La superstition néolibérale

Baruch Spinoza a mené à bien le projet de composer un système philosophique permettant de définir Dieu et la nature humaine à travers une méthode géométrique. Il a ainsi montré l’importance des affects dans toutes les actions humaines : rien ne se comprend sans eux dans ce que l’on aime appeler aujourd’hui « le réel ». Certes, sa position absolument déterministe pourrait paraître avoir des points communs avec le déterminisme invoqué tous les jours par le néolibéralisme, qui répète inlassablement que « l’on ne peut pas faire autrement », mais il n’en est rien. Le déterminisme de Spinoza appliqué aux Hommes se fonde sur les affects (toujours déterminés par une cause) alors que le déterminisme néolibéral se fonde sur des lois prétendûment mathématiques qui façonneraient le réel humain en laissant totalement de côté les affects (ou du moins en le faisant croire), pour faire en définitive de la cupidité non pas un affect parmi d’autres mais le principe régisseur du réel. Il nous faudra donc faire un détour par Spinoza pour mieux saisir quels sont les ressorts intellectuels du néolibéralisme, en s’attachant plus particulièrement à sa définition de la superstition. Nous y reviendrons. Arrêtons-nous d’abord sur le discours typique d’un économiste orthodoxe lambda.

De nos jours, entendre un économiste orthodoxe parler à la télévision, c’est à dire dans son milieu naturel, c’est entendre un discours qui est le contraire total de la pensée de Spinoza en termes de méthode comme de contenu. L’économiste orthodoxe vous dira que les phénomènes économiques sont de pures entités mathématiques, réductibles à des statistiques, et tout cela donc selon une méthode défiant toute conséquence rationnelle, ce qui est un comble, puisqu’il ne s’est jamais vu que l’on pouvait pratiquer les sciences humaines comme les mathématiques, autrement dit attribuer aux consciences humaines et aux entités qu’elles produisent l’objectivité absolue d’une équation. Le marché bienveillant qui fonderait son action sur un calcul juste et parfaitement raisonné en vue de son bien propre, dont doit découler le bien commun, est la représentation la plus classique de cette logique pseudo-rationnelle, qui ne l’est pas du tout. Bien entendu, cela se sait, et notre économiste se défendra d’adopter un point de vue aussi erroné et aussi primaire. Il fera bien intervenir l’irrationalité des marchés dans la réflexion, mais seulement lorsqu’il s’agit des crises, car les marchés sont le reste du temps tout à fait rationnels et stables. C’est un simple artifice rhétorique propre à donner de la consistance à un propos qui n’en a pas. Il suffit en effet de creuser un peu pour que revienne toujours la même idée : « nous n’avons pas le choix », « il n’est pas possible de faire autrement », « c’est la loi du marché » ou encore « le mur du réel » a encore frappé. Or il n’existe bel et bien qu’une situation dans laquelle la solution est unique et incontestable, c’est dans une équation mathématique. Dire qu’en économie, il n’y a pas le choix, c’est faire de l’économie comme dire que deux et deux font quatre, et c’est donc ne pas faire d’économie, car l’économie n’est pas une discipline mathématique. On ne peut dire qu’il n’y pas d’alternative à une politique économique que dans la mesure où l’on en accepte ses présupposés contestables, ce que tout esprit raisonnable peut se dispenser de faire, et c’est parfois pour le mieux. La façade de télévision à peine esquissée qui consiste à parler de la « psychologie des marchés » n’est jamais prise en compte dans la réflexion, et il ne reste que la mathématique prescriptive.

On a beau entendre que les traders ont un métier qui privilégie beaucoup les relations humaines (et donc de confiance) entre acheteurs et vendeurs, que les psychoses collectives de la finance sont régulières ou qu’il y a une irrationalité des marchés, pour prendre les cas les plus flagrants (mais l’on pourrait tout simplement rappeler que tous les phénomènes économiques sont dépendants d’événements politiques et culturels impossibles à mettre entre parenthèses ni à faire entrer dans une équation), lorsqu’il s’agit de discuter de politique économique, le discours dominant est toujours le même : univoque et brutalement prescriptif, sous couvert d’une technicité qui ne souffrirait pas le débat. Le politique se transforme donc en gestionnaire à courte vue, en petit comptable de la société, prêt à exécuter toutes les courbettes nécessaires devant les intérêts qui la dominent. Ce terrible dogmatisme qui idolâtre les mathématiques n’a d’ailleurs même pas la décence de se fonder sur des calculs justes, comme le prouvent les discours qui avancent que des mesures d’austérité seront favorables à l’emploi, ce que tout le monde sait être faux. Elles sont bien favorables à quelque chose, rassurons-nous, mais certainement pas à l’emploi.

Il est symptomatique d’écouter nos chers experts nous parler avec inspiration des « réalités économiques ». Marc Fiorentino dans un récent C dans l’air, émission connue pour la diversité des points de vue qui y sont exprimés, a réussi une synthèse sublime de tout ce que le déterminisme économique d’aujourd’hui peut réunir de négation à la fois de toute réflexion et de toute idée démocratique : « Il y a des réalités qui ne sont pas politiques, elles sont algébriques, arithmétiques ». Rien de moins. Une telle affirmation passe bien entendu comme une lettre à la poste. Monsieur Fiorentino, qui sort d’HEC mais ne semble même pas avoir idée de ce qu’est la science économique, parle évidemment des déficits publics, et non pas des inégalités creusées par la financiarisation de l’économie, ni du chômage de masse engendré par les politiques d’austérité européennes, qui sont, s’il veut faire de l’algèbre, des faits aptes à lui fournir l’amusement arithmétique dont il semble raffoler.

Bien entendu, certains phénomènes économiques produisent un certain nombre d’effets que nous pouvons déterminer dans une certaine mesure sans le faire avec l’absolue précision rêvée par l’économie orthodoxe, mais cette superstition arithmétique va bien plus loin que dans la mise en valeur de certaines dynamiques économiques : elle impose sur l’ensemble de la chaîne de décision, de causes et d’effets, une seule voie possible par une simplification absolue du réel. C’est le choix du modèle qui est lui-même conditionné à une nécessité arithmétique : l’austérité et le néolibéralisme sont imposés a priori. Du reste, et c’est là le pire, cette simplification du réel au seul modèle possible, pour faire tout entrer dans son schéma, multiplie les contre-vérités les plus flagrantes par omission totale d’une grande majorité des causes : la dette sera le seul fait d’une dépense publique excessive, l’austérité le seul moyen d’optimiser une compétitivité étant elle-même le seul moyen de créer de l’emploi. En restreignant a priori le champ des possibles, par simple dogmatisme faisant du néolibéralisme, non pas une voie, mais le principe régisseur du réel, l’économie néolibérale peut prendre le visage d’une mathématique implacable par épuration successive des alternatives économiques. Or la simplification du réel qu’elle implique en fait une mathématique certes implacable, mais totalement erronée, puisqu’elle ne prend pas en compte le dixième des phénomènes qu’elle devrait envisager pour livrer une analyse honnête : la dérégulation financière et son rôle dans la crise, l’endettement privé, la compression de la consommation et de l’économie générale induite par l’austérité, la création massive de chômage qui en découle, et bien d’autres choses encore. Le néolibéralisme se pose donc comme une équation implacable et truquée, fondée sur l’abandon total de la raison pour se fondre dans un moule prédéterminé par une pseudo-science qui modèle la réalité à son gré. C’est une superstition.

Cette arme intellectuelle majeure de la propagande de masse néolibérale qu’est l’objectivité arithmétique de la science économique orthodoxe (orthodoxe seulement, les hétérodoxes peuvent être catalogués « sciences humaines » et par conséquent ne pas dire le vrai), malgré la violence avec laquelle elle est assénée, a tout de même quelques limites, et il est très important de l’enrober avec talent d’une arme rhétorique cruciale : le concept vide. Ainsi, puisque aujourd’hui l’idée selon laquelle les politiques d’austérité contractent l’économie et provoquent donc la récession et le chômage a fait son chemin, il est bien établi que l’austérité, c’est contestable. Il est aussi parfaitement établi qu’il faut la faire quand même, mais sans la nommer. On aura alors des plateaux de télévision simulant le débat qui parleront impunément d’une « austérité qui n’est pas la solution » tout en préconisant la baisse des dépenses publiques, étant entendu que l’austérité se définit comme la baisse des dépenses publiques. Par cet artifice grossier, les politiques d’austérité sont sorties comme par magie du champ de ce dont on peut débattre, comme désormais la plupart des aspects fondamentaux de l’économie, puisque l’étiquette qui les désigne (« l’austérité ») est critiquée à souhait, alors que le contenu qu’elle représente est présenté comme une nécessité. En témoigne un gouvernement socialiste qui dit ne pas faire d’austérité en contractant la dépense publique de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Comme à l’accoutumée, plus c’est gros, plus ça passe.

Quelle est alors la qualité politique qu’il faut saluer lorsque l’on se plie à ce schéma ? Le courage bien sûr. En admettant déjà qu’il y ait du courage dans le fait de s’écraser devant la nécessité, on peut sérieusement douter de la bravoure nécessaire pour faire payer les pauvres, accroître les inégalités, et enrichir la classe sociale la plus favorisée, considérée alors comme la classe providentielle dont l’extension de la richesse mènera in fine à une répartition des richesses et à l’enrichissement général des populations, et qui créera un monde dans lequel des licornes roses et ailées parcourront les cieux en chantant la gloire du néolibéralisme. Pourquoi des politiques aussi complaisantes envers les pouvoirs du capital sont-elles montrées comme courageuses ? Tout simplement parce que, une fois n’est pas coutume, la réflexion économique orthodoxe se permet d’introduire une idée politique dans son raisonnement et pense, avec tout l’instinct aristocratique dont elle est capable, que le fait déterminant à prendre en considération est celui de la démocratie, dont elle présuppose le parfait accomplissement. Dans ce triste univers où les peuples, et donc la majorité des pauvres et des peu fortunés, sont censés avoir le pouvoir absolu, parce qu’ils sont nombreux, les riches deviennent une minorité brimée et maltraitée par le nombre des petits. Il est ainsi profondément courageux d’aller contre le peuple dans une démocratie et de l’écraser autant que possible, et, pour ainsi dire, de mener une politique à laquelle une monarchie constitutionnelle à suffrage censitaire restreint n’aurait rien à redire. C’est bien entendu sans compter la puissance de conversion et de propagande dont est capable cette minorité maltraitée. Le vote du peuple, à force de propagande, de verrouillage institutionnel, de valorisation médiatique du Front national et de complaisance envers l’abstention, est essentiellement tourné contre son intérêt, ce que les oligarques savent très bien, et ce dont ils se réjouissent silencieusement.

Le peuple ne vit pas en démocratie aujourd’hui – il suffit de voir le degré d’information que lui fournissent les médias dominants pour le constater- et il doit pourtant payer le fait qu’on le considère comme épanoui dans une démocratie irréprochable. Le peuple doit payer son droit de vote de toutes les oppressions, et doit même se sentir coupable de le posséder, car il met potentiellement en péril, par son instabilité et son incompréhension du réel, la seule politique possible, celle de la science objective économique, et il est par ailleurs susceptible, par jalousie primaire, de maltraiter la seule classe capable de dynamiser l’économie, à savoir les riches. Voici le raisonnement profond qui est à l’origine de la surreprésentation médiatique de l’idée de courage politique. On attribue aux masses un pouvoir qu’elle n’a pas, pour la culpabiliser d’en bénéficier, et en fin de compte pour la punir d’en disposer. Il suffit de voir une émission de télé lambda composée de spécialistes, en général tous d’accord sur l’essentiel : la question n’est pas de débattre des solutions à mettre en oeuvre, autour de propositions diverses, mais de savoir comment faire en sorte que le peuple se convertisse à celle que l’on veut lui dicter. On nous présente les institutions démocratiques de notre pays comme le pouvoir du peuple, sans prendre en compte l’univocité contrôlée des médias et les extrêmes inégalités de richesses qui mènent à l’émergence de groupes d’intérêts privés surpuissants dans l’Etat capables de supplanter l’intérêt général.

