La vision du monde libérale

La « vision du monde » propre à l’idéologie n’a rien à voir avec la perception (la vue) relative que chacun a du monde : au contraire, la vision du monde est absolue, abstraite, immuable, elle ne veut pas reconnaître la relativité des circonstances et du temps, de sorte qu’elle se réduit à une « image du monde », interposée précisément pour éviter de voir de quoi est fait le monde. Dans un texte remarquable, Freud définit la vision du monde (Weltanschauung) comme une « construction intellectuelle qui résout de façon unitaire tous les problèmes de notre existence à partir d’une hypothèse commandant tout, dans laquelle, par conséquent, aucune question ne reste ouverte et où tout ce qui retient notre intérêt trouve sa place déterminée »[i]. En somme, une vision qui s’apparente à une hallucination, tant sous forme positive (voir ce qui n’existe pas) que sous forme négative (ne pas voir ce qui existe).

L’idéologie libérale refuse ainsi toute possibilité de changement dans l’histoire. A l’en croire, non seulement le monde est comme il est, mais il restera toujours le même. Dommage que les hommes ne vivent pas plusieurs siècles : un aristocrate de 1775 qui aurait assisté cent ans plus tard à l’établissement de la république pourrait révéler aux doctrinaires du libéralisme que le monde n’est pas figé et que celui de demain ne ressemblera en rien à celui d’hier, pour le meilleur ou pour le pire : ni la forme républicaine, ni l’espace européen, ni la monnaie unique, ni la Bourse, rien n’est assuré de demeurer éternellement, tout dépend de la volonté collective de faire vivre ou mourir le système de conventions qu’elle a établies. A plus forte raison la conception que se font les libéraux de la démocratie, les institutions qu’ils révèrent (des agences de notation au FMI) n’ont d’autre pouvoir que celui qu’on leur reconnaît. Le doctrinaire libéral est quelqu’un qui a le doigt collé sur une touche de la télécommande et qui vous jure sur ses grands dieux (les « marchés ») qu’on ne peut pas changer de chaîne.

Au XXe siècle, le totalitarisme était une « vision du monde » qui reposait sur la capacité à rendre raison de tout et à donner tout pouvoir à l’Etat. Au XXIe siècle, le néo-libéralisme renverse les termes en énonçant que « l’Etat est le problème » (n’en doutons pas, cette antienne des républicains aux Etats-Unis arrivera bientôt en France, avec le retard habituel, sous cette forme radicale) : il ne fait que décalquer les erreurs sur une nouvelle page de l’histoire[ii]. On y discerne la même prétention à rendre raison de tout, et l’on sent bien que la volonté de détruire les manifestations visibles de l’Etat ne signifie en aucun cas remettre aux individus les manettes d’un pouvoir politique qu’on voudrait concentré dans les mains de technocrates. Croire que, sans l’Etat, disparaîtraient les rapports de pouvoir, c’est l’illusion de l’anarchisme et la duperie du libéralisme, lequel sait parfaitement que l’Etat est plutôt le dernier rempart contre son pouvoir, le dernier cadre législatif contre les lois de la jungle du marché.

La « vision du monde » isole une partie du monde comme honteuse, par exemple les manifestations physiques, matérielles, affectives, et affirme qu’on ne saurait la voir, alors même qu’il s’agit de sa propre honte. Dans la pédagogie qu’elle impose, ces ornières destinées à faire voir le monde tel qu’il n’est pas, tout est réduit à des chiffres, plus maniables encore que des mots, moins signifiants encore que des images : 75 % (la taxe), 3 % (le déficit), 10 % (le chômage)… autant de chiffres qui doivent être immédiatement « visibles » plutôt que lisibles, et dispensent que l’on ait une pensée du monde. Or il faut savoir ce qu’est un chiffre : ce n’est pas seulement un numéro mais un code de convention. Aussi tout chiffre exige d’être décodé, démystifié, tout chiffre implique déchiffrement.

Malheureusement, on ne discute pas l’origine ni les modalités de chiffrage dans les articles des journaux traditionnels, de même qu’on n’explique pas les critères du classement de Shangaï pour les universités. Une armée de graphiques vient donner un cachet scientifique aux articles, sans que jamais on ne discute la légitimité de cette science. La majuscule n’y fait rien : c’est toujours la « vision » du Monde. Le journal traditionnel n’est pas là pour douter ni pour apprendre à douter ; il transmet un catéchisme rebaptisé pédagogie, plus pervers que l’ancien en ce qu’il n’avoue pas reposer sur la foi. Par cette pédagogie, on nous apprend à croire à la rationalité d’un système, jamais à raisonner sur le système.

Prenons par exemple le taux de chômage à 10 %. Passons sur le fait que la situation réelle ne semble guère préoccuper les libéraux, puisque l’augmentation absolue (en nombre d’années sur la vie) et relative (en nombre d’heures par semaine) de la durée du travail qu’ils préconisent serait le plus sûr moyen de freiner l’embauche. Ce chiffre donc ne signifie rien, outre qu’on peut en contester les critères, la fiabilité, etc., parce que le premier imbécile venu pourrait très bien le faire passer à 5 % en deux semaines : il suffit pour cela de créer, comme en Allemagne, du travail partiel, et comme par magie il diminuera. Evidemment, cette expression « travail partiel » serait à ajouter à notre lexique et à expliciter en « chômage partiel » ; mais on voit que le taux est un indicateur parfaitement subjectif, d’autant plus que la mode actuelle est de le comparer au taux allemand sans voir la différence de chiffrage – réalité moins fixe mais bien plus profonde que l’hallucination du chiffre.

Gauvain

[i] Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, « Sur une vision du monde ».

[ii] Il ne s’agit pas ici de rapprocher le fascisme, forme transitoire et périmée de totalitarisme, du libéralisme. On ne revient pas en arrière. Mais le totalitarisme comme structure formelle est lié au pouvoir de l’Etat et à un cadre de pensée moderne et demeure une option possible : il est toujours né d’un régime démocratique et n’en constitue donc pas l’antithèse mais une excrétion possible. Et lui aussi, il évolue.

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