Lexique des idées reçues

Il y a plusieurs différences irréductibles entre l’idéologie et la pensée.
1) a) L’idéologie affirme qu’il n’y a qu’une seule voie et une seule vérité, alors que la pensée est toujours une pensée du multiple et de la complexité.
1) b) L’idéologie dissimule toujours ses fondements sous une apparence de raison qui s’expliquerait par elle-même selon un cercle vicieux, tandis que la pensée reconnaît des postulats qui sont des choix, c’est-à-dire des raisons, par exemple la volonté de cohésion sociale, le refus de l’individu-roi, l’égalité devant la loi…

2) a) Pour l’idéologie, l’idée se résume au mot et le mot lui-même vaut comme une image subliminale, dans une perspective publicitaire ou, pour utiliser un mot plus désuet, de réclame.
2) b) De fait, le discours idéologique se réclame de « valeurs » qui sont des notions abstraites, fluctuantes, désincarnées, utilisables comme slogans, pour cacher le fait qu’il ne dispose pas, comme la pensée, de principes fondateurs d’une action.

Bien que ces traits caractéristiques forment un système cohérent, avec un premier volet qui porte sur l’esprit et un second volet sur la lettre de l’idéologie, on peut isoler le second, tout en rappelant que pour l’idéologie, il n’y a pas d’esprit hors de la lettre : c’est un langage replié sur soi, paralytique, et c’est là que ce discours trouve sa cohérence mortelle. « Anarchie », « loi», « laxisme », « matraquage », « otages », « assistanat », «individu », « pédagogie », « privilèges » : sans viser du tout à l’exhaustivité, il s’agit ici de déterminer comment l’idéologie libérale en est venue à transformer en insultes et à projeter sur l’extérieur des traits qui s’appliquent à son programme – ou, au contraire, à reprendre à son compte des programmes dont le contenu lui est étranger. Différents moyens sont à la disposition de l’idéologue : inversion des termes, conversion de sens, diversion… L’idéologie ou discours sur les idées dispense d’avoir des idées, et ce déficit est plus grave que celui dont on nous parle. Les idées reçues du libéralisme sont aussi des idées renvoyées sur l’autre parce que ce sont seulement des slogans, qu’on croit pouvoir ramasser et jeter sans conséquence. Une tactique parfaitement en phase avec le monde médiatique, dont le secret désir est de remplacer les mots par des images.

Anarchisme. Loi. Toutes les tentatives de réglementation même minimales du secteur financier, bien qu’elles soient appelées de ses vœux par une large partie de la population, se voient impitoyablement ramenées à l’enfer du dirigisme et de l’autoritarisme par ceux-là mêmes qui se donnent comme des arguments d’autorité. Excepté les libertariens américains qui ont le mérite de la sincérité, on n’entend jamais les doctrinaires du libéralisme qualifier leur projet d’anarchiste, alors même qu’ils passent leur temps à défendre le laisser-faire, le démantèlement à plus ou moins long terme de l’Etat et la liberté sans frein de l’individu devant la loi. La prétendue « loi » de la concurrence, outre que personne ne veut ni ne peut l’appliquer puisque l’idée même de la loi est étrangère à l’idéologie libérale, est l’habillage moderne de la loi du plus fort, ou plutôt de la force qui « fait » loi en envoyant son adversaire dans le fossé. Or il est absurde que le législateur soit aussi celui qui applique et qui profite de la loi[i].

Laxisme. Quand on passe au « laxisme », autre antienne bien connue de la droite française qui le projette sur la gauche, on a l’impression qu’ici le volet conservateur dissimule toute la part de laxisme que contient précisément l’idéologie libérale. Le laxisme étant un système qui tend à limiter les interdictions et à supprimer les contraintes, on ne peut qu’être émerveillé de la façon dont les libéraux cherchent à attribuer à la gauche les traits qui définissent à la perfection leur programme économique et social (si le mot a encore un sens dans un système anarchiste). Pourquoi n’entend-on pas plus souvent la gauche fustiger le laxisme fiscal qui est à l’origine du système libéral – laxisme non seulement vis-à-vis des inégalités devant l’impôt mais surtout des fraudes, dont les plus coûteuses pour l’Etat sont celles que causent les plus riches ?

Matraquage. Otage. Plus perverses, les expressions « matraquage fiscal » et « preneur d’otage » peuvent être rapprochées par leur violence (verbale toujours : il s’agit d’idéologie) mais reposent sur deux perversions différentes. Dans le premier cas, par un curieux refoulement, on fomente le spectre d’une répression policière (et pour ce faire, on vole ce spectre à la gauche) ; dans le second, on utilise la peur du terrorisme pour mettre en place un véritable terrorisme verbal, car les médias reprennent en choeur l’antienne libérale sans se donner la peine d’en révéler l’origine. Comme on voit, l’origine du mot n’intéresse pas plus l’idéologie, système de recyclage qui prend un mot et le rend sous une autre forme. Une autre façon de concevoir le développement durable.

