Le Monde de la finance

On lisait récemment dans le Monde cette phrase délicieuse à propos de la situation du Portugal, dont nous parlions déjà dans ce blog il y a quelques mois[i] : « Le gouvernement de centre-droit et la Commission européenne ont reconnu que cette cure d’austérité sans précédent avait un impact plus important que prévu sur l’économie et le chômage, qui a atteint le taux record de 16,9 % à la fin de 2012. »[ii] L’article concluait encore plus magnifiquement que la « Troïka » accorderait  un an de plus pour achever le « redressement financier » du pays. C’est une belle façon de nager dans l’absurdité, avec une décontraction qui laisse pantois. Tout dans ces constats respire la fumisterie de bas niveau. La surprise feinte du gouvernement portugais face à un « impact plus important que prévu » de l’austérité est d’une mauvaise foi à faire pâlir un ponte de l’UMP parlant des débordements de la finance. Le résultat de telles politiques est parfaitement connu de tous, et l’on sait même que leur objectif inepte (la baisse drastique  de la dette publique et donc des investissements publics dans l’économie) ne peut même pas être atteint par ce biais, puisque la baisse de l’activité découlant de l’austérité fait baisser les recettes de l’Etat. Ainsi, parler à ce propos de « redressement financier », c’est réellement se moquer du monde.

Cette réflexion élémentaire, qui postule que l’austérité est une impasse puisqu’elle ne permet même pas d’atteindre l’équilibre budgétaire (objectif absurde par ailleurs), que l’on entend même désormais sur les plateaux de télévision à quelques occasions, est le parfait  exemple de discours utilisé comme un discours vide, pratique particulièrement appréciée par les médias dominants : on le dit pour le dire, mais surtout pas pour le penser. C’est cette rigueur intellectuelle de premier plan qui nous permet de lire encore des lignes aussi minables dans l’énième article consternant d’un torchon qui s’est désormais fait une place dans les bas-fonds du journalisme. Ce dernier est d’ailleurs tombé si bas qu’il donne désormais à Françoise Fressoz l’occasion, non plus seulement de publier des éditos consternants brandis en tête de site, mais d’écrire carrément des articles, pour nous livrer les analyses politiques de haute volée dont elle a l’habitude. Ainsi récemment a-t-on appris dans un brillant article[iii] que Gérard Collomb était l’instigateur d’une révolution par le bas au sein du parti socialiste, et auprès de Jean-Marc Ayrault en particulier, en faveur de la politique de l’offre. Autant dire qu’il n’y a pas dans cette phrase un mot qui ne soit autre chose que de la sombre crétinerie. On se dit déjà que si la défense d’une ligne idéologique par le maire de Lyon, sénateur du Rhône, est « une révolution par le bas », il y a de quoi se demander quelle place les militants, voire les citoyens, occupent dans la société pour madame Fressoz, hagiographe attitrée de tous les oligarques (et il y en a !). Passons aussi sur le fait que pas plus François Hollande que Jean-Marc Ayrault n’ont eu une seconde à se faire convaincre par une idéologie qu’ils défendent depuis tout aussi longtemps que Monsieur Collomb. C’est un classique cependant : faire croire que l’idéologie ultradominante (c’est-à-dire le néolibéralisme, parfaitement contenu dans le « socialisme de l’offre ») est une nouveauté défendue par quelques visionnaires minoritaires, brimés par un peuple-enfant arc-bouté sur ses privilèges (comprendre l’Etat social).

Il suffit de toute façon de voir s’enchaîner les éditos puants à propos de la nécessité de la baisse des dépenses publiques[iv], du populisme italien[v] ou encore de la suppression « regrettable » du jour de carence pour les fonctionnaires[vi] pour être définitivement fixé. On a bien compris que pour le Monde, Mario Monti était un héros, et que la démocratie avait l’inconvénient de supposer l’élection des dirigeants par le peuple. On a aussi compris qu’il était important de faire « de la pédagogie de la crise », c’est-à-dire d’expliquer aux pauvres qu’ils sont des parasites qui vivent au-dessus de leurs moyens, vautrés dans les espèces sonnantes et trébuchantes de leurs allocations en tous genres. On a aussi compris que pour le Monde les fonctionnaires étaient des privilégiés et que l’harmonisation public-privé si chère aux « réformateurs » ne va que dans le sens négatif de la perte des droits sociaux, et certainement jamais dans l’autre sens (quelle idée !). Quand on en arrive à produire des paragraphes aussi dégoûtants, à propos de la suppression du jour de carence pour les fonctionnaires, on n’a plus rien à prouver :

