de Nicolas Sarkozy et il nous la ressert accompagnée de coupes massives dans les dépenses publiques, et cela, comme le reste, est bien entendu voté main dans la main par le PS et l’UMP.

–        On écope aussi d’un coup de grâce de très grande ampleur avec un accord majeur sur la « sécurisation de l’emploi » qui consiste tout simplement en une destruction systématique du droit du travail permettant à toutes les entreprises, parmi de nombreux autres reculs, de contourner les droits fondamentaux des salariés en cas de « difficultés » sans aucune garantie au-delà de deux ans : autrement dit, les entreprises auront le droit d’exploiter les salariés en baissant leur salaire, en modulant leurs horaires autant qu’ils le veulent, pour les jeter deux ans après, sans conséquence. Que madame Parisot, patronne du MEDEF, se félicite de cet « accord historique » devrait mettre la puce à l’oreille des personnes encore un tant soit peu intéressées par les droits des salariés. Le jargon journalistique parlant de « sécurisation de l’emploi » accède encore une fois avec brio au rang de propagande néolibérale absolue, et il en est probablement très fier. Le MEDEF se frotte les mains, les élus UMP voteront, encore, avec les socialistes (ou du moins s’abstiendront pour laisser les centristes faire le boulot à leur place et voter avec les socialistes), ce projet décisif de destruction du droit du travail dont Nicolas Sarkozy n’aurait pas lui-même osé rêver, avec la complicité d’une CFDT prête à toutes les compromissions pour que ses anciens dirigeants gardent leur siège réservé au Siècle*, quand ce n’est pas, comme pour Nicole Notat, carrément la fonction de présidente du club, poste auquel elle a succédé à Denis Kessler, ancien vice-président du MEDEF, afin de dîner une fois par mois avec toute l’oligarchie réunie.

–        Et pour l’année qui vient, on nous annonce pêle-mêle déjà 20 milliards d’euros d’austérité budgétaire supplémentaires (comme tous les trois mois, c’est censé être le dernier ajustement) ou la hausse des durées de cotisations pour les retraites. Ils ont encore le culot, avec tout cela, d’annoncer à terme une inversion de la courbe du chômage qui, dans un tel contexte d’austérité, ne peut bien entendu que s’aggraver, comme c’est le cas partout ailleurs dans le monde quand on applique ces politiques, à moins de le camoufler par des jobs à un euro – solution qui sera certainement envisagée un jour ou l’autre pour faire semblant d’avoir fait baisser le chômage…

Il ne faut pas s’étonner dès lors si les discours du président et des membres du gouvernement deviennent totalement inaudibles, lorsque ces derniers proclament haut et fort qu’ils ne font pas l’austérité quand leur politique est la forme la plus violente qu’elle ait prise dans le pays depuis bien longtemps. Il faut développer alors un art de la manipulation particulièrement abouti pour réussir à faire passer la mixture, et il ne fait aucun doute que les talents de menteur et de manipulateur avérés de Jérôme Cahuzac[xviii] y aient été pour beaucoup dans le choix de l’envoyer, lui, contre Jean-Luc Mélenchon au mois de janvier, à Mots Croisés, car il n’a pas pu utiliser d’autres armes que celles-ci (alors autant les maîtriser avec talent). Même les membres censés être les plus à gauche du gouvernement, et peut-être même surtout eux, débitent une cacophonie inécoutable. Ainsi dans un récent C politique, Arnaud Montebourg n’a pas fait montre de la moindre cohérence, développant quelques idées contre l’austérité, pour la relance, et faisant pourtant une apologie sans faille de la politique d’un gouvernement qui fait exactement le contraire de ce dont il fait pourtant la promotion sur le plan théorique.