Assistanat. Voici venir le tour de l’« assistanat », dicté moins par les conservateurs que par un populisme de droite qui consiste à attiser la haine des pauvres par la haine entre pauvres (deux titres que se garde bien de choisir un magazine aussi idéologique que Le Point, qui titre « La haine des riches » par ce même mécanisme de refoulement sur l’autre et de victimisation de soi). Laurent Wauquiez, qui se pose en défenseur des classes moyennes, est en réalité le défenseur des classes aisées, qu’il protège en reportant l’hostilité des classes moyennes sur les classes les plus pauvres. Or là encore, ce mot magique, « assistanat », pourrait fort bien s’appliquer aux généreuses subventions d’entreprises dès lors que les aides que leur donne l’Etat ne sont pas conditionnées, par exemple, à la façon de les réinvestir ou à l’engagement de ne pas faire de licenciement dans les prochains mois (on l’a vu récemment avec PSA). « Avec leurs aides », entend-on quotidiennement, « ils achètent des télévisions » : pourquoi de telles invectives ne sont-elles jamais portées sur ceux qui bénéficient à plein du système libéral, lequel est en son genre un système de « redistribution », au même sens où les lionnes redistribuent la nourriture en donnant à untel la part du lion ?

Individu. Pédagogie. C’est volontairement, et ironiquement, que je fais précéder le mot « pédagogie » du mot « individu » ; on sait que le premier constitue le fondement théorique du libéralisme, tandis que le second – « il faut faire de la pédagogie » – semble n’être qu’une pratique accidentelle. Pourtant c’est la seconde qui transforme le premier, dans la mesure où la pédagogie, plutôt que de laisser toute « liberté » à l’individu, suppose qu’il est toujours un enfant qu’on doit éduquer. Les agences de notation sont là pour distribuer les bons points aux Etats, la presse de notation se chargeant de les distribuer au peuple pour savoir s’il a bien voté. A ce titre, on se demande bien pourquoi chaque individu a le droit de vote, car la pédagogie vise à lui expliquer comment il doit s’en servir pour, finalement, s’en dessaisir. Rien ne fait plus peur au libéralisme que la liberté des individus, ce mot qu’il a toujours à la bouche et jamais à l’esprit. On donne d’une main à l’individu une liberté que la main de velours de la pédagogie lui reprend de l’autre : la main de velours appartient souvent à une dame de fer.

Privilèges. L’invocation de tous ces grands mots, de toutes ces expressions consacrées par l’idéologie pour accabler l’adversaire est le cache-misère d’une absence de pensée et d’une naïve répartition du monde en catégories. L’idéologie redoute par-dessus tout de se mettre à la place de l’autre. Un exemple criant en est donné dans la haine des fonctionnaires et la dénonciation des « privilèges » : il est tout de même étonnant que dans un pays où chacun au fond peut devenir fonctionnaire, il y ait encore des gens pour les qualifier de privilégiés, car 1) qu’est-ce que des privilégiés dont tout le monde peut obtenir le statut en quelques semaines ? 2) comment se fait-il que ceux qui prétendent les envier se gardent bien de les rejoindre, sinon parce qu’ils préfèrent à tout prendre leurs conditions de vie aux leurs ? Où l’on voit l’hypocrisie de ceux qui emploient le terme « privilège » pour désigner quelque chose dont ils ont si peu envie qu’ils le refusent quand on le leur propose.

Gauvain

[i] « Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu’il n’en résulte qu’un galimatias inexplicable ; car, sitôt que c’est la force qui fait le droit, l’effet change avec la cause : toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu’on peut désobéir impunément, on le peut légitimement ; et, puisque le plus fort a toujours raison, il ne s’agit que de faire en sorte qu’on soit le plus fort. Or, qu’est-ce qu’un droit qui périt quand la force cesse ? S’il faut obéir par force, on n’a pas besoin d’obéir par devoir ; et si l’on n’est plus forcé d’obéir, on n’y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n’ajoute rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout. […] Qu’un brigand me surprenne au coin d’un bois, non seulement il faut par force donner sa bourse ; mais, quand je pourrais la soustraire, suis-je en conscience obligé de la donner ? Car, enfin, le pistolet qu’il tient est une puissance. Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu’on n’est obligé d’obéir qu’aux puissances légitimes ». Rousseau, Du contrat social, I, 1.3.

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