« Il reste que la décision du gouvernement est particulièrement inopportune. Au moment même où il admet que l’objectif de réduction du déficit public à 3 % est hors de portée, au moment où la Commission européenne publie des prévisions inquiétantes pour la France, il envoie un message doublement regrettable. D’une part, il témoigne de son hésitation, voire de son manque de détermination, à réduire effectivement les dépenses structurelles de l’Etat. D’autre part, il entretient cet autre tropisme français : chacun admet que des sacrifices sont nécessaires, à condition de commencer par le voisin. Or le gouvernement doit, au contraire, combattre ce réflexe s’il veut réussir. »

Le Monde ne se permet d’émettre un jugement catégorique que lorsque celui-ci est en parfait accord avec la défense des intérêts financiers. Ainsi, il nous explique avec aplomb que le gouvernement qui prévoit déjà des plans d’austérité historiques a peu de détermination à baisser la dépense publique. La désinformation, à travers un tel déballage à propos d’une mesure financièrement anecdotique, est à son comble. On se permet au passage de culpabiliser les fonctionnaires et, comble de mauvaise foi, on fait passer la défense d’un droit de justice social que tout travailleur devrait pouvoir revendiquer (qu’il soit du public ou du privé) pour un petit égoïsme corporatiste. On aurait aimé voir un article de terrain sur les conséquences des jours de carence sur les petits salaires, dès lors découragés de prendre tout congé maladie que ce soit, car il leur est impossible de se voir retirer un ou plusieurs jours de paye. Il vaut mieux s’étaler à longueur d’article sur la nécessité de la baisse des dépenses publiques, pour contenter les financiers et grands chefs d’entreprise qui possèdent le journal [vii] (et tous les autres grands journaux de France, à peu d’exception près). On annonce au passage comme une évidence que tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut faire des sacrifices (en d’autres termes que l’austérité fait l’accord commun) et que seul l’égoïsme de chacun est un obstacle à sa réalisation. Merveilleuse façon de présenter comme une vérité universelle (qui plus est acceptée par tous !) une idéologie au service d’intérêts financiers, qui ont pour le coup, tout d’une défense corporatiste, celle de la cupidité des principaux bénéficiaires de ces revenus financiers.

Voilà à quel degré de nullité en est arrivé un journal comme le Monde, particulièrement dans sa version numérique. Quand on se dit que pour lire ou entendre des âneries pires que celles-ci, il faut aller voir du côté de la bande du Figaro, les Alexis Brézet ou les Guillaume Roquette, il est temps de mettre un sacré coup de balais dans le monde merveilleux des éditorialistes français. Et ce n’est pas comme si on pouvait être sauvé par la télévision, qui a le talent pour faire à peu près systématiquement dix fois pire que la presse écrite. Un média qui donne si souvent la parole à des adeptes de la bêtise transcendantale comme Alain Minc, ne peut pas décemment tenir le statut de média informatif. Si l’on veut un jour vivre dans un régime politique qui ressemble un tant soit peu à une démocratie, il faudra clairement commencer par la pluralité des médias.

Gavroche


[vi] http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/02/22/une-occasion-ratee-de-montrer-l-exemple_1837123_3232.html

[vii] Dans le cas du Monde, sur les actionnaires principaux rassemblant 64% du groupe, seul Pierre Bergé (bien que grande fortune et PDG d’activités plus modestes) ne fait pas partie de cette catégorie, et il est accompagné par Matthieu Pigasse, directeur général délégué de la banque Lazard en France et vice-président de Lazard en Europe, par Xavier Niel, vice-président et directeur de la stratégie d’Illiad, groupe de télécommunications français, fondateur de Free, et par le groupe de Presse espagnol Prisa, lui-même détenu par le premier groupe d’assurances privées britanniques Phoenix Group.

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