Un tel degré de discours mensonger devrait être décortiqué et mis en évidence sur la place publique. L’affaire Cahuzac a été une formidable occasion de pleurer sur les mensonges d’un homme, qui plus est sur ses affaires personnelles, pour faire porter tout le débat à propos du mensonge en politique sur des affaires individuelles et privées, alors que c’est avant tout le caractère systématique du mensonge politique public qui crève désormais les yeux et qui rend impossible tout débat démocratique. On ne peut plus discuter si le parti au pouvoir n’assume même pas dans ses discours sa ligne pourtant absolument claire – n’en déplaise aux commentateurs qui aiment se vautrer dans des paragraphes sans fin à propos du manque de fermeté d’un François Hollande dont les décisions politiques sont pourtant d’une pureté néolibérale absolue et d’une importance considérable pour la société française. C’est au demeurant un problème inhérent à la France, où le système de protection sociale reste tout de même une idée que la majorité de la population semble souhaiter préserver, au moins en partie, si bien que lorsque l’on est de droite, que ce soit à l’UMP ou au PS, on est obligé de faire croire que la politique d’austérité est là pour « préserver le modèle social » de la faillite, quand il s’agit seulement de l’application de la volonté des marchés dont la destruction de la protection sociale, telle qu’elle s’est faite aux Etats-Unis, en Angleterre ou en Allemagne, est le rêve ultime. Si ces gouvernements voulaient vraiment sauver le modèle social de sa soi-disant inéluctable faillite, en plus d’arrêter de mener des politiques qui entretiennent un chômage de masse à cause duquel les comptes publics ne peuvent pas ne pas être en déficit (du moins dans un pays qui se soucie encore de la survie de ses citoyens), ils iraient chercher du côté des 70 milliards d’euros de niches fiscales dont l’efficacité économique a été contestée par la cours de comptes ou du côté des 50 à 80 milliards d’euros de fraude fiscale. On peut aussi y ajouter les marges extrêmes que l’on pourrait mobiliser par l’augmentation de l’impôt sur les hauts revenus, le capital et les grandes entreprises, puisqu’ils n’ont fait que baisser depuis trente ans, même si les deux premières sommes évoquées sont toutefois déjà largement suffisantes pour combler deux ou trois fois le trou de la sécurité sociale, le régime des retraites et je ne sais quoi encore.

Il est donc plus difficile de parler dans ce cas de droite modérée. Une telle action, en seulement un an, n’a absolument rien de modéré et correspond à l’application la plus orthodoxe du dogme néolibéral, parfois à des degrés que la droite traditionnelle elle-même n’avait pas réussi à atteindre. Et il leur faut d’autant plus ruser que les calculs « scientifiques » qui fondent le socle intellectuel des politiques d’austérité tombent comme des mouches, encore récemment avec l’affaire du calcul totalement faux à l’origine de la « règle sur le seuil des 90% de dette »[xix], ce qui met bien dans l’embarras les tenants de ce dogme si féru de raison[xx] et de conscience du « réel ». Le PS est donc bien la droite « complexée », celle qui mène une violente politique de droite, mais qui sait que son électorat est quand même plutôt de gauche et qui doit donc mentir à chaque instant pour ne pas perdre trop d’électeurs (ce qui ne manquera pas d’arriver malgré tout). Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Au-delà de la conversion en amont, depuis plusieurs décennies, à l’idéologie néolibérale, qui est désormais la référence unique à la fois du PS et de l’UMP, et que l’on cherche à faire passer pour un parangon de modernité[xxi], alors qu’elle est la réactualisation d’une idéologie du XVIIIème siècle (dont le corollaire évident est la mise au ban du marxisme de la pensée économique et politique[xxii]), il y a surtout, comme au sein de toute caste politique dans une oligarchie[xxiii], la volonté, ou plutôt le désir, d’être au pouvoir. Et comment mieux y arriver, dans des institutions qui verrouillent le bipartisme[xxiv], où tous les médias dominants sont dans les mains des intérêts financiers et où une propagande de tous les instants pousse donc les citoyens au conservatisme, par une rhétorique léchée de la peur soutenue par des hordes d’économistes censés représenter la sacro-sainte technicité du discours[xxv], quand ce n’est pas la pauvreté extrême qui écarte les citoyens de tout réseau de solidarité voire même de la vie démocratique, quoi de mieux donc que de mener exactement la politique correspondant à l’idéologie dominante prônée sans arrêt par toute une propagande médiatique qui prend désormais des airs de superstition religieuse tant son dogmatisme crève les yeux[xxvi] ? Le corollaire de cette mascarade politique où le mensonge et la manipulation des faits et des concepts sont devenus l’alpha et l’oméga de l’expression politique des partis dominants est bien entendu le degré avancé de sclérose de l’ensemble de nos institutions démocratiques, ce qui explique amplement pourquoi le projet de VIème République ne trouve aucun écho dans ces mêmes partis, qui sont trop heureux de pouvoir se succéder régulièrement au pouvoir.

