Le martyre des riches

Alors que l’affaire Cahuzac bat son plein, la médiacratie redouble d’efforts pour défendre avec une ferveur inégalée le pilier de toute société qui a compris quelles étaient les bonnes valeurs, c’est-à-dire « les riches ». La défense de classe de l’oligarchie nous avait déjà abreuvés de cris affolés appelant à la contre-révolution contre le 1789 anti-riches qu’elle avait cru voir dans la simple critique de l’évasion fiscale (notamment au moment de l’exil fiscal de Gérard Depardieu). Celle-ci prend cette fois une plus grande diversité de formes et atteint à cet égard un certain paroxysme.

Il y a d’abord ce cher Jérôme Cahuzac qui avait démontré au mois de janvier à quel point il était bon menteur, lors de son débat avec Jean-Luc Mélenchon, durant lequel la manipulation des faits et des chiffres sous couvert de technicité avait été son arme argumentative systématique. Le parti socialiste, incapable d’assumer sa politique de rigueur autrement qu’en brandissant le mensonge éhonté qu’il n’en applique pas une, était bien obligé de s’en remettre au talent de Jérôme Cahuzac en la matière. Il n’a toutefois jamais pu croire qu’un tel personnage ait pu lui mentir à lui. Quelle douce naïveté ! Admettons même que cette naïveté soit sincère, il y a tout le reste. Les pontes du parti socialiste actuellement au gouvernement et l’actuel président de la République ne pouvaient pas ne pas savoir, non pas que Jérôme Cahuzac avait un compte en Suisse, mais qu’il trainait avec des magouilleurs du GUD, et plus encore qu’il avait dans les années 1990 travaillé en complet conflit d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique après avoir occupé un poste au ministère de la santé, situation qui n’est pas illégale que du fait d’un grave dysfonctionnement des institutions et qui ne peut être motivée que par un évident appât du gain. On voit ces responsables socialistes pleurer à chaudes larmes et parler de trahison alors qu’ils savaient très bien à qui ils avaient affaire. L’illégal ne devrait pas constituer l’unique seuil de ce qui est politiquement disqualifiant, surtout quand l’on sait à quel point la législation est insuffisante en terme de conflit d’intérêt et de fraude fiscale.

Mais ce n’est pas tout. Avec l’agitation puritaine qui anime donc depuis cette affaire le journalisme de haut vol, si près des intérêts de la caste politique dominante qu’il lui a fallu les aveux de l’accusé au bout de quatre mois pour arrêter enfin de traiter plus bas que terre des journalistes qui, eux, faisaient leur travail, on nous dit à présent qu’il faut de la « transparence », comme on dirait à un cancéreux en phase terminale de prendre du doliprane. Mais attention, du doliprane 500, pas du 1000, ce serait un peu fort autrement. Ainsi, la transparence oui, mais pas trop non plus, parce que la « haine du riche » est si outrancière en France que la publication des patrimoines pourrait mener à une mise au banc encore plus systématique desdits riches de la représentation électorale. Dès lors, l’escroquerie intellectuelle est complètement aboutie. Il faut avoir une immense confiance dans l’effet anesthésiant de la propagande médiatique contemporaine pour oser répéter à tout va de telles perles. Les riches étaient haïs et donc brimés (!), c’était déjà très fort, désormais ces pauvres petits êtres sont même les exclus de la démocratie. Si l’on ne trouve pas une pléthore d’ultra-riches à l’Assemblée et au Sénat (encore heureux), même s’il y en quand même, comme monsieur Dassault, dont la fortune personnelle est estimée à environ 10 milliards de dollars, il y en a bien suffisamment pour les voir représentés largement à hauteur du pourcentage infime de la population qu’ils constituent. On trouve en revanche au Sénat ou à l’Assemblée ce qu’il faut de chefs d’entreprises peu soupçonnés de vivre sous des ponts, d’avocats d’affaire, et on en passe. Il serait intéressant de savoir combien d’élus parlementaires payent l’ISF (quand ils déclarent leur patrimoine) et de comparer le chiffre au pourcentage de citoyens payant l’ISF dans la population française. On aurait certainement une image frappante de l’ostracisme qui frappe les fortunés au sein de l’Assemblée et des gouvernements. Non seulement ces derniers sont surreprésentés en politique, mais s’il y en a qui sont littéralement disqualifiés pour la carrière politique, en revanche, ce sont bien les pauvres. Il y a tout simplement aucun ouvrier à l’assemblée et il faudra que l’on nous trouve les élus qui touchaient un smic avant d’accéder à un mandat de député. Le compte est facile à réaliser.

Rien n’arrête donc la défense de classe en marche, si sûre de la force de sa propre propagande qu’elle peut désormais se permettre de dire littéralement n’importe quoi sans avoir à craindre sur un plateau de télévision la moindre réaction à l’ineptie proférée. Le hochement de tête entendu, devenu désormais la seule forme acceptée de débat démocratique, fait les beaux jours du néolibéralisme, qui a désormais prouvé qu’il était intrinsèquement contraire à toute idée démocratique. Encore une fois, les écrits de Rousseau seraient une bonne lecture pour tous ces exaltés de la richesse, car on y trouve la démonstration simple déjà évoquée à plusieurs reprises sur ce blog : lorsque des individus atteignent un seuil de richesse gigantesque qui creuse des inégalités aussi flagrantes, les rapports de force au sein de l’Etat sont suffisamment disproportionnés entre dominants et dominés pour que toute démocratie soit automatiquement disqualifiée d’elle-même, quand bien même ses institutions persistent, comme un mirage servant de paravent à la classe dominante. Quand un Bernard Arnault possède une fortune allant selon les méthodes de calcul de 20 à 30 milliards d’euros, soit presque à lui seul la totalité du rendement de l’impôt sur les sociétés annuel payé par toutes les entreprises de France, ou encore deux millions cinq cent mille ans de smic, comment peut-on s’attendre à ce qu’il existe encore une quelconque exigence démocratique ? Le démocrate ne hait pas les riches, il est juste conscient qu’un tel degré de richesse ne devrait pas exister. Tout simplement.

Gavroche.

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