Les bobos… et les bo

Les bourgeois au sens traditionnel du terme et les bourgeois bohèmes (les fameux « bobos ») ressemblent à s’y méprendre à Abel et Caïn, l’un suivant respectueusement les préceptes du XIXe siècle, l’autre les assaisonnant à la sauce du XXIe siècle ; ils n’en sont pas moins issus de la même famille. Aussi est-il plaisant d’entendre la droite conservatrice-libérale partir en croisade contre les « bobos » avec qui ils se retrouvent dans les mêmes dîners, dont ils partagent le même immeuble parisien ou le même hôtel à New York, et qui sont par rapport à eux comme l’avers et l’envers d’une même pièce qui se retrouve toujours dans les mêmes poches. Même chose dans le camp d’en face, celui des sociaux-démocrates étiquetés « bobos » : il recrute aux mêmes garnisons mais avec mauvaise conscience et, quand il part en croisade contre le monde de la finance, redoute de jeter un pavé dans le miroir où il se regarde. Miroir, dis-moi qui est le plus « bo »… L’un et l’autre ont tout intérêt à faire passer ces différences de surface pour des divergences de fond : non pas que le PS et l’UMP soient rigoureusement la même chose (comme le voudrait le FN, qui a l’insolence de celui qui voudrait « parvenir »), mais ils se ressemblent parce qu’ils viennent d’une même fratrie. En l’absence du fils prodigue, le fils restant (la bourgeoisie traditionnelle) se donne pour fils unique, tandis que le fils prodigue (la bourgeoisie bohème) part en voyage en se donnant pour orphelin de père. Le bourgeois déteste le bobo pour être parti, le bobo déteste le bourgeois pour être resté ; mais tous se retrouveront à la fin dans le VIe arrondissement, tous vivront en paix et auront beaucoup d’enfants.

Le phénomène n’est pas nouveau : Franz-Olivier Giesbert, incarnation de la prostitution journalistique, est passé allègrement du Nouvel Observateur au Figaro avant de finir au Point, où il donne des leçons sur les « petits candidats » indignes de rentrer dans le foyer bourgeois. Le dernier quiquennat nous l’a amplement montré, qui associait au sommet du pouvoir les nouveaux riches (Nicolas Sarkozy) aux bourgeois « épidermiquement de gauche » (Carla Bruni). Nous le voyons aujourd’hui avec Jean-François Copé, qui semble avoir pris pour devise que le ridicule ne tue pas et se permet, après être passé dans le XVe, le XVIe et le VIIe arrondissement, de dénigrer hautement la ville où il réside, au motif que seule une moitié de la ville partagerait les idées de sa « famille ». La « famille » politique, voilà le terme qu’il a tout le temps à la bouche pour désigner son parti, et pour cause : il lui permet de renier son appartenance à une « classe » qu’il partage avec le PS. Qu’importe la mondialisation tant qu’elle permet de rester dans son monde ! L’UMP, si traditionnelle et « enracinée » soit-elle, s’est à ce point appropriée le mode de pensée des « bobos » qu’on a vu François Fillon critiqué (sous couvert de n’être pas assez à droite, alors qu’il a le même programme que Jean-François Copé) parce qu’il vient de la Sarthe et non de Paris, parce que son profil de notable de province ne correspondrait pas aux attentes parisiennes : aussi murmure-t-on que Jean-Louis Borloo ferait un bon sauveur (un bon fils prodigue ?). Heureusement qu’il reste les couleurs bleu et rose pour camoufler que l’un et l’autre sont souvent bonnet blanc et blanc bonnet.

On peut critiquer l’oligarchie quand on y est extérieur et qu’on ne cherche pas à s’y faire sa place. Mais là où certains luttent sincèrement contre toute forme de népotisme, bourgeois et bobos ressemblent à deux fils qui se battent pour savoir qui prendra possession de l’héritage paternel. La ruse de ceux qui se plaignent que les journalistes sont « à gauche », c’est d’appeler par leur couleur politique le faux frère qui vient de leur famille pour faire croire qu’ils n’ont aucun lien de parenté. C’est comme si Pierre Sarkozy disait : « il y a trop de Jean Sarkozy au comité directeur de l’EPAD ». De plus, c’est mal poser le problème et l’on pourrait répliquer aussi naïvement : « il y a trop de chefs d’entreprise de droite ». A chaque fois, en effet, on feint de ne pas voir les effets de structure : les bourgeois traditionnels sont plutôt des élites économiques, les bobos sont plutôt des élites culturelles. Les deux milieux n’en sont pas moins des vases communicants ; et quand les deux ennemis tirent l’épée l’un contre l’autre, ce n’est pas qu’ils veuillent réellement se faire du mal ou qu’ils aient grand-chose à se reprocher, mais qu’ils doivent bien faire marcher le commerce d’armes de la famille.

Gauvain

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