Jérôme Cahuzac et la lutte des classes, ou le parti pas social mais libéral

Monsieur Cahuzac ne croit pas à la lutte des classes. Et pourtant, il nous a livré face à Jean-Luc Mélenchon une parfaite prestation rassemblant toutes les manipulations dont la classe dominante fait systématiquement usage pour conserver sa position. On a entendu bien des louanges sur la technicité d’un discours qui n’avait pas grand-chose de technique. Jean-Luc Mélenchon s’est réjoui de se retrouver face à un adversaire « qui assume son social-libéralisme ». Il n’a pas tout à fait tort, mais il n’a qu’à moitié raison, car nous avons vu un Jérôme Cahuzac qui assumait bel et bien les mesures néolibérales de son gouvernement, mais qui n’en assumait nullement les conséquences sociales réelles et qui en assumait encore moins l’esprit, à bien des occasions. Comme à son habitude, le PS croit pouvoir faire passer une politique tournée vers les intérêts du capital pour une politique visant le bien commun, contre le chômage. Avec un peu d’attention, il est aisé de se rendre compte que le pari est perdu et que la vitrine socialiste se brise à grande vitesse. Monsieur Cahuzac a passé une heure et demi à osciller entre esquive rhétorique, mensonge éhonté, fausse naïveté et manipulation. Le bilan de fond du débat reste de son côté d’un vide sidéral. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de mettre en cause spécifiquement l’honnêteté de Jérôme Cahuzac, mais celle de l’ensemble du parti socialiste dont n’importe quel membre présent au gouvernement aurait tenu des propos semblables pour défendre la ligne de son parti. Il nous faut entrer en profondeur dans les imprécisions et manipulations de toute sorte qui ont jalonné le débat, car la liste est longue, et pour le moins effrayante, venant d’un membre du gouvernement salué partout pour sa technicité et sa connaissance des dossiers.

Monsieur Cahuzac n’a donc assumé qu’à moitié. Il a commencé très lentement, en ne disant tout simplement rien. Il sous-entend d’entrée que la première intervention de Jean-Luc Mélenchon mélange de nombreux sujets : le technicien regrette que son adversaire ait la hauteur de vue qui lui manque. Il avoue donc d’entrée qu’il ne fera pas de politique, mais de la simple gestion. C’est bon à savoir. Heureusement, il « gère » les dossiers avec une justice qui a, contrairement à celle de son interlocuteur, « le sens des réalités ». Nous y voilà. Le bon vieil argument des limites du réel. Il faut voir ce que sont ces limites pour le parti socialiste. La taxation des Français domiciliés à l’étranger est impossible car les traités sont supérieurs à la loi, les Etats sont « obligés » d’emprunter sur les marchés financiers, le retour à 3% de déficit budgétaire est une obligation car le TSCG a été signé et en fin de compte, il nous est impossible de faire quoi que ce soit car nous sommes dans l’Union européenne. Voici concrètement le contenu politique de la position défendue par le parti socialiste : nous ne pouvons rien, rentrez chez vous. Que ce vide politique abyssal soit justifié par une pseudo-technicité relève de la malhonnêteté, puisque les traités peuvent être changés, que l’Europe elle aussi peut changer, ce qui ne vient pas une seule seconde à l’esprit du parti socialiste, car il n’est pas composé de ces impuissants accablés et désespérés qui aimeraient faire mieux sans y parvenir, mais plutôt de ces impuissants qui jouissent profondément de leur incapacité feinte à changer un système qu’ils servent avec la plus grande ferveur. Ils ont l’excuse des faibles et la récompense des forts.

Bien entendu cette incapacité fantasmée à agir repose sur une myriade de mensonges. Si monsieur Cahuzac était pour la mise en place la taxation des français de l’étranger, il commencerait à travailler à changer les traités, plutôt que de ne rien faire et de dire que c’est long à appliquer. Le parti socialiste saurait s’il est possible ou non de négocier le traité Merkel-Sarkozy qu’il a fait voter sans sourciller s’il avait au moins essayé de le renégocier. Si Jérôme Cahuzac avait accordé au débat un minimum d’exigence intellectuelle, il ne dirait pas que le traité de Maastricht était mauvais alors que le traité de Lisbonne était un bon traité, puisque le traité de Lisbonne contenait Maastricht et que le traité de Lisbonne est le fondement juridique européen des politiques d’austérité actuelles, renforcé par le TSCG. Il en arrive même à expliquer avec aplomb que la taxation à 75% était un projet sur lequel ils ont fait de leur mieux, alors que son application ne se faisait pas par foyer comme l’impôt sur le revenu auquel il est attaché, mais par individu. Il évoque même la CSG (grand fourre-tout de ce débat) qui est individuelle, mais qui n’a strictement rien à voir avec l’impôt sur le revenu, pour justifier ce choix aberrant. L’erreur est grossière et ne peut pas ne pas être voulue de la part de fiscalistes aussi qualifiés.