Dans ce marasme de manipulation médiatique, il n’est pas étonnant non plus que le FN, parti ultralibéral s’il en est, depuis toujours champion dans la catégorie du mensonge en politique, surfe allègrement sur cette défiance vis-à-vis du libéralisme dans une opinion qui commence, malgré tout, à se rendre compte qu’il y a quelque chose qui cloche à ce niveau-là. La comédie atteint alors son point d’orgue : ainsi Gilbert Collard parlant de « l’héritage du mouvement ouvrier » dans un Mots Croisés, ou un Florian Philippot traité de soviétique par un élu UMP dans une autre édition de cette émission sont autant d’anecdotes qui nous offrent de grands moments d’hilarité. Le Front national, dans cette cacophonie, est le prototype même du parti voulant se faire passer pour contestataire quand il soutient toutes les structures de l’ordre néolibéral[xxvii] et donc le parti qui pousse le plus loin la logique de camouflage, au point de vouloir paraître « socialement de gauche » (alors que son programme ne contient littéralement rien sur le plan social propre à se rapprocher un tant soit peu de cette définition et qu’il contient en revanche tout ce qu’il faut pour que la finance continue de dicter sa loi) et de droite en termes de sécurité et d’immigration (sur ce point, c’est très clair…). Il court donc désormais après les références aux ouvriers pour se donner cette contenance illusoire propre à subjuguer les mémoires courtes et ceux qui n’ont pas lu son programme. A ce propos d’ailleurs, la mesure visant à annuler toutes les conventions fiscales avec les paradis fiscaux[xxviii] (c’est-à-dire l’outil principal de lutte contre l’évasion fiscale puisque ces conventions sont le seul moyen légal d’obtenir systématiquement les informations nécessaires à la lutte contre la fraude) dans le paragraphe « simplification fiscale » du programme du FN, prend aujourd’hui une saveur toute particulière et démontre bien où sont les intérêts qu’ils défendent.

Cet échiquier politique, ultradroitisé, s’est donc transformé en énorme mensonge systématisé, chacun voulant par opportunisme se faire passer pour ce qu’il n’est pas, et cela surtout dans le but de faire croire qu’un clivage gauche-droite existe encore entre le PS et l’UMP[xxix], ce qui n’est bel et bien plus le cas. Le clivage existe entre la gauche et la droite, mais la ligne de partage n’est plus la même. La manipulation va d’ailleurs bien au-delà, on l’a vu avec la désignation de l’accord sur l’emploi dit de « sécurisation » quand c’est tout le contraire, mais on peut le voir encore dans l’extraordinaire mise en scène de la « haine des riches »[xxx] dont les médias sont les champions, allant jusqu’à faire des conséquences de l’affaire Cahuzac une menace pour la présence des riches à l’Assemblée, dont la surreprésentation est oubliée au profit d’une soi-disant « stigmatisation » fantasmée de la richesse[xxxi]. La défense de classe[xxxii] irradie d’ailleurs dans toutes les affaires de ce genre[xxxiii] et transcende l’appartenance à l’un des deux partis dominants. Il suffit de voir combien l’« opposition » a longtemps été tendre avec Jérôme Cahuzac. Tous les moyens sont bons pour défendre l’ordre établi. On se rend d’ailleurs compte de la crise manifeste de la représentation démocratique, faite à coup de manipulations de ce genre[xxxiv], de survalorisation médiatique du Front national ou encore de vote utile, quand on considère, une fois acceptée cette analyse, que 85% des suffrages exprimés aux dernières présidentielles se sont donc portés sur des candidats de droite dès le premier tour, alors qu’il semble encore évident qu’il y a plus que 15% d’électeurs de gauche en France.

