Maudit référendum !

Depuis quelques années, on repère en France – et plus largement en Europe – une tendance inquiétante au déni de démocratie. On tend de plus en plus à considérer que les consultations populaires servent à entériner un projet et ne sauraient laisser libre choix au citoyen éclairé de se déclarer en faveur ou en défaveur du projet. A ce titre, une même structure de refoulement de la démocratie peut être observée entre les lectures respectives du référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen et du référendum de 2013 sur la fusion de la région Alsace et des deux départements qui la constituent. Structure qui passe par deux phases, repose sur deux groupes de pression : en amont, les spécialistes qui conçoivent le projet en solitaire ; en aval, les organes chargés de promouvoir le projet et de coller un zéro aux élèves citoyens qui n’auraient pas respecté la consigne de vote. On aura reconnu dans le premier groupe ceux qu’on appelle les technocrates ; on ne parle pas assez (parce qu’eux-mêmes sont les dépositaires de la parole et n’ont aucune envie de la rendre) du second groupe, dont le rôle est de faire passer ceux qui ne sont pas de leur avis pour des abrutis, des arriérés ou des privilégiés. 

L’un des nerfs de leur argumentation, dont la naïveté apparente cache un profond mépris imbu d’idéologie, c’est que les électeurs qui répondent oui font un choix « rationnel », tandis que ceux qui répondent non auraient été guidés par des « peurs » et toutes sortes d’affects. Or il est facile de voir dans cette vision manichéenne – que favorise la structure du référendum – l’affect par excellence, l’orgueil d’avoir raison, ou plutôt l’orgueil d’avoir la raison de son côté. Il est aussi facile de sentir la peur que suscite le non chez les partisans du oui. Les réactions de ces derniers sont sidérantes : les uns, plongés dans le passé, regrettent d’avoir posé la question ; les autres, tournés vers l’avenir mais inspirés par le spectre de Nicolas Sarkozy, cherchent déjà comment ne pas tenir compte du vote ; les derniers, vivant dans le présent, jettent leurs insultes au peuple, non sans donner du « nos amis alsaciens », « on leur offre une chance historique » et autres scélératesses de langage.

A vrai dire, ce n’est peut-être pas là le propre du référendum ; ou plutôt, le référendum exhibe, par sa structure binaire, une attitude plus générale à l’égard de ceux qu’on repousse aux « extrêmes », aux marges de la société. Le mépris envers les nouveaux électeurs du Front national, depuis une dizaine d’années, fait rage dans les journaux, et favorise la montée de ce parti en donnant une apparence de vérité à la posture de victime dont il se réclame. Le mépris envers les électeurs du Front de gauche, depuis la montée de ce dernier à la dernière campagne présidentielle, est venu le conforter. Par un trait de narcissisme typique de l’idéologie, les grands organes de presse, par la voix de journalistes, d’experts, d’élus soigneusement choisis, ont même confondu leurs propres sentiments et les deux partis : puisqu’ils manifestaient le même mépris à leur égard, ils en ont déduit que ces deux partis étaient les mêmes ! On a pourtant autant de raisons de voter non que de voter oui, et il est bien naïf, là encore, de penser que le monde étant séparé en deux, on ne saurait le séparer en trois ou quatre.

Aussi s’en donne-t-on à cœur joie à l’occasion des référendums (plutôt qu’aux élections, où il est manifeste que les deux partis ont des programmes opposés) car on peut sous le terme « non » ou « nonistes » donner à sa haine un objet unique. Jusque-là, on n’osait généralement pas mettre dans le même camp les abstentionnistes, de peur de les irriter, et parce qu’on préfère les gens qui se taisent à ceux qui disent non ; mais le réveil a été brutal en Alsace où l’on s’est aperçu que l’abstention suffisait à elle seule à frapper de stérilité l’alternative du oui et du non. Comble d’infortune ! quand on voit sa politique désavouée par les abstentionnistes, on ne peut même plus mettre cette humiliation sur le compte  – sur l’ardoise à crédit  – du « populisme ».

