Liberté et nécessité : les deux facettes du néolibéralisme

Il y a dans l’idéologie néolibérale un paradoxe monumental qui explique l’état actuel de la scène politique d’Europe et d’ailleurs. Fidèle à sa racine libérale, le néolibéralisme présente l’individu, son esprit d’initiative, en somme sa volonté libre (présupposé déjà lourd de sens), comme le moteur de l’économie, et donc de la société – car c’est bien ainsi qu’il établit la hiérarchie. La traduction politique de ce joyeux tableau se retrouve dans le fantasme d’une démocratie triomphante censée être à l’œuvre en Europe. Sur le plan social, ses positions sont beaucoup plus pragmatiques : dans les pays où un Etat social fort existe encore, il faut le démanteler le plus possible afin d’augmenter la rentabilité des entreprises et par extension les revenus des actionnaires, car cette présence forte d’un Etat redistributeur de richesse est considérée comme une entrave à la « liberté d’entreprendre », tout cela en prenant comme légitimité le fait que l’enrichissement des entreprises et des actionnaires mènera à une redistribution des richesses (qui doit donc en définitive être la responsabilité du secteur privé), idée que le néolibéral sait être fausse, particulièrement dans les pays déjà développés, mais dont il a besoin pour faire son œuvre culturelle. Ainsi les Thatcher ou les Schroeder sont-ils les exemples à suivre. Cette œuvre culturelle est parfaitement centrale dans le projet de société néolibéral : convaincre le peuple qu’il a tout à gagner à suivre cette idéologie, alors qu’il a tout à y perdre. Or ce projet qui met en avant cette omniprésence de la liberté, passe par la propagande médiatique quotidienne, la restriction maximale de l’offre politique, c’est à dire par la mise en oeuvre d’un discours de la nécessité, et donc par le fait de cultiver au mieux cette idée selon laquelle les individus sont libres absolument alors qu’ils ne le sont que dans un cadre extrêmement réduit qui leur est imposé, sans qu’ils s’en rendent compte. Voici l’ensemble du tableau. On voit bien que le paradoxe fondamental entre liberté et nécessité fonde l’intégralité de cette doctrine, puisqu’il légitime son fonctionnement économique, rejette à la marge son aspect social (l’individu est responsable de son sort, ce qui remet en cause le principe même d’Etat social) et cultive le mirage politique sur lequel elle se fonde, à savoir le caractère effectif de notre démocratie.

Le néolibéralisme a donc une conception extrêmement lâche et très changeante de la liberté. Lorsqu’il s’agit de parler des individus, la liberté est omniprésente et par-là même celle de responsabilité individuelle. Chacun, parce qu’il est libre, est donc responsable de son sort, les pauvres comme les riches. Les premiers sont culpabilisés dans leur « échec » (étant entendu que la réussite se mesure au salaire), les seconds adulés, comme exemples sublimes de la formidable volonté qui mène à la réussite individuelle. Quand il s’agit de définir la communauté, c’est-à-dire le peuple, soit les individus pris dans leur ensemble, toute idée de liberté disparaît alors comme par magie. Les peuples doivent se soumettre à l’avis informé des experts pour suivre la seule politique possible (ce dont nous parlions dans notre précédent article La superstition néolibérale) sans qu’aucune marge de manœuvre ne soit possible. Autrement dit la liberté politique du peuple devient littéralement inexistante et son pouvoir de décision, soit totalement inopérant, soit considéré comme dangereux parce que pouvant remettre en question l’ordre social, si bien que tout est fait pour qu’il soit contrôlé. L’illusion démocratique sert donc à cela : faire croire aux individus qu’ils sont libres. Il est pourtant évident que la liberté ne se résume pas en un droit, ni même en une multiplicité de droits (expression, vote), car encore faut-il avoir les moyens d’en disposer pleinement : la démocratie suppose une information digne de ce nom, la liberté d’entreprendre suppose des moyens financiers, bien souvent un certain niveau de formation, beaucoup plus difficile d’accès pour certains que pour d’autres, et ainsi de suite. De telles évidences peuvent paraître inutiles à rappeler, mais semblent prendre tout leur sens quand on est confronté à une idéologie aussi simpliste et faussement naïve que le néolibéralisme qui postule tout simplement que la liberté se suffit à elle-même et que le concept d’égalité, plutôt que de sublimer la première, ne fait que la restreindre. De cette erreur intellectuelle, parfaitement consciente rassurons-nous, découle toute la dynamique que nous décrivons. La liberté seule, sans aucune vision de l’égalité, est le contraire d’elle-même. Elle est la loi du plus fort si chère à cet anarchisme de droite qu’est l’ultra-libéralisme.