Rousseau avait très bien théorisé la chose quand il concluait ainsi la première partie du Contrat social : « Dans le fait les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien ; d’où il suit que l’état social n’est avantageux aux hommes qu’autant qu’ils ont tous quelque chose et qu’aucun d’eux n’a rien de trop » et dans le chapitre III de la partie II du Contrat social « Mais quand il se fait des brigues, des associations partielles aux dépends de la grande, la volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres, et particulière par rapport à l’Etat ; on peut dire alors qu’il n’y a plus autant de votants que d’hommes, mais seulement autant que d’associations. Les différences deviennent moins nombreuses et donnent un résultat moins général. Enfin quand une de ces associations est si grande qu’elle l’emporte sur toutes les autres, vous n’avez plus pour résultat une somme de petites différences, mais une différence unique ; alors il n’y a plus de volonté générale, et l’avis qui l’emporte n’est qu’un avis particulier. » Les inégalités de richesse et la force de groupes d’intérêts privés dominants dans la société annihilent donc purement et simplement toute forme de démocratie, même lorsque celle-ci prend la forme aristocratique, celle qui est censée être la nôtre, de la démocratie représentative, et l’on vit dans ce que Rousseau appelle une oligarchie, où le pouvoir du souverain, c’est-à-dire le pouvoir du peuple, est réduit à néant.

Parmi les ressorts culturels et médiatiques essentiels de l’aliénation du peuple autour des discours économiques orthodoxes actuels, il y a la construction d’une forme très aboutie de croyance, conduite sur le mode de la superstition, dont l’histoire a prouvé son extraordinaire capacité à maîtriser les foules. Cette construction fonctionne selon une logique qui a tout emprunté au dogmatisme religieux. Lire Spinoza est à cet égard particulièrement instructif. Non seulement, la lecture d’ensemble de Spinoza laminerait toute tentative de limiter des faits humains à des équations mathématiques (ou plutôt l’idée qu’une conscience finie peut se targuer d’avoir la connaissance de toutes les causes), ce qui n’est pas inutile de nos jours, mais certains passages de l’Ethique qui déconstruisent une vision fétichiste et superstitieuse de la divinité, et donc de la Nature, nous éclaire sur les structures intellectuelles qui élaborent la croyance superstitieuse. Il est tout à fait frappant de remarquer qu’il suffirait de remplacer quelques mots, et notamment celui de Dieu ou de Nature par marché, et de prêtre par économiste, pour avoir un tableau précis du néolibéralisme d’aujourd’hui. C’est notamment dans l’Appendice de la première partie de l’Ethique que Spinoza entend dénoncer les modalités de cette superstition.

« Tous ceux [les préjugés] que j’entreprends de signaler ici dépendent d’ailleurs d’un seul, consistant en ce que les hommes supposent communément que toutes les choses de la nature agissent, comme eux-mêmes, en vue d’une fin, et vont jusqu’à tenir pour certain que Dieu lui-même dirige tout vers une certaine fin ; ils disent en effet que Dieu a tout fait en vue de l’homme et qu’il a fait l’homme pour que l’homme lui rendît un culte. »

Le marché a une fin première, l’enrichissement de certains individus, dont on veut nous faire croire qu’elle est la condition à une fin seconde et indirecte : la redistribution des richesses par la croissance et l’activité découlant d’un enrichissement des investisseurs. Et l’homme, face à ce dieu-marché, seul capable de l’enrichir, doit être en adoration. Dans le constat de Spinoza, comme dans le libéralisme d’aujourd’hui, Dieu est premier, comme le marché est premier, et non l’Homme, et le second doit agir en fonction du premier, et non l’inverse, ce qui peut éventuellement se comprendre (intellectuellement du moins) quand l’on parle de Dieu, mais beaucoup moins quand l’on parle de la réalité purement humaine qu’est le marché, dont on finit presque par oublier qu’elle a été créée par l’Homme, de même que ses règles, et qu’à tout moment, celui-ci a le pouvoir de les changer. Spinoza poursuit sa réflexion en montrant que le fondement de la superstition se trouve dans l’ignorance originelle des Hommes des causes et dans leur tentative d’explication de la nature par le simple bon sens.

« Il suffira pour le moment de poser en principe ce que tous doivent reconnaître : que tous les hommes naissent sans aucune connaissance des causes des choses, et que tous ont un appétit de rechercher ce qui leur est utile, et qu’ils en ont conscience. De là suit : 1° que les hommes se figurent être libres, parce qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leur appétit et ne pensent pas, même en rêve, aux causes auxquelles ils sont disposés à appéter et à vouloir, n’en ayant aucune connaissance. Il suit : 2° que les hommes agissent toujours en vue d’une fin, savoir l’utile qu’ils appètent. D’où résulte qu’ils s’efforcent toujours uniquement à connaître les causes finales des choses accomplies et se tiennent en repos quand ils en sont informés, n’ayant plus aucune raison d’inquiétude. S’ils ne peuvent les apprendre d’un autre, leur seule ressource est de se rabattre sur eux-mêmes et de réfléchir aux fins par lesquelles ils ont coutume d’être déterminés à des actions semblables, et ainsi jugent-ils nécessairement de la complexion d’autrui par la leur. »

Voici aujourd’hui la meilleure méthode pour maintenir les peuples dans l’ignorance la plus complète des réalités économiques : le bon sens, concept récurrent, tout à fait associé à l’idée de la seule voie possible qu’il dicte. Le meilleur exemple se trouve dans la comparaison ridicule entre la dette d’un ménage et la dette d’un Etat, deux réalités profondément différentes, que le bon sens commun de l’économiste orthodoxe moyen utilise pour montrer au téléspectateur apeuré que c’est la catastrophe et qu’il a trop dépensé avec son système social de parasite. Le téléspectateur, ignorant l’absurdité de la comparaison, n’a plus qu’à juger « de la complexion d’autrui » par la sienne, c’est-à-dire des finances d’un Etat en les comparant à ses propres finances. Spinoza a montré que c’était le mouvement naturel du bon sens, qui est donc le contraire du raisonnement scientifique, et nos mathématiciens-économistes préférés en sont pourtant friands. Cherchez l’erreur. Spinoza poursuit.

« Comme, en outre, ils trouvent en eux-mêmes et hors d’eux un grand nombre de moyens contribuant grandement à l’atteinte de l’utile, ainsi, par exemple, des yeux pour voir, de dents pour mâcher, des herbes et des animaux pour l’alimentation, le soleil pour s’éclairer, la mer pour nourrir des poissons, ils en viennent à considérer toutes choses existant dans la Nature comme des moyens à leur usage. Sachant d’ailleurs qu’ils ont trouvé ces moyens, mais ne les ont pas procurés, ils ont tiré de là un motif de croire qu’il y a quelqu’un d’autre qui les a procurés pour qu’ils en fissent usage. Ils n’ont pu, en effet, après avoir considéré les choses comme des moyens, croire qu’elles se sont faites d’elles-mêmes, mais, tirant leur conclusion des moyens qu’ils ont accoutumé de se procurer, ils ont dû se persuader qu’il existait un ou plusieurs directeurs de la nature, doués de la liberté humaine, ayant pourvu à tous leurs besoins et tout fait pour leur usage. N’ayant jamais reçu au sujet de la complexion de ces êtres aucun information, ils ont dû aussi en juger d’après la leur propre, et ainsi ont-ils admis que les Dieux dirigent toutes choses pour l’usage des hommes afin de se les attacher et d’être tenus par eux dans le plus grand honneur ; par où il advint que tous, se référant à leur propre complexion, inventèrent divers moyens de rendre un culte à Dieu afin d’être aimés par lui par-dessus les autres, et d’obtenir qu’il dirigeât la Nature entière au profit de leur désir aveugle et de leur insatiable avidité. De la sorte, ce préjugé se tourna en superstition et poussa de profondes racines dans les âmes ; ce qui fut pour tous un motif de s’appliquer de tout leur effort à la connaissance et à l’explication des causes finales de toutes choses. Mais, tandis qu’ils cherchaient à montrer que la nature ne fait rien en vain (c’est-à-dire rien qui ne soit pour l’usage des hommes), ils semblent n’avoir montré rien d’autre sinon que la Nature et les Dieux sont atteints du même délire que les hommes. Considérez, je vous le demande, où les choses en sont enfin venues ! »

Les sectateurs d’aujourd’hui ont pour ainsi dire appliqué exactement la même méthode, mais dans le sens inverse. Plutôt que de fétichiser la nature en lui donnant un sens entièrement centré sur l’Homme, ils ont naturalisé les choses humaines en leur donnant une essence totalement nécessaire et hors de portée de la puissance des peuples. Le marché, comme la nature, obéirait à des règles strictes, immuables, qu’il n’est pas envisageable de remettre en question, puisqu’elles sont nécessaires : dérégulation des échanges, sauvegarde de la monnaie, baisse des dépenses publiques sont autant de verrous qui font partie de cette nature arithmétique. Plutôt que de montrer que « la Nature ou les Dieux sont atteints du même délire que les hommes », la théorie économique orthodoxe présuppose que les choses humaines obéissent aux mêmes principes immuables que la nature, qui sont subordonnés à la même « insatiable avidité » dont parle Spinoza, puisqu’il est entendu que ces règles universelles et naturelles du marché doivent faire l’intérêt d’une même classe, à savoir les actionnaires, qui sont plus ou moins le panthéon polythéiste de la religion néolibérale. Si le contenu est différent, on voit bien que le processus intellectuel est tout à fait du même ordre entre la superstition religieuse et celle du néolibéralisme. Sur le plan de la manipulation, on va même plus loin car, plutôt que de donner un sens téléologique à des événements naturels que l’on ne comprend effectivement pas, on donne aujourd’hui un statut de nécessité naturelle à des faits purement humains que l’on sait être tels, sous couvert qui plus est de légitimité scientifique. La superstition religieuse divinisait la nature, en y faisant intervenir une force téléologique qui la guidait vers un but centré sur l’Homme, celle d’aujourd’hui naturalise l’économie pour la diviniser par la suite (entendre par là rendre ses règles parfaitement nécessaires, ce qui revient donc à la même chose). Toutefois, dans ce bel ordre téléologique amenant à l’enrichissement généralisé, il y a de nombreux dysfonctionnements qu’il faut expliquer. Et c’est là qu’intervient le classique argument de la culpabilisation :

« Parmi tant de choses utiles offertes par la Nature, ils n’ont pu manquer de trouver bon nombre de choses nuisibles, telles les tempêtes, les tremblements de terre, les maladies, etc., et ils ont admis que de telles rencontres avaient pour origine la colère de Dieu excitée par les offenses des hommes envers lui ou par les péchés commis dans son culte ; et, en dépit des protestations de l’expérience quotidienne, montrant par des exemples sans nombre que les rencontres utiles et les nuisibles échoient sans distinction aux pieux et aux impies, ils n’ont pas pour cela renoncé à ce préjugé invétéré. »

Sont en crise et frappés par les aléas du marché les peuples feignants et dépensiers qui ont commis le sacrilège de vouloir construire un Etat social et de se vautrer dans la dépense publique. Il suffit d’entendre ce que l’on dit sur les Grecs ou les Espagnols « irresponsables », ou même des Français « qui ont dépensé plus qu’ils ne gagnaient » pendant des décennies et qui seraient les causes de la crise, ce qui est parfaitement faux puisque l’on sait très bien que la crise de 2008 est avant tout une crise de la finance privée qui a été contenue par un endettement massif des Etats au profit des banques. De la même manière que les tremblements de terre étaient hier le châtiment divin, la crise s’abat aujourd’hui sur les peuples qui n’ont pas compris la vertu économique. Peu importe si cette crise touche tout aussi largement l’Allemagne, pourtant parangon de vertu économique orthodoxe et fossoyeuse de l’Etat social, dont le chiffre du chômage est totalement masqué par le recourir massif au sous-emploi et dont la croissance est aussi en baisse. Les contre-exemples, que l’on pourrait multiplier, n’existent pas pour l’économie orthodoxe. Les tempêtes ou les crises ne touchent donc que les impies.