Le fossé entre la réalité de l’échiquier politique et les étiquettes depuis longtemps dépassées qui continuent d’avoir cours dans les analyses de la majorité des commentateurs politiques est entre autres choses l’un des obstacles majeurs à la reconstitution d’un débat démocratique digne de ce nom. Il faudrait déjà que les politiques d’austérité soient appelées par leur nom, que les partis de droite soient enfin considérés comme tels, et que l’aspect totalement libéral et conservateur du Front national soit enfin remis en évidence, pour que les citoyens soient mis en face des termes exacts du débat, dans lequel ils peuvent bien entendu faire le choix qui leur convient. Au lieu de cela, toute la clique médiatique se réfugie dès que le moindre écart est détecté avec l’orthodoxie néolibérale dans le refuge des imbéciles que constitue le terme de populisme, qui permet en plus de mettre dans le même sac gauche et extrême-droite, dans un exercice de confusion volontaire des programmes politiques qui a de quoi révolter tant les deux forces politiques sont antithétiques. Et on entend pourtant de nombreux commentateurs se plaindre de la défiance des Français vis-à-vis des hommes politiques, et l’on aimerait d’ailleurs savoir ce qu’il en est de leur rapport aux médias, sujet étonnamment peu traité par les instituts de sondage et les médias eux-mêmes- on se demande pourquoi. Après toute cette mascarade, est-il encore besoin de chercher la raison d’un tel désaveu ? La réponse semble claire…

Gavroche.


* Club privé dont l’entrée se fait par cooptation et où les représentants des grands médias, des grands intérêts financiers et des hautes sphères du monde politique se réunissent une fois par mois dans une parfaite démonstration de sociabilité oligarchique.

[i] https://contratsocial.wordpress.com/2012/11/14/le-tournant-fantasme/

3 réflexions au sujet de « Le nouvel échiquier politique français ou le bal de la droitisation »

  1. Je me permet d’ajouter que cette « droitisation du PS » (bien qu’il était vachement à droite depuis vachement longtemps) laisse pantoise l’UMP qui perd les pédale et plutôt que de d’appuyer, de cette volonté commune de détruire le droit du travail, l’ANI, ils le retardent en le soumettant au conseil constitutionnel. Il vrai que leur saisine n’essaie pas d’empêcher la destruction du code du travail et qu’il ne concerne que la manière dons les assurances ou les mutuelles vont se partager le gâteau.
    Evidemment, le texte passera, évidemment le droit du travail sera écrasé. Mais pendant quelques journées pluvieuses de juin l’UMP se sera opposée à l’ANI. Mai qui le Medef paie-t-il?
    Ce faisant, les prud’hommes doivent être engorgés des demandes de dernières minutes pour passer avant l’orage.

    • Vous avez raison, l’UMP perd les pédales de se voir à ce point concurrencée sur son terrain, Je verrais dans ces pseudo-oppositions toutefois une posture très politicienne. D’une part, l’UMP s’abstient et laisse le centre voter pour, de sorte que la loi passe tout en laissant l’opportunité de revendiquer une forme de contestation, et d’autre part ces petites résistances sont purement formelles et dans la même logique. Le PS et l’UMP veulent tous deux être au pouvoir (mais ne peuvent y être en même temps) et, même s’ils sont d’accord sur le fond de la politique économique, ils doivent simuler une opposition formelle (à défaut d’avoir une opposition de fond) pour mobiliser les électorats lors des élections. Tout cela fait à mon avis partie de ce cirque. Le Medef lui sait très bien que ces petits jeux d’opposition formels ne touche en rien au fond et peut dormir sur ses deux oreilles, en sachant que quel que soit le vainqueur, ses intérêts sont sauvegardés.

      • Malgré cette posture obligée d’opposition, on peut aussi voir 2 visions opposées.
        Le PS roulant à fond pour le MEDEF (tous les deux veulent que les branches décident) tandis qu’une partie de des « autres patrons » et de certains hommes politique de droite préfère des accord d’entreprises.
        J’y vois un affrontement entre le nouveau modèle extralibéral PS-centre-medef et le modèle grandpère, avec la mutuelle local, un poil chétienne sur les bords, et ou on pouvait placer fiston ou fistonnette, et où l’on se retrouvait chaque année en AG. C’était le bon temps…
        Dans tous les cas, ces opposés se retrouve pour mettre sur la gueule du salariat.

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