Et tout cela ne constitue encore que les présupposés et les manipulations de structure. Il reste bien entendu toutes les erreurs faites sur les détails, l’air de rien, qui passent comme une lettre à la poste quand on connaît peu les sujets. C’est une technique très prisée par le Front National, champion toute catégorie dans ce domaine, qui devient de plus en plus utilisée par le PS et l’UMP : on ment et on voit si ça passe. On lance une énorme contre-vérité pour obliger son adversaire à le traiter de menteur et l’accuser ensuite de rabaisser le débat. Un bien facile tour de passe-passe. Monsieur Cahuzac nous fait croire qu’il ne sait pas qu’en Espagne les socialistes ont été au pouvoir entre 2004 et 2011, qu’en Grèce ils l’ont été entre 1996 et 2004 et entre 2009 et 2011, qu’au Portugal ils l’ont été entre 2005 et 2011 et il ose dire que les socialistes n’ont pas de responsabilité dans la crise dans ces trois pays. Il faut le faire pour nier à ce point la réalité dont on se revendique avec tant d’insistance. Il faut à tout prix faire croire aux gens que l’on est porteur d’une idée nouvelle et leur cacher que la politique actuelle du parti socialiste a plongé dans la misère tous les pays où elle a été appliquée. Quand on en arrive à proférer avec autant d’aisance des mensonges aussi grossiers, on ne fait plus de politique.

La mauvaise foi n’ayant pas de limite, monsieur Cahuzac est loin de s’arrêter là. Il a même l’impression d’avoir eu sa petite victoire au moment où il développe comme argument le fait que le taux supérieur de l’impôt sur le revenu était plus élevé dans les années 1980 seulement parce que la CSG n’existait pas. Sur ce point, Jean-Luc Mélenchon, vraisemblablement peu à l’aise sur la CSG, se défend assez mal, une fois n’est pas coutume, alors que le développement de Jérôme Cahuzac est faux en plus d’être aberrant. Il y a eu concomitance d’une CSG à 7,5% et d’un taux supérieur de l’impôt sur le revenu nettement plus élevé qu’aujourd’hui (54%, soit seulement 3% de moins que sous Mitterrand) sous Jospin. Certes la création de la CSG sous Rocard se fait au taux de 1% mais en moins de 10 ans elle passe à son taux actuel quand l’impôt sur le revenu reste plutôt stable. C’est dans la décennie 2000 que l’impôt sur le revenu baisse largement. L’argument de Jérôme Cahuzac, est tout simplement faux et il le sait très bien. Par ailleurs, on aurait pu attaquer l’esprit de son argumentation à double titre. D’une part, il semble tout à fait hallucinant que dans la période de 20 ans où le taux supérieur de l’impôt sur le revenu a baissé de 15%, un impôt de 7% sur les revenus, à taux fixe et payé par tous, et donc profondément inégalitaire, ait renfloué les caisses de l’Etat. D’autre part, il y avait dans le projet socialiste la réforme d’envergure consistant justement à fusionner la CSG et l’impôt sur le revenu pour rétablir une progressivité de l’impôt brisée par cette croissance de la CSG à taux fixe. Monsieur Cahuzac qui prétend avoir déjà fait la grande réforme fiscale alors qu’il n’en est rien, n’en dit mot.