« Ils ont trouvé plus expédient de mettre ce fait au nombre des choses inconnues dont ils ignoraient l’usage, et de demeurer dans leur état actuel et natif d’ignorance, que de renverser cet échafaudage et d’en inventer un autre. Ils ont donc admis comme certain que les jugements de Dieu passent de bien loin la compréhension des hommes : cette seule cause certes eût pu faire que le genre humain fût à jamais ignorant de la vérité, si la mathématique, occupée non des fins mais seulement des essences et des propriétés des figures, n’avait fait luire devant les hommes une autre norme de vérité ; outre la mathématique on peut assigner d’autres causes encore (qu’il est superflu d’énumérer ici), par lesquelles il a pu arriver que les hommes aperçussent ces préjugés communs, et fussent conduits à la connaissance vraie des choses. »

Plutôt donc que de changer de cadre de pensée, devant l’absurdité du raisonnement, l’idéologie néolibérale persiste et signe et la volonté du marché est donc impénétrable, sauf par les anges porteurs de la bonne parole que sont les agences de notation dont l’objectivité ne fait bien entendu aucun doute et à la parole desquels il faut se soumettre. Et fi des sciences sociales, parmi lesquelles l’économie hétérodoxe, qui pourrait remettre en question la superstition ainsi échafaudée, comme la mathématique peut contribuer à l’explication des phénomènes naturels. La volonté des marchés ou la cupidité incontrôlable des investisseurs susceptibles de partir à tout moment vers des cieux plus cléments pour leur portefeuille sont l’équivalent contemporain de la volonté de Dieu : on ne peut rien y faire, et il faut donc s’y soumettre, sous peine de le payer très cher.

« Ils continueront ainsi de vous interroger sans relâche sur les causes des événements, jusqu’à ce que vous vous soyez réfugié dans la volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance. »

« De même, quand ils voient la structure du corps humain, ils sont frappés d’un étonnement imbécile et, de ce qu’ils ignorent les causes d’un si bel arrangement, concluent qu’il n’est point formé mécaniquement, mais par un art divin ou surnaturel, et en telle façon qu’aucune partie ne nuise à l’autre. Et ainsi arrive-t-il que quiconque cherche les vraies causes des prodiges et s’applique à connaître en savant les choses de la nature au lieu de s’en émerveiller comme un sot, est souvent tenu pour hérétique et impie et proclamé tel par ceux que le vulgaire adore comme des interprètes de la Nature et des Dieux. Ils savent bien que détruire l’ignorance, c’est détruire l’étonnement imbécile, c’est-à-dire leur unique moyen de raisonner et de sauvegarder leur autorité. »

Spinoza conclut donc magnifiquement sa réflexion par un constat tout à fait pertinent pour notre affaire : c’est l’ignorance qui permet à la superstition de prospérer, et l’état profond d’ignorance et de chimères absurdes dans lesquelles les « spécialistes » de l’économie tiennent les peuples à travers la propagande médiatique que nous venons de décortiquer est du même type, et tout personne susceptible de les contredire sera effectivement un hérétique. Ainsi les économistes hétérodoxes ou le programme du Front de gauche sont qualifiés purement et simplement d’ineptes un nombre incalculable de fois, car ils ne conviennent pas au dogme dominant. Il n’y a même pas d’examen rationnel de ces positions, tant leur assurance de détenir la vérité est totale.
Spinoza fait d’ailleurs une remarque parfaitement judicieuse un peu plus loin, en montrant que ce qui paraît simple et facile à comprendre est souvent considéré comme ordonné, plaisant à l’esprit, car confortable, ce qui explique pourquoi les hommes ont un penchant vers le conservatisme et pourquoi donc les propagandes tournées vers l’instinct conservateur du néolibéralisme sont si efficaces.


« Quand elles sont disposées en effet de façon que, nous les représentant par les sens, nous puissions facilement les imaginer et, par suite, nous les rappeler facilement, nous disons qu’elles sont bien ordonnées ; dans le cas contraire, qu’elles sont mal ordonnées ou confuses. Et, comme nous trouvons plus d’agrément qu’aux autres aux choses que nous pouvons imaginer avec facilité, les hommes préfèrent l’ordre à la confusion ; comme si, sauf par rapport à notre imagination, l’ordre était quelque chose dans la Nature. »

Cet ordre naturel intellectuellement confortable, parce que médiocre, qu’est le néolibéralisme, mais qui est à tout point de vue très destructeur si l’on s’intéresse de plus près à ses conséquences sociales, et qui s’adapte parfaitement au temps d’expression moyen d’une intervention dans les médias d’aujourd’hui, à savoir 300 mots ou une minute trente de parole, ne peut que sortir vainqueur du duel, les rares fois où celui-ci a lieu, dans des médias complaisants, puisqu’il s’appuie sur le gros bon sens, les raccourcis faciles et qui plus est parce que tous les présupposés qui le composent sont tellement rabâchés à longueur de journée à la télévision, à la radio ou dans les journaux, qu’il n’est aucun besoin de les rappeler. Le moindre téméraire qui voudrait contrer ce discours aura fort à faire, en deux minutes, et même en dix, face à un dogmatisme aussi profondément ancré dont tous les citoyens maîtrisent sur le bout des doigts les axiomes fondamentaux.

Le néolibéralisme d’aujourd’hui, qui se veut scientifique, est donc tout le contraire. A travers des méthodes intellectuelles parfaitement comparables à celles qui construisent les superstitions, il s’impose aux peuples comme un dogme que personne ne peut remettre en cause, s’appuyant sur le bon sens, l’ignorance et la culpabilisation. Que l’on puisse encore parler de démocratie dans un tel contexte relève de la malhonnêteté pure et simple. La finance, chose parfaitement humaine, qui peut donc être défaite comme elle a été faite par les hommes, est passée au statut de nécessité naturelle, et ne peut donc plus être modifiée. Cette superstition a eu en plus le culot de se fonder sur un pseudo-discours scientifique, qui donne à un dogme d’ordre religieux la légitimité d’une science. Les mêmes personnes vous diront pêle-mêle qu’ils ne « font pas dans l’idéologie », qu’ils se « fondent sur des faits objectifs » quand un discours de gauche serait lui tout à fait dogmatique. Pour les mêmes encore le marxisme est l’exemple parfait de la dérive idéologique, alors que le néolibéralisme lui, barbote fièrement dans le monde des idées, vraies bien entendu.

Le plus beau dans l’histoire, c’est que l’on voudrait nous faire croire que dans ce cadre aussi rabougri, les individus sont libres et qu’ils ne doivent leur sort qu’à la force de leur volonté, comme les bons libéraux le pensent. C’est le clou du spectacle qui permet tour à tour de mobiliser la nécessité lorsqu’il s’agit de phénomènes généraux et structurels (comme l’économie) pour casser toute velléité d’association d’individus qui pourraient chercher à changer l’ordre social, et la responsabilité individuelle pour justifier le sort de chacun et ainsi légitimer la force des puissants et la misère des faibles (qui se trouvent par-là même culpabilisés puisqu’ils ne doivent leur situation qu’à eux-mêmes). Là encore il n’y a aucune logique dans la pensée et seul l’opportunisme dicte des prises de position toutes tournées vers la conservation d’un ordre social spécifique. La domination de classe contemporaine se fonde bel et bien sur ce fait : un recours systématique à l’objectivité et à la « science » pour justifier un cadre socio-économique naturalisé dont les contours doivent paraître à tous immuables, alors même que comme toute construction humaine, il est éphémère et obéit à des intérêts spécifiques qu’il suffirait de remettre en cause pour que tout change. C’est bien sûr ce que les partis dominants, les médias et les forces économiques néolibérales essaient à tout prix d’éviter. Pourquoi changer ce qui marche si bien ?

Gavroche.

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27 réflexions au sujet de « La superstition néolibérale »

  1. C’est l’homme qui a créé l’argent, pas Dieu ! Sauf si c’est Dieu qui commande, par l’intermédiaire du Marché, par l’intermédiaire de l’économiste,…au profit exclusif de l’oligarchie…

    • Vous avez tout à fait raison, c’est l’homme qui crée l’argent, et plus précisément les banques centrales. Et l’on veut nous faire croire que les lois qui le régissent, elles, sont déconnectées de toute influence humaine, et qu’elles sont, somme toute, naturelles et nécessaires. Et l’oligarchie en sort gagnante à tous égards, de fait. Les grands prêtres du néolibéralisme ont trouvé un nouveau Dieu, le marché. Nous le leur laissons.

  2. Très bel article ! La médiocrité du néolibéralisme est partout répandue; elle est devenue vomitive ! Il est temps de parler de crimes économiques et de dénoncer partout les méfaits et mensonges du néolibéralisme.

    • Il faut résister en effet face à la médiocrité et à la nocivité du discours néolibéral. La reconquête d’un espace d’information et de réflexion valable, condition à toute démocratie, s’annonce difficile, mais il faut persévérer.

    • Je ne suis pas économiste de formation, et je n’ai malheureusement pas les connaissances en mathématiques suffisantes pour donner des exemples de formules mathématiques concrètes. En revanche, les axiomes fondamentaux du discours néolibéral fonctionnant comme des équations (et je ne doute pas qu’ils s’appuient sur d’innombrables véritables équations mathématiques), c’est un peu la même chose. On peut prendre quelques exemples :

      Crise = résultat de la trop forte dépense publique (soit impôts sur les entreprises trop importants + protection sociale trop développée)

      Complètement faux, puisque la crise est originellement une crise de la finance privée. On n’entend pourtant que parler de crise de la dette des Etats à longueur de journée.

      Il y a aussi l’idée totalement primaire : les Etats sont en déficit, il faut donc baisser la dépense publique, qui est l’équation basique que soutient la déclaration citée de Marc Fiorentino.

      « Coût du travail » trop élevé qui mène à un manque de compétitivité des entreprises = Chômage

      Cette dernière est particulièrement intéressante parce qu’elle recèle une contradiction intrinsèque, étant entendu que cette idée que le « coût du travail » est trop important implique pour les tenants du néolibéralisme un handicap à l’exportation, subitement vue comme critère quasiment unique pour juger de la santé économique d’un Etat (et c’est là qu’on nous ressort l’Allemagne). En revanche, lorsqu’il est question de la monnaie, le dogme de l’euro fort prend le dessus : certes cela défavorise l’exportation, mais ce n’est pas grave, il faut quand même garder une monnaie forte (on ne sait pas pourquoi, en réalité tout simplement parce qu’une monnaie forte avantage la rente, et donc les revenus financiers).

