La sortie de Cameron ou la sortie de l’UE ?

Perfide Albion.

Afin de donner des gages aux eurosceptiques à l’extérieur et à l’intérieur de son propre parti – à ces eurosceptiques qui ne constituent pas une « frange » comme on l’entend souvent, mais une part de plus en plus grande de la population en Europe, appartenant à des sensibilités politiques diverses, – et accessoirement afin de remporter les législatives de 2015, David Cameron brandit la menace de sortir de l’Union européenne. Que les milieux d’affaires, ces groupes de (dé)pression qui prétendent détenir la « raison » et qu’on découvre chaque jour chargés d’angoisses nouvelles, se rassurent : d’ici à ce qu’une sortie comme celle de David Cameron signifie une sortie de l’UE, il y a aussi loin qu’entre une « condamnation de la manière la plus ferme » de la situation en Syrie » et une intervention ! Et pour renverser l’ordre naïf adopté par les médias français, l’enjeu pour Cameron est moins de gagner en 2015 pour satisfaire les poussées isolationnistes d’une partie de la population que de montrer l’avenir lointain pour remporter les élections en 2015 et faire oublier l’échec flagrant de sa politique libérale en 2013. Quand quelqu’un vous montre la lune, mieux vaut ne regarder ni la lune ni le doigt, mais le visage de celui qui la désigne, afin de juger de ses motivations et de son degré de sincérité.

Ces précisions étant données, il est plaisant de voir quelles réactions une telle sortie a entraînées en France, où le nom de Cameron est avant tout associé au Titanic… Avec ses « lendemains qui seront démocratiques », un libéral pur sucre comme l’est David Cameron (même s’il a, ou plutôt puisqu’il a choisi l’étiquette « conservateur ») a réussi l’exploit de faire bien plus peur à l’oligarchie que les lendemains qui chantent des partis anti-libéraux. Par ce discours populiste, représentatif d’un bon nombre de Britanniques qui voudraient avant tout qu’on ne vienne pas les embêter sur leur île, Cameron a fait éclater l’ambiguïté, au sein du discours de droite, entre alignement démagogique sur les mouvements de l’opinion et asservissement au pouvoir financier qu’on investit de tous les pouvoirs politiques ; cette fois, il a choisi la première voie. Bien sûr, le Front national français est aussi peu antilibéral que l’est David Cameron ; mais l’un et l’autre mettent le doigt dans un engrenage qui pourrait leur échapper en ouvrant la voie aux aspirations démocratiques de la population.

Les « experts » français, ces gens qui profèrent les mêmes âneries qu’au café du commerce à la différence qu’ils portent un costume-cravate, ces gens qui font la télévision au lieu de la regarder simplement, n’ont pas manqué de souligner le danger qu’il y avait à appeler le peuple, fût-ce pour rire, à assumer sa souveraineté, à donner son avis et, comble d’audace, à faire en sorte qu’on l’écoute et le respecte ! Eux, les « experts Paris », cela ne les a pas fait rire : imaginez un peu le danger qu’il y aurait à ce que cela fasse tache d’encre, et que l’on demande un référendum en France… Bien sûr, un référendum est fait pour qu’on n’en tienne pas compte (voyez 2005) mais quand même ! Plusieurs experts ont affirmé, toujours sans rire, que le risque d’un référendum, c’était que le peuple réponde non à la question qu’on lui pose. Les plus modérés, comiques à leur insu ceux-là, ont reconnu que le référendum pouvait néanmoins être légitime pourvu que le peuple réponde oui. Où l’on découvre que les technocrates ne sont pas, comme on le leur reproche injustement, des gens tout à fait incapables de rêver : leur idéal, leur utopie, c’est un référendum où l’on pourrait choisir entre oui et oui.

Mais peut-être sommes-nous injustes en accablant ces experts : ils ont déjà fait un effort énorme, presque un geste subversif, en imaginant qu’un référendum de ce type puisse advenir en France. La plupart des commentateurs se sont bien gardé en effet d’envisager la possibilité et ont parlé de choses et d’autres, entre autres choses de l’impact qu’aurait la sortie de l’Angleterre de l’UE, avec l’éternelle distinction entre les Pangloss qui pensent que c’est une chance historique pour que la France et l’Allemagne mènent la danse en Europe et jouent dans le nouveau concert des nations une partition à deux voix – et les Cassandre qui se lamentent de voir partir un « allié » et un « partenaire » économique et reconnaissent ainsi que le « concurrent » n’en est pas un tant qu’on joue les règles du jeu libéral. Là encore, le bonnet blanc du nationalisme s’échange pour rien contre le blanc bonnet d’un libéralisme de stricte obédience : pas grand-chose de nouveau sous le soleil, pas de printemps européen en vue.

Pourtant, une question demeure que Cameron n’a ni pu ni voulu poser, mais qui surgit de façon spectrale à l’écoute de son discours : quand les peuples auront-ils la possibilité non pas de choisir ou non l’Europe, non pas de choisir ou non l’euro, mais de choisir dans quelle Europe ils désirent vivre ? L’alternative n’est pas, en effet, entre la libéral-technocratie et l’extrême droite nationaliste ; croire qu’il n’y a que deux voies, comme le croit lui-même David Cameron, c’est manquer singulièrement d’imagination, et sans doute est-ce pourtant ce dont l’Europe a besoin pour sortir d’une crise qui est bien plus qu’économique. En somme, nous n’avons ni intérêt ni désintérêt à voir partir les Britanniques de l’UE ; les sondages qui posent la question et reposent aussi sur le système de l’alternative sont d’autant plus pervers qu’ils qualifient de « sans opinion » ceux qui refusent de choisir entre la peste et le choléra. Non, le peuple n’est pas sans opinion : son opinion est qu’il peut s’exprimer en dehors de ces cadres prêts à l’accueillir comme le loup accueille la brebis.

Gauvain

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