Quand on écoute les interprétations du non dans les médias, on est frappé de la pauvreté des réponses. La plupart incriminent les agents de la fonction publique, comme s’ils représentaient la moitié des électeurs ou des abstentionnistes. D’autres s’attaquent aux deux partis opposés au projet, pourtant largement minoritaires à eux deux, signe que beaucoup d’électeurs n’avaient pas besoin qu’on leur donne des consignes pour se décider en connaissance de cause. D’autres encore pensent qu’on n’avait pas assez fait de « pédagogie », comme en ces temps chéris retracés par Tocqueville où les aristocrates expliquaient au bon peuple pour qui voter (à croire que le libéralisme n’est pas fait pour le XXIe siècle). La météo permet à d’autres de dénoncer la pluie ou le beau temps, ces alliés objectifs du non qui forcent les abstentionnistes à s’abstenir ! On ne s’avise pas que tout le monde est prêt sur le papier à ce que l’Etat fasse moins de dépenses, mais que personne n’est prêt à dépenser plus pour que l’Etat dépense moins. Celui qui voit La Poste déménager à cinquante kilomètres de chez lui ne sera pas ravi de prendre sa voiture et de payer en essence les « économies » que ferait hypothétiquement la collectivité locale.

Seulement, écouter le bruit du monde au lieu de projeter sa vision du monde (voir article précédent) sur un écran rempli de chiffres, c’est ce qu’est incapable de faire l’idéologie. C’est comme dans le film de Michael Moore, Bowling for Columbine, où chacun y va de sa petite théorie pour expliquer la tuerie dans une école des Etats-Unis, et où il faut attendre la moitié du film et maintes interventions d’experts pour entendre un chanteur de rock, maudit par l’establishment, répondre à la question de ce qu’il faut dire aux enfants : « I wouldn’t say a single word to them. I would listen to what they have to say, and that’s what no one did. »

Tant et si bien que le « camp du non », s’il existait ailleurs que dans l’esprit dogmatique des journalistes, aurait de beaux jours devant lui : il peut bien avancer au grand jour et croître encore en nombre, toujours il sera minoré et interprété comme le côté obscur de la force qui fait droit. Si l’on voulait le grossir encore, on ne procéderait pas autrement… Mais la conduite irrationnelle est le privilège des gens qui sont convaincus d’avoir raison.

Gauvain

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5 réflexions au sujet de « Maudit référendum ! »

    • Merci, je partage tout à fait votre scepticisme (pour ne pas dire plus) devant des expressions comme « Europe des peuples ». On est abreuvé de phrases toutes faites de ce genre. Les techniciens ne font plus seulement de la technique, ils font maintenant la théorie.

  1. Ping : Le nouvel échiquier politique français ou le bal de la droitisation | Contrat social

  2. C’est fou ce qu’on rate en consultant les sites d’information conventionnels ! J’aime beaucoup votre article et j’approuve votre façon de voir les choses. Ça me fait penser à Noam Chomsky qui, dans un documentaire sur son livre « Manufacturing consent : the political economy of the mass media » (co-écrit avec un certain Edward Herman, économiste et analyste des médias), met en avant le caractère dualiste de la démocratie : d’un côté, il y a le régime politique où la voix est donnée au peuple sans équivoque — en somme, vox populi, vox dei ; de l’autre, une façade légitimant l’exercice du pouvoir par une minorité. Selon la dernière vision, on fait en effet de la « pédagogie » au petit peuple pour qu’il vote correctement et on évite qu’il ne dérive trop de la pensée unique établie par le pouvoir — notamment à l’aide des médias. J’ai bien peur que ce soit le cas chez nous aussi ; et comme dit Hume, l’habitude est si puissante qu’elle finit même par se cacher à notre jugement.

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