      L’équation fondamentale serait la suivante :

      Règlement de la crise = baisse des dépenses publiques et donc du déficit qui donnera la « confiance des investisseurs » + baisse des charges sur les entreprises (passant par augmentation des cadeaux fiscaux aux entreprises compensée par l’élément précédent de l’équation et s’il le faut par une augmentation de la fiscalité sur les classes populaires et moyennes) pour améliorer la compétitivité + flexibilité du travail et recours massif au sous-emploi.

      Cette équation est totalement fausse puisque la question de la compétitivité est loin de se régler par le problème de prix du travail, parce que la baisse des dépenses publiques entraîne la baisse de l’activité et donc des recettes fiscales, creusant ainsi le déficit, et parce que le recours massif au sous-emploi généralise une condition de travailleur pauvre qui détruit la consommation et donc la croissance. On peut continuer ainsi longtemps, mais c’est l’idée.

      On voit donc bien que ces équations sont non seulement simplistes à souhait, mais en plus contradictoires. On peut aussi citer la tendance manifeste de l’économie orthodoxe à considérer les acteurs économiques comme des entités parfaitement raisonnables prenant des décisions conditionnées par la connaissance totale de leur intérêt maximal, qui fait des hommes des équations et qui permet de généraliser l’idée que les acteurs privés peuvent atteindre une forme d’objectivité totale (bien pratique ensuite pour faire accepter la nécessité scientifique de leur discours).

    • Voici d’ailleurs une citation qui synthétise parfaitement tout ce qui est critiqué dans cet article. C’est signé Alain Minc, grand apôtre du néolibéralisme dont la nullité intellectuelle n’a d’égal que la fréquence de ses passages à la télévision, dans la récente émission C politique :

       » La rigueur est inscrite dans les faits comme la loi de l’apesanteur est inscrite dans nos vies », tout cela devant les acquiescements béats de la « journaliste ». Cela se passe de plus amples commentaires…

      • Cette citation pourrait être un sujet de dissertation philosophique complètement nul. « La rigueur est inscrite dans les faits », cela ne veut rien dire de CONCRET. Propos de Suffisant qui cherche à faire avaler n’importe quoi aux tarés que nous ne sommes pas. « La loi de l’apesanteur est inscrite dans nos vies », formule publicitaire pour épater et berner le taré là encore. En langage connerie, Minc signifie escroc de La Caste. Pffff…..

      • C’est bien résumé. Et c’est ce genre d’abyssales stupidités dont on nous abreuve constamment à la télévision, avec toujours les mêmes clowns. Le jour où l’on verra aussi souvent Frédéric Lordon développer une idée avec le temps pour le faire à la télévision qu’Alain Minc dérouler avec ferveur le manifeste quotidien de la bêtise transcendantale, on pourra commencer à parler de démocratie.

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  6. Monsieur, je dois vous dire bravo pour cet article absolument passionnant. De plus, j’affectionne tout particulièrement l’appendice de la première partie de l’Éthique de Spinoza, dont vous usez de manière remarquable pour prouver votre point.

    Alors, parlons de l’avenir. Les hommes se sont peu à peu défaits des superstitions religieuses grâce à l’usage de la raison, n’est-ce pas ? Il faudrait donc que nous voyions émerger, de nouveau, le règne de la — vraie — raison. Mais nous faisons face à un problème, car voilà que cette nouvelle religion, puisque ç’en est une en tout point, s’est accaparé le monopole de la vérité scientifique. De plus, j’ai bien peur qu’un terrible processus se soit peu à peu dessinée au fil des années passées et qui prend aujourd’hui la forme des médias de masse : les tenants du dogme n’ont-ils pas réussi à inhiber parfaitement le réveil de la conscience collective ?

    Rappelons-nous, pour nous donner du courage, cette belle phrase dans le superbe film « le Roi et l’Oiseau » de Paul Grimaud, que l’Oiseau dit aux lions dans leur grande cage : « quand vous connaîtrez les sordides dessous de cette monstrueuse machination, alors, mes amis lions, votre redoutable indignation ne pourra se contenir entre les murs de cette sombre prison » ; et espérons que cette monstrueuse machination se dévoile un jour au plus grand nombre.

    P.-S. : En dehors de votre analyse, je perçois une défense du Front de Gauche et de son programme. Sur ce point, et notamment sur l’idée d’établir une sixième république, je vous invite à lire l’article de Jacques Sapir (économiste hétérodoxe, pour le coup) intitulé « VIème république ou Souveraineté ? » disponible ici : http://russeurope.hypotheses.org/1149.

    • Merci pour vos remarques !

      Vous dites vrai, la puissance de ce dogme, appuyé par une oligarchie qui dispose d’institutions verrouillées, d’une éducation en faillite apte à endormir les peuples et surtout d’un système de propagande médiatique très dense, relève à mon sens d’une forme de totalitarisme. Un totalitarisme, pour l’instant, tout culturel et qui laisse en théorie au peuple les outils « légaux » qui pourraient mener à son renversement autant qu’il leur épargne pour l’instant la répression armée. Cette domination de fait est pourtant particulièrement perverse puisque, s’appuyant sur une illusion de scientificité, de démocratie et de liberté, elle donne l’impression aux peuples qu’ils sont libres. Rien de mieux pour dominer de façon durable (plus durable que par la violence physique) que de faire croire aux gens qu’ils sont libres quand ils ne le sont pas. Le système éducatif s’achemine du reste vers la même logique : faire croire à de nombreux diplômés qu’ils sont éduqués quand ils ne le sont pas, et ainsi de suite. Je reconnais que cet état de fait est un problème difficile à surmonter et c’est pour cette raison que la situation peut dégénérer en violence généralisée, dès lors que toute forme d’action légale et démocratique aura marqué son incapacité totale à prendre en compte le destin d’autre chose que d’une oligarchie surpuissante. Monsieur Lordon le rappelait encore récemment dans son dernier texte. Cet échec possible d’une solution citoyenne sera en plus désigné comme la preuve ultime de la bêtise violente de la populace quand il sera essentiellement le fait des oligarques. La mobilisation, la réflexion et la diffusion des idées restent nos seules armes pour éviter cela et seul l’avenir nous dira si c’était suffisant. Espérons-le.

      C’est justement la question européenne qui devrait permettre de sortir de la perversité d’une illusion de liberté au plus vite, puisque l’autoritarisme des institutions européennes est clairement profondément antidémocratique et sur ce point-là, les illusions se dissipent de plus en plus vite. « Grâce » à un autoritarisme aussi outrancier de l’UE, nous avons une chance de contourner cet écueil, et c’est déjà ça. Pour cette bonne raison, je suis en accord avec beaucoup des points développés par Jacques Sapir. Je reste toutefois critique par rapport à sa position, et par rapport à celle qu’il développait dans un autre article relativement récent sur l’euro et Jean-Luc Mélenchon, pour plusieurs raisons. L’abdication totale et a priori sur l’idée internationaliste me paraît tout de même être un manque d’ambition. Frédéric Lordon, dans un récent article (http://blog.mondediplo.net/2012-09-26-En-sortir) , a lui aussi émis des doutes quant à la réalisation de la chose et je conviens qu’elle n’est pas évidente. Pour ce qui est de l’argument du réalisme, je crois qu’aucune des deux solutions ne soit exempte de grandes difficultés, inhérentes à toute position de ce genre, mais ni l’une ni l’autre ne me parait impossible. L’impossible est le grand argument des antirévolutionnaires. La sortie des traités européens, si l’on s’en tient là, est une idée que partage le Front de gauche. La seule différence est que ce dernier envisage immédiatement un autre ordre européen qu’il appelle de ses vœux quand Sapir conçoit immédiatement une solution nationale. C’est ce que j’appellerais un manque d’ambition, étant entendu qu’il faudra se résigner de toute façon à la solution de Sapir si la première ne marche pas (et c’est peut-être cela que le Front de gauche devrait éclaircir, j’en conviens). Pourquoi ne pas tout mettre dans une tentative de rapport de forces européen avant toute chose et se rabattre sur la seconde solution si cela ne fonctionne pas ? Quoi qu’en dise Jacques Sapir, sa théorie implique tout de même un abandon de toute l’Europe du sud à son sort, ce qui, en plus d’être une terrible défaite politique, affaiblit en plus largement notre position, car nous pourrions y trouver de nombreux alliés. La solution ne passant pas forcément uniquement par les urnes, on ne sait pas ce qu’un véritable rapport de forces initié politiquement dans un pays comme la France par une position forte au sein de l’UE pourrait provoquer de mouvements populaires dans toute l’Europe.

      La seconde critique que je lui ferais est un corollaire immédiat au paragraphe précédent. Sa focalisation absolue sur l’euro me paraît être parfois un angle trop étroit de lecture de la situation actuelle. De la même manière, avant d’en sortir, il faudrait se donner les moyens de retourner l’euro contre ses fondateurs, ce qui leur ferait beaucoup plus mal qu’un simple éclatement d’une zone dont ils ont de toute façon déjà tiré l’essentiel de ce qu’ils pouvaient tirer. Il faut regarder les choses en face : l’éclatement de la zone euro ne changerait absolument rien à la concurrence fiscale entre les Etats (par essence), et le néolibéralisme a déjà détruit à peu près tout ce qu’il avait besoin de détruire. L’euro est un simple outil et mobiliser en focalisant tout sur cette question crée l’illusion que se débarrasser de l’euro peut suffire à se débarrasser du néolibéralisme, ce qui est totalement faux. Les Etats-Unis pratiquent un néolibéralisme tout à fait abouti, qui écrase une bonne partie de leur population, et ils ont la souveraineté monétaire et pratiquent même le protectionnisme. Nécessaire donc, mais non suffisant. Monsieur Lordon d’ailleurs à la question avec qui répond « on verra » et admet à demi-mot que tout seul, c’est mal barré. Et il a à mon avis raison. Je crois que la solution de Sapir, même s’il faut être prêt à accepter sa nécessité éventuelle, est déjà un semi-échec qu’il est dommage de se donner comme objectif ultime.

      Pour ce qui est du lien entre VIème République et austérité, je suis d’accord sur le fait que les institutions européennes sont le problème essentiel, mais il ne faut pas oublier que c’est justement parce que les Français sont largement dépolitisés par les institutions de la Vème République que la contestation de ce modèle est rendue difficile. On est du reste confronté à un paradoxe difficile à contourner : on ne contestera le fonctionnement actuel de l’Europe (dans un sens contraire au néolibéralisme) que si le Front de gauche arrive au pouvoir, mais il est presque impossible qu’il arrive au pouvoir dans de telles institutions, d’où le fait qu’il milite pour les changer, mais il ne pourra les changer que s’il arrive au pouvoir… Monsieur Sapir s’enferme dans le même paradoxe en le prenant par l’autre bout. Pour qu’arrive au pouvoir une force politique capable d’affronter l’Europe comme il le souhaite, il faudrait une VIème République. C’est pour cela d’ailleurs que le mot de ralliement du Front de gauche est la révolution citoyenne qui dépasse les seules urnes. Il me semble que Jacques Sapir a parfois tendance à faire un peu trop la fine bouche, même si beaucoup de ses arguments sont très pertinents.

      • Merci pour les vôtres !

        Néanmoins, permettez-moi de les nuancer un peu. Mais pour commencer, je n’objecterai pas que nous vivons aujourd’hui, soumis à une forme de totalitarisme silencieux. C’est là tout le secret du « soft-power » états-unien. Quant à la désillusion européenne, j’aimerai pouvoir penser comme vous qu’elle puisse agir comme un moteur formidable poussant les peuples à rejeter d’un bloc l’idéologie néolibérale, mais j’avoue n’en avoir aucune idée tant la propagande européiste est puissante. D’ailleurs, sur ce point, sachez que la Commission européenne veut engager des « trolls » lors des prochaines élections européennes afin de faire, là encore, de la « pédagogie » sur internet pour discréditer les propos qui s’éloigneraient du dogme tyrannique — et ce, avec notre argent. Si l’on s’arrête un peu sur cette remarque, on s’aperçoit très clairement de notre condition de « citoyens européens » puisque nous payons pour notre propre endoctrinement, qui ne prend même plus la peine de se cacher.