Cette contradiction fondamentale entre une idéalisation à outrance de la liberté individuelle, et l’invocation opportuniste, érigée en véritable religion économique, de la nécessité est la clé de voûte d’un système d’oppression contemporain qui a compris que les méthodes intellectuelles et culturelles associées au totalitarisme pouvaient largement se passer d’une dictature (contrôle des médias et propagande de masse, désolidarisation des réseaux de solidarité des classes populaires, crises économiques à répétition mettant les individus dans une logique de survie plutôt que de coopération, restriction de l’offre politique à une opposition d’étiquettes vides de sens, et ainsi de suite) et qu’une oligarchie aux allures de démocratie suffisait amplement à établir une transformation culturelle massive de conversion des peuples à une idéologie dont l’effet sur les esprits a tous les attributs de la lobotomie. On invoque donc, au gré du discours, la liberté ou la nécessité, sans aucune cohérence intellectuelle. La liberté est la légitimité des dominants, et la nécessité leur formidable pouvoir de persuasion, et donc de domination. La liberté est l’instrument de culpabilisation du peuple et la nécessité, son horizon.

De cette contradiction fondamentale, dont on sait qui a tout à y gagner, découle de nombreuses autres profondes contradictions dont le néolibéralisme est si friand. Ainsi l’Etat est tour à tour l’ennemi à abattre et ce qui peut à l’occasion donner des centaines de milliards d’euros aux banques en difficulté. Et cet usage rhétorique et opportuniste de la contradiction ne s’arrête pas là, et peut s’introduire dans tout type d’argument. Ainsi l’exportation est-elle parfois le critère unique d’évaluation de la « santé économique » d’un Etat, c’est-à-dire lorsqu’il faut préconiser la baisse du coût du travail et donc les exonérations fiscales pour les entreprises, mais un aspect secondaire lorsqu’il s’agit de défendre la valeur élevée de l’euro, favorable aux rentiers. On pourrait multiplier les exemples. Comment une idéologie aussi primaire et qui plus est aussi profondément incohérente peut-elle encore se parer d’expertise, quand l’on voit que ses positions manipulent en permanence les contradictions pour arriver toujours au résultat attendu : la défense des plus riches et particulièrement des revenus financiers ? Le néolibéralisme n’est pas une pensée, elle est une idéologie au service d’intérêts privés très spécifiques. Comme il y a des idéologies d’Etat ou des religions mises en oeuvre pour accaparer entièrement les esprits, il y l’idéologie du marché où les peuples et les individus qui le composent sont tout à la fois entièrement libres et entièrement déterminés, selon que cela permet de défendre les intérêts d’une classe dominante. L’ « expert », sur un plateau de télévision, n’a plus qu’à choisir sa fiche selon la situation. Finances publiques : nécessité de l’austérité. Chômage de masse : nécessité de la « flexibilité » de l’emploi, mais constat malheureux de la liberté des individus qui leur permet de choisir sciemment l’état de parasite. Echanges : nécessité de la liberté (!) des échanges et donc de la dérégulation à outrance, et bannissement pur et simple de toute velléité de protectionnisme, offense à la liberté (de certains, comme d’habitude). Entreprises : exaltation de la liberté d’entreprendre, comprendre de la baisse de la fiscalité sur les entreprises. Travailleurs : exaltation de la nécessité de faire des concessions et d’être reconnaissant à son entreprise de ne pas (encore) être en train de mourir sous un pont. Et ainsi de suite…

Gavroche.

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