Il fait en revanche croire que le travail est taxé à même hauteur que le capital, alors que les dividendes bénéficient d’un abattement de 40% contre 10% pour les revenus du travail. Il justifie bien sûr avec le plus grand flou ces 40% par le fait qu’il faut éviter la double imposition car les revenus des dividendes sont pris sur les marges des entreprises après qu’y a été appliqué l’impôt sur les sociétés. Ce qu’il ne dit pas, c’est que l’actionnaire lui, qui n’est pas touché par cet IS, ne voit que les 40% d’abattement. Par ailleurs, s’il y a un impôt qui baisse à grande vitesse et qui peut être contourné par toutes les niches fiscales imaginables, c’est bien l’IS, surtout pour les grandes entreprises, les plus promptes bien entendu à verser des dividendes. Celui-ci étant déjà descendu à 33%, il est concerné par le merveilleux plan de compétitivité qui va l’exonérer de moitié et le faire donc baisser aux alentours de 15%. Rien qui ne justifie donc l’abattement à 40% sur les dividendes. Monsieur Cahuzac s’enorgueillit d’ailleurs de la suppression de l’abattement fortaitaire sur les dividendes de 1500 euros pour une personne seule et de 3000 euros pour un couple : s’il dit vrai, il a supprimé une mesure en faveur des petits actionnaires. Nous n’allons certes pas les pleurer, mais il faut tout de même le relever. Sur le point où Jérôme Cahuzac est censé être le plus technique, il ment donc aussi le plus, en camouflant son blabla autour d’une rhétorique incompréhensible pour la plupart des gens. Une magnifique démonstration d’honnêteté intellectuelle.

Il ne lui reste alors plus qu’à gonfler les chiffres du plan de croissance européen de 120 milliards d’euros (dont 60 milliards existaient déjà) avec des invraisemblables 240 milliards dont on ne sait d’où ils sortent et sans parler de la proposition de François Hollande de diminuer le budget européen de 75 milliards d’euros. On apprend aussi que les 20 milliards d’exonération fiscale pour les entreprises contenues dans le plan de compétitivité ne sont pas un cadeau car « il s’agit d’un argent qui appartient à tout le monde » : tout le monde, c’est donc les entreprises… Son propos, arrivé à ce point, n’a même plus de sens. Lorsque Jean-Luc Mélenchon lui répond que le plan d’austérité de 2012 décidé par les socialistes correspond en valeur au double de celui de François Fillon, celui-ci ne trouve qu’à dire que ce n’est pas le cas, et que c’est simplement à peu près la même chose. Il omet d’ailleurs d’inclure à son chiffre les 10 milliards d’économie du plan de compétitivité ainsi que l’augmentation massive de la TVA contenue dans le même plan, ce qu’il avoue lui-même comme si cela n’avait rien à voir avec de l’austérité. A court de munitions, il lui est même arrivé d’accuser monsieur Mélenchon de n’avoir jamais gagné de siège sur la droite, argument choc qui fait avancer le débat (et qui est faux en plus de tout, ce que Jean-Luc Mélenchon lui a fait remarquer, mais il n’est plus à cela près).

A la fin de cette avalanche de contre-vérités, Jérôme Cahuzac a finalement asséné le dernier coup qui montrait plus que jamais que cet homme, comme son parti, n’est pas un démocrate. Il a osé dire à Jean-Luc Mélenchon « Vous ne réussirez jamais, car vous n’aurez jamais le pouvoir ». Et oui, Monsieur Cahuzac sait qui sera élu ou ne le sera pas, car il vit dans un régime oligarchique, qu’il est dans le « bon » camp et qu’il peut en plus justifier toute sa politique par le verrou européen et donc par l’impuissance des peuples. Il n’y a plus de démocratie en Europe, et plutôt que de le déplorer, Monsieur Cahuzac a montré avec brio qu’il s’en réjouissait. Ces sociaux-démocrates, qui n’ont rien de social, assument désormais le terme « social-libéralisme ». Plus de démocratie, toujours pas de social : il ne leur reste que le libéralisme. Malgré tout cela, le parti socialiste veut encore faire croire à tout le monde qu’il se soucie des pauvres et du chômage. Assumer a donc ses limites et seule la moitié du chemin est faite. Il assume les mesures néolibérales avec fierté, mais pas leur esprit. On peut pourtant se demander comment l’on peut encore attribuer de bonnes intentions à un discours politique qui a fait du mensonge et de la manipulation l’essence même de son argumentation. Il faut désormais oser dire que les socialistes n’ont que faire du chômage, qui est de toute façon l’outil d’oppression du salariat principal du modèle économique qu’ils défendent avec acharnement, et que leur discours n’a plus rien de gauche. L’acceptation totale et sans concession du cadre économique néolibéral disqualifie toute prétention du parti socialiste à être de gauche. Il faut désormais aller de l’avant et reconstruire la gauche en sachant pertinemment que le parti socialiste n’en fera plus partie.

Gavroche

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