        En revanche, comme Jacques Sapir, je crois vraiment que le Front de gauche fait une erreur de diagnostique et que cette idée de Sixième République n’a rien à voir avec les problèmes causés par l’euro. Retrouvons notre souveraineté perdue d’abord, et voyons ce qui suit ensuite. Vous dites que les Français sont dépolitisés et vous attribuez ce phénomène aux institutions de la Cinquième République. Sans doute, ce système favorise-t-il une offre politique très limitée, comme c’est le cas aujourd’hui avec la domination stérile de l’UMP et du PS. Mais, ne pensez-vous pas que l’Union européenne en soit un autre facteur important : qu’en perdant sa souveraineté, un peuple se dépolitise de fait ? Car, depuis l’adoption du traité de Maastricht, que cela soit dit, nous ne sommes plus un peuple souverain. Certains se plaisent à parler de « souveraineté partagée » ou de « souveraineté limitée » mais, comme l’explique Philippe Séguin dans son allocution mémorable à l’Assemblée nationale du 5 mai 1992, tous ces termes ne signifient qu’une chose : qu’on n’a plus du tout de souveraineté. D’ailleurs, Rousseau le dit bien dans le Contrat Social : la souveraineté est indivisible, on est souverain ou on ne l’est pas. Donc, je ne suis pas sur que la dépolitisation du peuple français soit imputable à nos institutions, mais peut-être plus vraisemblablement à l’Union européenne. Retrouvons ainsi notre souveraineté, et voyons si, conscient de ce pouvoir retrouvé, nous pouvons inverser cette tendance de désintérêt de la politique et de dérive néolibérale. Sur ce point, rappelons-nous que la Cinquième République fut adoptée par 65,87 pour cent des inscrits, contre 35,57 pour cent pour le traité de Maastricht. On m’objectera peut-être que notre Constitution établit bien que ces votes sont décidés au nombre des suffrages exprimés et non des inscrits, mais c’est un fait : l’Union européenne fut imposée à l’ensemble du peuple par pas plus de quatre français sur dix. Sans oublier que la révision constitutionnelle nécessaire à la ratification du traité n’a fait l’objet d’aucun référendum bien que le parlement, par son biais, se destitua de son pouvoir législatif sans en avoir reçu mandat du peuple. Outre tous ses abus, cette construction européenne nous a donc été imposée dans la plus flagrante illégalité morale. Plutôt que d’établir une nouvelle République, ne serait-il pas judicieux de dénouer le problème et d’exercer pleinement les pouvoirs que la présente nous offre ?

        La question de l’euro suit naturellement. Quitter la monnaie unique et retrouver notre monnaie nationale n’est pas nécessairement synonyme de replis, de solution purement nationale, ou de manque d’ambition. D’abord, la crise de la zone euro nous apprend que partager une monnaie sans intégration politique majeure, et notamment sans union fiscale et budgétaire, ne réussit à personne. Une union monétaire réunit en effet des critères surement très complexes, mais il en est un très facile à comprendre : comme cela impose une seule et unique politique monétaire, il faudrait des économies qui s’en satisfassent toutes, c’est-à-dire des économies semblables, donc ayant des coûts de productions similaires, des acquis sociaux identiques, mais aussi les mêmes parités optimales par rapports aux autres monnaies — ce qui implique à son tour d’avoir à peu près les mêmes partenaires commerciaux, car si l’un ne commerce qu’avec le Japon il n’aura besoin que d’une parité alors que d’autres commerceraient avec d’autres pays, nécessitant d’autres parités encore… bref, vous l’aurez compris, cela demande une analyse scientifique rigoureuse. Maintenant, si ces critères ne se rencontrent pas, on doit abandonner notre souveraineté au profit d’une intégration politique forte, à un fédéralisme. Là encore, de nombreux problèmes se posent, car la démocratie serait-elle possible dans un État fédéral composé d’autant d’avis que de peuples ? De Gaulle n’avait-il pas raison quand il identifiait très précisément la démocratie à la nation ? Car c’est bien le sentiment d’appartenance nationale qui rend possible la cohésion politique authentique. Ainsi, tout comme la liberté, la souveraineté n’admet aucune exception, pas même la politique monétaire. Alors, il me reste à montrer que retrouver notre indépendance monétaire n’est pas une solution de replis. Comme vous le soulignez, ce ne serait pas suffisant pour se séparer de l’emprise du néolibéralisme. En revanche, rien ne nous interdit de former une union avec les pays du Sud de l’Europe, et pourquoi pas avec d’autres aussi, chacun doté de sa propre monnaie, mais fonctionnant sur un système monétaire parfaitement indépendant de celui des institutions internationales. Nous pourrions nous inspirer du mouvement des Non-Alignés de la Guerre froide et proposer une vraie solution alternative. Le monde est vaste, pourquoi devrions-nous nous cantonner à nos voisins lorsque nous pourrions former des alliances fortes avec le Venezuela et tous les autres pays d’Amérique latine par exemple ? Des réformes complètes du système bancaire et économique pourraient ainsi être menées avec succès et force, le politique reprenant son plein pouvoir sur le marché.

        Enfin, nous n’avons plus le temps d’attendre. Cela fait trop longtemps qu’on nous endort avec de jolies formules du genre « changeons l’Europe » qu’on nous chantonne depuis des années. Je terminerai donc sur une anecdote. François Asselineau, président de l’Union Populaire Républicaine, aurait calculé lors d’une conférence à l’École Polytechnique la probabilité que les gouvernements des vingt-sept États membres de l’Union européenne — c’est donc sans compter la Croatie — se trouvent tous à gauche au même moment afin de bénéficier de l’unanimité pour changer les traités : pas plus d’une demi-journée tous les deux cent mille ans ! De là, je crois que si nous voulons changer l’Europe, et il me semble que nous le souhaitons, cela ne peut pas passer par une renégociation des traités mais par une sortie unilatérale de l’Union européenne. Pour y parvenir, vous dites que nous devons changer de République. Peut-être faites-vous preuve de plus de réalisme que moi, mais je pense que nous en avons les moyens actuellement. Reste pour cela à choisir judicieusement une force politique. Il est vrai, certes, que le mouvement de monsieur Asselineau reste modeste, mais je vous invite à vous y intéresser. Je ne serais pas étonné si vous me disiez que vous n’en avez jamais entendu parler, car il fait l’objet depuis sa création en 2007 d’une véritable censure médiatique. De vous à moi, c’est plutôt positif.

      • Je réponds rapidement sur le fond avant d’en venir au mouvement d’Asselineau, même si visiblement les deux sont liés. Je remarque que vous semblez vous focaliser sur les institutions européennes hors desquelles semble-t-il, quelle que soit la façon dont on en sort, se trouve le salut. L’argument des « économies différentes » ne tient pas vraiment ne serait-ce que parce qu’une partie essentielle du commerce de l’UE se fait déjà au sein même de l’UE et que rien n’empêche une Europe réellement coopérative de soutenir les pays qui connaîtrait des difficultés avec leur commerce extérieur. L’harmonisation fiscale elle s’est faite vers le bas. Rien ne nous empêche de la faire vers le haut et il s’agirait là d’une victoire historique contre le néolibéralisme. De l’ambition encore une fois. Il ne s’agit pas d’être tous d’accord. Jusqu’à preuve du contraire l’Allemagne n’a pas besoin de l’accord de tous pour dominer les politiques européennes. S’il n’y a pas de réactivation réelle du rapports de forces contre les politiques néolibérales au sein de l’UE avant un éventuel éclatement de l’euro, les « alliances avec les pays du sud » en resteront à l’état d’imprécation et la solution purement nationale sera bel et bien une réalité, regrettable.

        Je ne suis du reste pas surpris que les solutions que vous proposiez, quoi que vous puissiez en dire, soit exclusivement nationales. Que ce soit Sapir, qui n’arrive pas à voir plus loin que la sortie de l’euro immédiate, ou pire l’UPR. Je n’ai pas pris la peine de m’intéresser au programme de monsieur Asselineau, car sachant qu’il est un ancien collaborateur de Pasqua et de de Villiers, je sais très bien ce que je vais y trouver, et je dirai le moins en affirmant que tout cela n’attire aucunement ma sympathie. J’en ai vu assez sur le site du parti en question pour en avoir la confirmation. La rhétorique, exclusivement anti-europe, ne propose, comme le Front national, aucun modèle alternatif de société au néolibéralisme et ne fait que pester à chaque sujet sur les « européistes » (vocabulaire typique de cette droite). Il est d’ailleurs amusant de voir l’homme s’agiter en fin de discours pour expliquer qu’il n’a parlé ni de fiscalité ni de droit du travail, à savoir deux des trois thèmes fondateurs du néolibéralisme, car, comme il est de droite, il va de soi que sur ce sujet, il fera comme tout le monde, c’est à dire une politique oligarchique favorable au capital. Sur l’immigration l’hypocrisie va suffisamment loin pour qu’il affirme qu’il ne propose absolument rien, car il y a trop d’idées diverses dans son parti, mais tout de même après avoir déploré en long en large et en travers la « perte de la maîtrise des frontières ». On sait très bien où notre homme veut en venir. Ne parlons même pas du « dépassement du clivage gauche-droite » qui est fondamentalement de droite et qui est l’arme rhétorique favorite de l’extrême droite. Je ne suis pas étonné que dans ce contexte, tout soit fait dans l’argumentation pour écarter le débat sur la VIème République, sous prétexte qu’il serait annexe, alors qu’il s’agit simplement de conserver un régime autoritaire de pouvoir personnel très antiparlementaire qui convient depuis toujours à cette frange politique.

        Cette abdication si rapide devant l’idée internationaliste cache en réalité bien souvent, comme c’est le cas ici, le rejet pur et simple de cette idée. Vous l’aurez compris, le programme de ce petit parti, qui n’est d’ailleurs pas vraiment un programme et qui n’a même pas l’idée d’en proposer une forme écrite sur son site, est profondément opposé aux idées que nous défendons sur ce blog. C’est un Front National camouflé, qui est lui-même un néolibéralisme camouflé, assorti de beaucoup de rhétorique mais de bien peu d’idées et qui cherche en n’abordant pas les questions sociales centrales (et qui sont les vraies questions de fond de l’opposition au néolibéralisme) à embrouiller quelque électeur de gauche errant qui pourrait être séduit par le discours « pour la démocratie ». Je vous conseillerais la plus grande méfiance vis-à-vis de ce type de parti.

      • Lors d’un article précédent, j’avais décortiqué la forme de souverainisme prônée par le Front National et je renouvelle ma mise en garde vis-à-vis de l’UPR car à y regarder de plus près je confirme y voir un peu le même processus : une focalisation totale sur l’Europe pour cacher en réalité une complaisance face aux structures concrètes du néolibéralisme (adaptables à un modèle national). Le flou qui entoure toute autre mesure que la sortie de l’euro, les nombreux sous-entendus du programme et le passé politique du leader de ce parti me semblent corroborer cette analyse. Je vous mets en lien l’article en question sur le FN.

        https://contratsocial.wordpress.com/2012/12/06/le-front-national-ou-le-neoliberalisme-camoufle/

  7. Je ne peux répondre à votre commentaire qu’ainsi, mais vous saurez auquel cette réponse fait suite. Avant de vous montrer que vous n’avez guère commencé à voir clair dans mon jeu mais qu’au contraire vous vous méprenez gravement, laissez-moi remarquer qu’on distingue décidément aisément le travail fait sous l’emprise des passions de celui achevé après un raisonnement paisible, comme le fut votre brillant article d’origine. Tout d’abord, je réfute toute accusation de populisme et de toute forme d’extrémisme, pensées politiques que je réprouve dans leurs totalités. Vous semblez vouloir m’identifier à la hâte à un profil auquel je ne corresponds pas. Certes, vous n’auriez pas commis cette erreur si vous aviez surmonté vos préjugés à l’égard de l’UPR ou de monsieur Asselineau, et daigné lire quelques lignes de leur programme politique ou de leur charte fondatrice, mais votre choix en a été autrement. Sans doute une chose était-elle vraie dans vos débordements verbaux : souverainiste, je le suis, et je ne prends pas cela pour une injure. D’ailleurs, vous l’êtes aussi, dans la mesure où sa seule signification est d’être partisan de l’indépendance de l’État face à toute forme d’oppression étrangère, que ce soit d’autres États ou, bien sur, de l’oligarchie des corporations mondiales.

    Vous dites que l’UPR est un Front national camouflé. Voyons ce que leur programme en dit : il faut « refuser la stigmatisation insidieuse des Français d’origine arabe ou de confession musulmane, comme la stigmatisation de tout Français en vertu de ses origines sociales ou ethniques ou bien ses convictions religieuses » ; plus loin, il est écrit que les questions relatives à l’immigration devront être décidées par référendum, étant un sujet de société nous touchant tous, Français ou non.

    Vous dites que l’UPR est un parti qui ne remet pas en cause le néolibéralisme. Si nous sommes d’accord, le néolibéralisme fait référence à un courant de pensée politique qui voudrait voir toute frontière au commerce et aux échanges supprimée, toute nationalisation impossible, la loi du marché dominer les peuples et les États. Voyons donc ce que leur programme en dit : il entend constitutionnaliser l’interdiction de privatiser toute une batterie de services publics ; il souhaite redonner à la Banque de France son « rôle normal de financement de l’État et des collectivité locales » tout en mettant un « terme au pouvoir indu des agences de notation en rétablissant le contrôle des flux de capitaux », en précisant qu’il « faut choisir entre ce rétablissement du contrôle des flux de capitaux ou l’abdication de toute souveraineté devant les fonds de pension, les banques et les agences de notation » ; il tient à « évincer les fonds d’investissement et les grands groupes de toutes les sociétés liées au service public », et notamment à « retirer aux banques Goldman Sachs et JPMorgan leur accès au marché du gaz en France » ; de plus, il veut « interdire les activités de lobbying et de trafic d’influence » au sein des institutions de la République. Plus loin, on lit que nous devons « interdire, de manière constitutionnelle, toute prise de contrôle des médias de masse par des fonds de pension ou des groupes et conglomérats multinationaux » ; et que nous avons à « rétablir et étendre le crime de haute trahison pour le chef de l’État et les membres du gouvernement […] à la corruption, à l’abus des biens de l’État et à la collusion avec des puissances étatiques étrangères ou avec des pouvoirs privés pour mener une politique contraire à l’intérêt général du peuple français », et je m’arrête là pour ce point.

    Vous dites que l’UPR n’est qu’une façade, l’illusion d’un renouveau démocratique. Voyons ce que leur programme en dit : « toute réforme de la Constitution devra se faire par référendum [suivant la procédure de l’article 11, celle de l’article 89 dite « du Congrès » étant supprimée] et celui-ci précisera que la réforme n’est adoptée que si elle obtient la majorité des électeurs inscrits » ; « instaurer le référendum d’initiative populaire » ; « limiter à deux mois les plans Vigipirate, avec renouvellement sur autorisation du Parlement et référendum obligatoire au bout de trois renouvellements » (car comme vous le savez ces plans autorisent une surveillance accrue de la population, et nous n’en avons pas quitté depuis le mois d’octobre 1996).

    Enfin, drôle de parti néolibéral que celui dont le président et fondateur a fait l’éloge d’Hugo Chavez à sa mort et a la hantise du gouvernement américain dominé par les intérêts particuliers des corporations. Et puis, comme vous le soulignez, ce programme ne s’étend pas sur des questions majeures de société. J’en profite donc pour vous donner mon point de vue : monsieur Asselineau se fixe comme objectif la souveraineté nationale retrouvée, à partir de laquelle un gouvernement formé à l’issue des élections législatives s’en chargera. Il n’a pas la prétention de régler tout et se donne comme ligne de conduite le rôle que la Constitution donne au président de la République, c’est-à-dire celui d’un arbitre des forces politiques du pays, chargé de veiller au respect de la Constitution. Par ailleurs, bien plus que la présidence de la République, monsieur Mélenchon vise à faire adopter sa Sixième République avec 8,82 pour cent des inscrits au premier tour de l’élection présidentielle de 2012. Avouez que c’est un peu léger pour une nouvelle constitution.

    Quant à vos remarques sur quelques unes de mes propositions, que vous jugez injustement comme exclusivement nationales si vous lisez bien ce que j’ai écrit, je maintiens qu’une union monétaire nécessite une analyse attentive car il ne suffit pas de la vouloir très fort : nous en avons la preuve avec la zone euro. Vous dites qu’il nous faudrait palier les différences structurelles entre économies dissemblables par des aides. Mais vous ne faites là que transformer des diversités économiques en problèmes qui n’en sont pas au départ. Si vous avez des différences fondamentales dans la façon dont des économies fonctionnent, il ne s’agit plus de venir en aide à quelques pays pour rétablir un équilibre, mais par le biais de je ne sais quelle mesure tenter de créer un faux équilibre. Je n’adopte pas le langage orthodoxe, j’appelle à une analyse rigoureuse. En revanche, si cette harmonisation fiscale dont vous parlez était réellement nécessaire, il est évident qu’il eût mieux fallu la faire par le haut. Pour finir, laissez-moi vous retourner la question : si je suis obstiné par la fin de l’euro, dites-moi donc quelles sont vos raisons pour conserver une monnaie unique ? L’Amérique du Sud n’en a pas, et cela ne les empêche pas de décider ensemble des politiques communes sans pour autant mélanger les souverainetés de chacun.

    • P.-S. : À votre décharge, je peux comprendre que l’omniprésence du discours sur la sortie de l’Union européenne, a fortiori de l’euro, et de l’OTAN, peut sembler douteux en ceci, qu’il pourrait cacher d’autres objectifs comme ceux auxquels vous avez pensé. Mais, comme les extraits du programme de l’UPR que je vous ai cités le montrent, ce n’est pas le cas. En fait, vous remarquerez que celui-ci ne fait que poser les bases d’un système politique meilleur, démocratique, et libre des intérêts particuliers d’une oligarchie financière et économique, à partir duquel le peuple et ses représentants décideront des politiques à mener. Ce parti n’a donc rien à voir avec les idées que vous vous en faites.

    • J’ai bien entendu regardé la charte fondatrice et j’ai même écouté Asselineau parler, car il n’y a pas de programme écrit (cette charte n’est vraiment pas un programme). Je crois qu’il faut retourner à l’essentiel pour bien comprendre le sens de mon propos et je vous assure qu’il serait bon de regarder de plus près. Une petite précision avant toute chose, je n’ai pas critiqué le souverainisme en soi mais le souverainisme de droite qui est à mon avis et pour les raisons suivantes complètement différent de ce qu’une pensée de gauche peut produire sur la question. Quand Frédéric Lordon parle de souverainisme et quand Philippe de Villiers parle de souverainisme, ce n’est clairement pas la même chose.

      Je crois que l’erreur que vous faites dans votre réflexion se trouve en amont et elle réside dans la définition du néolibéralisme. Celle que vous me donnez manque à mon avis l’essentiel. Vous le définissez comme une idéologie qui prône la dérégulation des échanges commerciaux et financiers. Ne tournons pas autour du pot, c’est faux pour les échanges de marchandises. Seul le néolibéralisme version UE est dans cette logique que personne d’autre ne partage. Tous les autres pays du monde font du protectionnisme, à commencer par les Etats-Unis, qui sont un pays pionnier du néolibéralisme et encore parfaitement à la pointe dans ce domaine. Ce qui définit fondamentalement le néolibéralisme est la dérégulation financière. Sur ce plan, rien de ce que vous décrivez ne fait de réelle différence. Le retour à une monnaie nationale ne règle que le problème de l’endettement public, mais laisse à tout le secteur bancaire privé son emprise totale sur l’économie. En focalisant tout sur l’endettement de l’Etat, il passe à côté de l’essentiel. Admettons que ce point soit négligé par le programme, rien n’est parfait.

      Qu’est-ce qui définit le néolibéralisme au-delà de cette dérégulation financière ? La dérégulation du travail et la baisse de la fiscalité sur les hauts revenus, les grandes entreprises et le capital. Tout le reste n’est qu’instrument pour arriver à cette fin. Autrement si l’on ne combat que ces outils mais pas les fins, on ne fait rien. Sur ces deux points, qui sont les réalités concrètes du néolibéralisme et leur but final, vous conviendrez avec moi que rien n’est dit, monsieur Asselineau l’avoue lui-même. C’est cela qui fait l’une des spécificités du souverainisme de droite qui finalement se contente de réclamer l’indépendance politique mais n’attaque absolument pas le néolibéralisme dans ses réalités économiques et sociales. « L’interdiction des nationalisations » est un détail, tant les problèmes sont plus en amont. Le parti que vous défendez va nationaliser mais ne fera rien pour améliorer la fiscalité de l’Etat en taxant les riches, pour simplifier. Le résultat risque d’être très vite limité, et, je vous le donne en mille, suivi par un « principe de réalité » facilement prévisible. Aucune des mesures que vous citez n’attaque réellement le système dans son coeur. Prenons l’exemple des Etats-Unis : souveraineté monétaire totale, monétisation par la FED, protectionnisme, contrôle des frontières. Quel en est le résultat : temple sacro-saint du néolibéralisme, dérégulation financière, et surtout droit du travail catastrophique, système social en ruine et fiscalité sur les hauts revenus très favorable, soit tout ce qu’il faut pour avoir une armée d’esclaves et l’enrichissement massif d’une oligarchie. Et croyez-moi, l’Etat américain sait être interventionniste.

      Je renouvelle donc ma mise en garde. Vous semblez beaucoup réfléchir à ces questions alors je vous invite à réexaminer cette analyse. Monsieur Asselineau, en prétendant ne pas tout régler, ne règle malheureusement rien. Sur l’immigration c’est la même chose. Il ne dit rien, appelle à un référendum (sur quoi, la question de l’immigration est multiple) mais s’emporte sur la perte de contrôle des frontières. Pour un homme qui vient d’une droite fondamentalement xénophobe, on sait très bien ce qu’il veut dire. Même le Front National vous dira qu’il ne faut pas stigmatiser tout « Français » d’une quelconque origine, pour faire bien. Il faut lire entre les lignes, tout « Français » est-il dit. Que se passe-t-il pour toutes les personnes sur le territoire qui n’ont pas la nationalité française ? On aura deviné. Je confirme que je vois dans ce programme le même type de manipulation que je retrouve dans le programme du FN et c’est pour cette raison que je vous invite à y regarder de plus près (excusez d’éventuels propos un peu véhéments qui étaient dans mon esprit plus destinés à l’UPR lui-même qu’à votre personne).

      J’achève cette critique de fond en vous rappelant de nouveau que cet homme vient de la droite dure. Il est essentiel de prendre cela en compte pour lire les flous énormes de son programme qu’il laisse sciemment en état de suspension. J’ai assez d’expérience dans le décorticage des programmes de cette droite pour vous assurer que cet homme joue pour la droite dure et j’espère vous en avoir convaincu.

      • De toute façon, que seraient les débats sans quelque passion ?

        Je ne souhaitais pas m’étendre sur l’idéologie néolibérale, et je ne vous contredirai pas sur les éléments de définition que vous citez. D’ailleurs, j’ai bien précisé qu’il s’agissait aussi de dérégulation des échanges, et j’entends donc par là des échanges du capital à travers le système financier mondial.

        Mais dites-moi plutôt, me croyez-vous vraiment capable d’inventer un programme politique en réponse à un commentaire en quelques heures ? Car vous persistez à croire que l’UPR n’a aucun programme politique en dehors de sa Charte fondatrice, alors même que je le cite en de nombreux endroits entre guillemets. Alors j’en serai flatté, mais je vous assure que ce programme est réel et ne sort pas de mon imagination. Et comme vous dites avoir de l’expérience dans l’analyse des manifestes politiques, laissez-moi vous suggérer, encore une fois, de le lire, après quoi je serai ravi de discuter de votre analyse avec vous. Vous le trouverez ici : http://www.u-p-r.fr/wp-content/uploads/presidentielles/Programme-Liberation-Nationale.pdf. Mais jusqu’à présent, je crois que vous vous méprenez à l’égard ce parti. Je doute fortement que le silence pesant sur un certain nombre de questions, essentielles selon vous et moi, que vous relevez doit être interprété à votre manière. Une lecture alternative est là : le profond légalisme de monsieur Asselineau, c’est-à-dire sa volonté presque unique de laisser au peuple le choix, comme je l’ai déjà dit dans mon précédent commentaire. Sur le cas de l’immigration, vous interprétez à votre guise l’absence de mots. Il y a une limite entre l’analyse et la spéculation et vous la franchissez. Pour en avoir le cœur net, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

        Quant à monsieur Mélenchon, je remarquerai qu’il devrait être en train de crier sur tous les toits comme il sait si bien le faire pour dénoncer les négociations accélérées en cours entre les États-Unis et l’Union européenne en vue d’un accord de libre-échange inédit, qui assènerait encore un coup de marteau aux défenseurs des acquis sociaux et autres opposants au néolibéralisme, or il ne le fait pas. Je remarquerai aussi que, étant au premier rang pour assister à la puissance des lobbies et à leur influence sur le processus de législation européenne (à ce sujet, je vous conseille de visiter ce site : http://corporateeurope.org) en sa qualité de député européen, il pourrait user de l’incroyable exposition médiatique dont il bénéficie pour s’en insurger, or à ma connaissance il ne le fais pas non plus. Peut-être allez-vous me contredire, et ça me rassurerait bien ! J’ai donc moi aussi des doutes quant à sa sincérité, à lui.

        Enfin, je remarquerai que quelques questions et points essentiels de mon argumentation restent malheureusement dans l’oubli.

      • Avant toute chose, je veux bien que vous m’indiquiez les éventuels points que j’aurais pu oublier dans mes réponses, car il me semblait avoir répondu à peu près à tout mais les messages se faisant longs et commençant à s’accumuler (ce qui ne me dérange aucunement), j’ai pu avoir oublié certains points. J’ajoute que je n’ai pas dit que le parti n’avait pas de programme, mais pas de forme écrite. J’avais raté le fichier pdf sur le site et n’ai vu que la charte et les longues vidéos (que j’ai en partie écoutée, je ne parlais donc pas dans le vide). Du reste ces vidéos reprennent un peu le même contenu.

        Nous trouvons donc un point d’accord sur le fait que la dérégulation financière est l’un des éléments centraux du néolibéralisme. Le problème est bel et bien que rien ne figure dans le programme écrit de l’UPR pour lutter contre. Rien sur le secteur bancaire privé et les activités de spéculation. C’est le centre du problème. Une telle position est d’office très claire. C’est un projet strictement politique, centré sur l’Etat, qui n’offre aucune alternative au modèle économique et social dominant. C’est son droit le plus strict, et c’est d’ailleurs assumé comme tel par le programme, mais il faut tout de même prendre ce fait en compte.

        Dès lors, puisque vous reconnaissez vous-mêmes que ni le droit du travail ni la fiscalité ne sont prises en compte, aucune structure de fond du néolibéralisme n’est contestée. Seule est contestée la dépossession politique par laquelle il passe pour se faciliter la vie, mais dont il n’a nullement besoin si l’Etat est d’accord avec lui. Dans les faits, l’UE actuelle est contraignante en principe mais pas de fait puisque tous les gouvernements européens sont d’accord par principe avec les politiques d’austérité. L’UE ne sert que d’excuse pour ne pas les assumer tout en les faisant. Un parti qui veut la souveraineté politique sans critiquer le fond de l’idéologie néolibéral affiche passivement son soutien à celle-ci. Si monsieur Asselineau était en opposition au contenu du néolibéralisme, il le montrerait dans son programme.

        A la lecture du programme, je reste frappé par la symétrie rhétorique entre celui-ci et celui du Front national. La même focalisation sur la souveraineté politique, la même absence totale de proposition d’un modèle socio-économique alternatif. Une même profonde démagogie sur quelques mesures éparses sur le plan social. Je m’explique. On lit dans le programme la retraite fixée à 41 ans, beaucoup de moyens dans l’éducation, un renforcement profond de la Sécurité sociale. Avec quel argent ? On ne nous le dit pas puisque, étant de droite, monsieur Asselineau s’interdit par principe de parler de fiscalité et donc d’augmentation des impôts sur les plus riches, pourtant condition nécessaire à la réalisation de ces belles paroles. C’est de la démagogie : un discours qui se veut en faveur du peuple mais qui reste incantatoire. Le programme du Front de gauche assorti de mesures sociales nettement plus ambitieuses, et qui font un vrai modèle pour le coup, s’impose la crédibilité d’en proposer un financement. Autrement c’est le beurre et l’argent du beurre. Or en général en politique, quand on ne propose aucune mesure pour financer une proposition, c’est parce qu’on ne compte pas la réaliser.

        Sur l’immigration, il en est de même. On ne dit rien de concret mais tout est dit pour déplorer le manque de contrôle aux frontières (notamment dans la sections questions/réponses) et le seul exemple pris est une déploration du fait que l’UE condamne les expulsions de Roms. Si l’on ajoute le passé politique du personnage, qui ne peut pas ne pas entrer en considération sur ces questions, d’autant qu’il ne le renie pas, il est difficile de ne pas lire entre les ligne. Il en est de même pour les imprécations sur l’Etat social : un homme qui a fait toute sa carrière à droite et qui a gravité longtemps autour de Pasqua est difficilement crédible dans un discours social, et les insuffisances de son programme le prouvent d’autant plus. Si vous ne connaissez pas trop le RPF fondé par Pasqua et où Philippe de Villiers a aussi gravité en même temps qu’Asselineau, je vous encourage à vous renseigner sur la question pour mieux voir d’où vient le leader de l’UPR.

        Sur cette question de l’immigration comme sur d’autres d’ailleurs on touche à mon avis à ce qui me semble être l’esquive principale du programme. Il ne « prend pas position » sur à peu près tout, sauf sur la souveraineté politique et l’assume. Cela signifie donc qu’il laisse aux autres partis le soin d’avoir un programme, ce qui est tout de même d’une lâcheté politique assez considérable, et ne propose donc rien de concret (et quand il le fait ne finance rien). Ce n’est pas crédible politiquement (et même sur le plan purement stratégique, militer pour un parti qui assume de ne pas avoir de programme est un coup dans l’eau puisqu’il se condamne automatiquement à ne jamais gouverner). Et je finirai ainsi, si Monsieur Asselineau était opposé à la répression de l’immigration et au néolibéralisme il proposerait de fait un contenu pour lutter contre. Qui ne dit mot consent, et ce silence ne peut être interprété autrement. Vous vous imaginez militer contre quelque chose sans proposer aucune mesure pour le combattre ? C’est pour le moins étonnant.

        Pour ce qui est de Mélenchon, il a déjà dénoncé à de nombreuses reprises l’accord entre les Etats-Unis et l’UE prévu si je ne m’abuse pour 2015 (et dans le silence le plus total) alors qu’il est effectivement très destructeur (c’est le cas dans de nombreux passages radios et télé depuis un bon moment maintenant) et il a même un blog dédié à son activité de député européen où il parle plus que vous ne le dites de ce qui se passe au Parlement européen et de ce point en particulier. J’espère vous avoir rassuré à ce propos et vous avez tout à fait raison de soulever cette question essentielle.

  8. Il s’agissait de la question suivante : pourquoi tenez-vous tant à conserver une monnaie unique alors qu’on pourrait parfaitement imaginer une union d’États, une sorte de mouvement refusant de s’aligner sur l’idéologie dominante ? Rappelons-nous les Non-Alignés ! Et si, en effet, tout ce système repose sur la superstition généralisée, ne serait-ce pas ambitieux de refuser de reconnaitre le pouvoir du FMI, des agences de notations, et autres instances internationales au service de la pensée unique ? Je ne comprends donc pas votre position selon laquelle retrouver notre pouvoir de battre monnaie nationale serait une défaite politique et un manque d’ambition. Notez qu’en Amérique latine, monnaie nationale ne rime pas avec replis.

    Je crois que nous arrivons à un point d’accord sur le programme de l’UPR : ce parti politique n’a pour objectif que la souveraineté nationale. Je ne le nie pas. Clairement, avec la restauration d’une démocratie plus large et plus propre, ce sont là les seuls motifs d’action de monsieur Asselineau. Je ne nie pas non plus qu’il ne soit pas autant engagé dans la lutte contre la pensée néolibérale que monsieur Mélenchon, mais comprenez que c’est la nature même de ce mouvement politique de ne militer que pour la libération nationale. On peut le lui reprocher, mais je doute qu’on puisse en inférer directement sa complaisance avec le pouvoir de l’argent. Mon interprétation est que ce dernier est vu comme un obstacle à la démocratie et doit être combattu en tant que tel. Donc, on peut se poser la question du pourquoi. Vous y répondez ainsi : qui ne dit mot consent. Peut-être avez-vous raison, ce serait déraisonnable de refuser cette option. Mais il y en a une autre : ayant comme objectif absolu de retrouver la souveraineté nationale, faut-il entrer dans d’autres débats qui seraient comme des obstacles à son achèvement ? En somme, c’est de la sélection, ou hiérarchisation des priorités. Maintenant, chacun est en droit d’accepter cette hiérarchisation ou de la refuser. Vous la refusez, je l’accepte — je ne nie pas pour autant l’impératif que vous défendez, et sans le considérer comme secondaire, il me ne semble pas atteignable sans restauration de la démocratie, où le pouvoir législatif, celui que le peuple délègue à ses représentants (qui n’ont en aucun cas le droit de déléguer à leur tour pour une période indéterminée sans en avoir reçu mandat du peuple, chose qu’ils ont tout de même faite en 1992 en révisant la Constitution pour adopter le traité de l’Union européenne), reviendrait par nature à l’Assemblée et au Sénat. Quant au financement des réformes abordées sur le plan social, j’imagine que la Banque de France serait mise à contribution — je n’en sais pas plus. Néanmoins, on peut en effet noter que le programme ne remet pas en question la légitimité de la dette publique.

    Enfin, en ce qui concerne les traités de libre-échange, puisqu’il y en a d’autres, qu’entend-il faire concrètement pour les dénoncer tout en se refusant à une critique de fond des institutions européennes ? Car il faut bien savoir une chose : les gouvernements de l’Europe, c’est un aspect du problème ; mais les lobbies et la façon dont la Commission et le Parlement européen fonctionnent en est un autre, et pas des moindres ! Comment pensez-vous qu’on puisse régler cela ? Croyez-vous vraiment qu’on puisse déstabiliser tout ce système dominé par plus de quinze mille lobbies travaillant d’arrache-pied à la corruption des institutions européennes, sans le dénoncer pour autant ? Moi, je n’y crois pas.

    • Il faut tout de suite faire une précision. Le programme du Front de gauche par exemple assume parfaitement la sortie de l’euro si cela s’avère nécessaire. Il prône un programme de désobéissance européenne très musclé dont l’objectif est de faire ployer les institutions européennes, ou au moins de se détacher avec une partie de la zone euro qui le suivrait dans une autre voie. Simplement, l’euro reste une force sur le plan international et on s’assurera toujours mieux d’une coopération efficace avec des institutions communes de ce type qu’avec de simples accords. La sortie unilatérale de l’euro sans étape préalable a toutes les chances de mener à l’intensification de la concurrence européenne plutôt qu’à son contraire. N’oublions pas que si les institutions européennes sont aujourd’hui intégralement tournées vers la concurrence sauvage entre les pays membres, l’absence totale d’institutions communes y est tout aussi propice. Je vous conseille d’écouter cet extrait radio assez court qui montre très bien le contenu du programme du Front de gauche sur la monnaie.

      http://www.lepartidegauche.fr/podcast/euro-il-faut-desobeir-la-politique-monetaire-europeenne-guillaume-etievent-secretaire-nationale-parti-gauche-23090

      Une monnaie commune détournée du modèle néolibéral avec une banque centrale au service des Etats est, à raison à mon avis, conçu comme un atout à la mise en place d’un vrai programme social ambitieux en Europe, mais si cette option échoue (je vous accorde qu’elle très difficile à réaliser, mais la gauche a à mon sens le devoir historique de chercher à réaliser), la sortie de l’euro est la solution affirmée par le Front de gauche. Il n’y a donc pas de barrière sur ce plan. J’ajoute que le FMI comme les agences de notation ont une autorité nulle et totalement remise en cause du point de vue du FdG. Pour ce qui est des lobbys, ils n’ont du pouvoir que tant que les pouvoirs politiques l’acceptent. Comme on peut essayer de faire plier la BCE, on peut faire de même sur les institutions politiques européennes. Le problème se pose de façon similaire à l’échelle nationale du reste.

      Pour ce qui est d’un programme purement politique, je le considère comme incomplet par essence. Vous pouvez faire toutes les réformes institutionnelles que vous voulez, sortir des institutions européennes, si vous ne faites pas accompagner tout cela d’un vrai modèle social et économique alternatif, les pouvoirs de l’argent coloniseront immanquablement vos nouvelles institutions. Connaissez-vous une démocratie au monde où un programme de souveraineté nationale seul a permis l’établissement d’une démocratie véritable ? Les Etats-Unis sont parfaitement souverains et néanmoins n’ont absolument rien d’une démocratie, certes du fait d’institutions contestables, mais avant tout parce que l’argent y est roi. Au demeurant, Monsieur Asselineau venant d’une droite qui est le berceau historique du néolibéralisme, je ne vois pas ce qu’il pourrait vraiment avoir à y redire sur le fond (je parle sur le plan social et économique) sauf à agir sur lui à la marge, ce que l’on sait être parfaitement inefficace. Vous preniez l’exemple de l’Amérique latine. Voilà typiquement l’exemple de politiques qui ont mené de front à la fois le renouvellement institutionnel et démocratique autant qu’elles ont prôné un nouveau modèle social et économique, avec leurs échecs et leurs réussites j’en conviens. Je ne vois pas vraiment comment faire de la politique autrement.

      Je vous citerai un passage de Rousseau déjà plusieurs fois utilisé sur ce blog pour essayer de vous en convaincre :

      « Sous les mauvais gouvernements cette égalité n’est qu’apparente et illusoire ; elle ne sert qu’à maintenir le pauvre dans sa misère et le riche dans son usurpation. Dans le fait, les loix sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien : d’où il suit que l’état social n’est avantageux aux hommes qu’autant qu’ils ont tous quelques chose et qu’aucun d’eux n’a rien de trop. »

      Autrement dit, quel que soit votre modèle politique, si vous ne cherchez pas à combattre les inégalités de richesse et à assurer une plus grande répartition de ces richesses, votre élan démocratique est automatiquement voué à l’échec et l’Etat se trouvera tôt ou tard colonisé par des intérêt particuliers. La souveraineté du peuple, avant d’être remise en cause par tout élément extérieur l’est déjà tout aussi bien à l’intérieur du pays. Or la démocratie représentative étant déjà par essence un régime aristocratique, il n’existe pas de variante de ce régime politique où les représentants du peuple agisse vraiment selon la volonté du souverain (à savoir le peuple) lorsque les inégalités sociales sont telles. Un régime aristocratique (et même semi-monarchique) comme la Vème République devient immanquablement une oligarchie dans un tel contexte socio-économique. En cela d’ailleurs, un complément nettement plus grand de démocratie réelle dans cet ensemble aristocratique focalisé sur la démocratie représentative, dans une VIème République, est à mon avis aussi une clé du problème. La volonté de conservation d’une Vème République fondamentalement antidémocratique de la part de monsieur Asselineau me paraît elle-même suspecte. La politique reste l’expression de rapports de forces sociaux qu’aucun programme ne peut par essence ignorer. Ne pas prendre position sur cette question est à mon sens bien difficile à interpréter autrement que comme une acceptation de l’ordre établi.

      • Ma réponse est tardive, mais j’étais en période d’examens et, comme vous pouvez l’imaginer, le temps me manquait. Néanmoins, je voulais écrire quelques mots suite à votre dernier commentaire.

        Monsieur Mélenchon voudrait opposer à l’hégémonie de l’Union européenne une véritable désobéissance politique pour renégocier la moitié des traités, sinon tous, et changer le cap de l’Europe en plus… j’ai bien compris cette ambition chimérique. Avant d’aller plus loin et de vous faire part de mes sérieux doutes sur ce point, remarquez tout de même que sa politique est totalement subordonnée à la réussite d’une telle stratégie sur la scène européenne, c’est-à-dire face à vingt-sept autres joueurs, après que la Croatie aura officiellement rejoins cette désastreuse partie de Monopoly en juillet.

        D’abord, monsieur Mélenchon n’a aucune intention de dénoncer les traités européens, pourtant supérieurs par nature aux constitutions des États membres, alors même qu’il voudrait se faire l’initiateur d’une sixième république. Ceci est profondément malhonnête : car même s’il parvenait à cet objectif, rien ne changerait pour nous, pauvres sujets sans défense de la dictature européenne néolibérale des intérêts privés, que vous connaissez bien puisque vous la dénoncez. J’en profite pour vous rappeler que notre République est déjà sociale, laïque, et écologique (ce que monsieur Mélenchon ignore) comme c’est écrit dans sa constitution ; et que si le premier de ces principes est violé aujourd’hui, c’est parce que nous avons perdu notre souveraineté au profit de Bruxelles, qui nous impose désormais publiquement les réformes à mener dans notre propre pays !

        De plus, il est parfaitement illusoire de penser qu’une quelconque renégociation des traités européens est possible : car cela exigerait l’unanimité, or nous serons très bientôt vingt-huit dans le même bateau, sans cap ni capitaine ! De l’ambition, dites-vous, mais ceci n’empêche pas d’être réaliste, et là-dessus nous devons admettre que les chances pour que les gouvernements des États membres soient tous en même temps à gauche, ou à l’extrême gauche, afin de remplir cette condition de renégociation, sont extrêmement faibles ! Non nulles, me diriez-vous. Mais faut-il rappeler que le Parlement européen est déjà plein d’écologistes, de socialistes, et d’autres gens de gauche, qui acceptent de fait l’ordre établi, c’est-à-dire celui des lobbies, des corporations, des banques et autres institutions de la pensée néolibérale ? Si ces arguments ne vous suffisent pas, que dites-vous du traité de Lisbonne, signé et ratifié sciemment contre la volonté du peuple français ? Quant à lui, monsieur Mélenchon s’en accommode plutôt bien et ne semble pas vouloir réparer cette offense impardonnable, cette immonde traitrise, ce mépris absolu de la démocratie : il veut renégocier, mais surtout pas dénoncer en bloc.

        D’autre part, vous dites à raison que l’indépendance et la souveraineté nationale ne sont pas du tout des garanties contre le néolibéralisme. Vous citez les États-Unis, mais enfin la France est très différente sur le plan social ! Nos conceptions-mêmes de l’État diffèrent énormément : nous avons une grande tradition de l’État social et en dehors de la quasi-totalité de notre classe politique imbécile nous tenons tous beaucoup à nos valeurs. En tout cas, admettons que le rétablissement de la démocratie qui nous a été volée est déjà un rempart plus solide au néolibéralisme que l’Union européenne dans l’état actuel des choses ! D’ailleurs, vous le dites vous-même : la souveraineté nationale est peut-être insuffisante, mais nécessaire.

        Quant au procès que vous faites à monsieur Asselineau, je ne le comprends toujours pas : vous le jugez sur un passé politique avec lequel il a rompu, sans même vous demander pourquoi il a décidé de s’en séparer. Que faites-vous du doute méthodique de Descartes ? Peut-être y a-t-il vu une xénophobie dangereuse, un allié à la pensée néolibérale, un opposant aux véritables valeurs républicaines ! Je rappellerai quand même ces propositions qui sont selon moi le signe d’un refus de l’ordre établi, que je vous ai déjà citées dans notre discussion et que vous avez lues dans le programme de l’UPR : la nationalisation de plusieurs entreprises relevant de l’intérêt général, comme pour l’approvisionnement énergétique ; le retour de notre souveraineté monétaire afin de mettre un terme à la dictature des marchés obligataires, qui ont depuis longtemps mis à genoux les peuples devant les institutions financières ; la reconnaissance du pouvoir médiatique comme le quatrième pouvoir politique, et donc le renforcement de son indépendance en évinçant les pouvoirs privés de la sphère du journalisme ; le rétablissement des contrôles de capitaux à nos frontières ; etc. Sur ce dernier point, connaissez-vous l’article 63 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne ? En tout cas, monsieur Mélenchon semble l’ignorer : il veut contrôler les capitaux sans dénoncer les traités européens, alors même que cet article interdit fermement toute restriction à la circulation des capitaux et des paiements entre les États membres de l’UE et entre les États membres et les pays tiers. Vous l’aurez compris, cet article légalise les évasions fiscales ainsi que les délocalisations tout en assurant le retour des profits faits à l’étranger. Magnifique, n’est-ce pas ?

        Enfin, monsieur Asselineau se bat avant toute chose pour l’indépendance nationale et la fin de notre soumission à l’empire américain. Certains ont tendance à le discréditer sur cette base en le prenant pour un théoricien du complot, mais le récent scandale du programme d’espionnage américain « PRISM » et son étendue sur toute l’Europe, dont les gouvernements font mine d’être surpris et indignés alors qu’ils en sont les premiers chiens de garde, ne fait que renforcer ses thèses. Je vous renvoie à un article du « Monde » relayé sur « presseurop » : http://www.presseurop.eu/fr/content/article/3868671-les-espions-americains-comme-chez-eux-en-europe (soyez particulièrement attentifs aux cinquième et dixième paragraphes).

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