1789, fuyez !

L’actualité de ces deux dernières semaines a été particulièrement riche en démonstrations touchantes de défense de classe. Depardieu s’en va en Belgique, et c’est l’avalanche. La presse nous dit avalanche d’ « insultes », le lecteur-auditeur-téléspectateur lui, ne voit que pleuvoir les soutiens et les justifications. C’est véritablement cette contradiction si typique de nos médias qui saute aux yeux. On a droit à de multiples émissions (deux C dans l’air, un Mots croisés, etc…), à d’innombrables articles de presse, à des tribunes, à des déclarations et on y cherche encore les foudres dont on nous parle tant, venues d’une France qui « hait les riches ». La position originale de l’idéologie néolibérale qui consiste à défendre l’exil fiscal et à vanter les mérites de la liberté individuelle non entravée (des entrepreneurs et des actionnaires) serait peut-être originale si on en entendait une autre. Malheureusement, on n’entend qu’elle, et les journalistes, voulant être soumis à la même idéologie, finissent donc par faire tous la même émission originale ou le même article original. Quand on veut tous être originaux en même temps, avec la même idée, on obtient un résultat très simple : tout le monde dit la même chose, en faisant en plus croire que son discours est minoritaire. Et comme personne ne prend la peine de tout lire ni de tout regarder, on pourrait même le croire. Quand on s’est contenté d’une émission ou d’un ou deux articles, on peut croire que le reste du monde est contre Depardieu. Le néolibéralisme, idéologie dominante, pour ne pas dire exclusive, chez les puissants et dans les médias devient dans leur bouche une lueur minoritaire dans une France cryptocommuniste. C’est très fort. Si ce n’était qu’à propos de Depardieu, on pourrait parler de coïncidence, mais c’est la même histoire sur tous les sujets : Florange et la nationalisation, la compétitivité, le traité européen, et on en passe… On a au mieux une tribune bien sentie de Philippe Torreton, qui devient la lie de la profession en moins de deux jours après cela, et les déclarations peu habiles d’un gouvernement qui ferait mieux de proposer des lois contre l’exil fiscal (et c’est si simple à régler de surcroît) plutôt que de gesticuler avec une véhémence feinte pour camoufler sa course à l’abdication. Tout le reste n’est qu’un florilège de messages mielleux et compréhensifs, de justification, de félicitations même et ne reste alors qu’une question qui taraude bien tous les bons français modernes qui ont envie que leur cher pays sorte de l’obscurantisme revendicatif qui le rend si attachant et si agaçant à la fois : pourquoi la France hait-elle ses riches ? En voilà une bonne question de comptoir pour occuper les journalistes médiocres, les téléspectateurs assoupis et la clique vorace de Laurence Parisot qui prétend au martyr.

La France haïrait ses riches ? On fait tout pour qu’elle les aime, on lui apprend à les aimer, et quand cela ne suffit pas, on le lui ordonne. Quoi de mieux que de faire croire à la haine des riches quand on martèle chaque jour qu’il faut les aimer et quand la majorité des réactions médiatisées déploient un soutien et une admiration sans borne pour des exilés fiscaux si courageux de s’affranchir de l’oppression fiscale. Ce culte des martyrs créé de toutes pièces est le plus haut degré de l’indécence. On aura passé deux semaines à pleurnicher sur la haine des riches en démontrant par là-même que rien n’est mieux partagé aujourd’hui qu’un amour soumis de cette richesse, du moins chez ceux que l’on entend parler. Il est d’ailleurs étonnant de constater que ce pays si haineux de la richesse est l’un des pays du monde qui abrite le plus de millionnaires. La fiscalité confiscatoire que tout le monde rappelle avec quelques larmes, nous l’avons montré, n’existe tout simplement pas et aucun impôt n’a été autant diminué que ceux qui touchent les plus hauts revenus. Les 85% évoqués par Gérard Depardieu sont une manipulation grossière, qui veulent effrayer avec un ISF loin de la confiscation et qui n’est là que pour limiter la possession de patrimoines effarants qui ne sont rien d’autres que des millions d’euros gelés aussi inutiles à l’économie qu’à leurs propriétaires. Pour ce qui est de l’impôt sur le revenu, ce n’est pas avec une tranche supérieure à 45% qu’on sera confiscatoire (le détail des 75% est si limité qu’il ne vaut même pas qu’on s’y attarde et, nous y reviendrons dans un autre article, le PS s’est brillamment arrangé pour qu’il n’existe jamais de toute façon), ni avec un impôt sur les sociétés à 35%. Parler de confiscation fiscale pour des personnes qui peuvent gagner 4000 ans de SMIC en claquant des doigts par la vente de l’une de leurs multiples résidences, étant entendu que leur patrimoine dépasse largement ces simples résidences, dépasse l’entendement de toute personne sensée dont le cerveau ne s’est pas encore transformé en portefeuille. Quand l’ISF correspond à 100% de vos revenus, il faut commencer à se poser la question de l’utilité d’avoir au moins 6 somptueuses demeures, surtout quand la revente d’une seule d’entre elles vous permet de payer ledit ISF jusqu’à la fin de votre vie. Il paraît que l’on vit bien avec seulement cinq châteaux ou villas somptueuses. Il paraît aussi que des millions de gens ont du mal à se loger. C’est probablement un détail. Et qu’on ne nous parle pas de création d’emploi par les riches, car dans le cas présent, il n’a jamais été vu qu’un patrimoine immobilier figé crée de l’emploi.

Il est bon de remarquer que cette autodéfense acharnée de l’oligarchie qui se recroqueville sur l’idée de liberté (comprendre la cupidité) se fait sur un registre contre-révolutionnaire parfaitement en accord avec ce qui fonde la domination de classe qui régit notre société. Madame Parisot, qui dit en cela suivre Catherine Deneuve (sans commentaire) regrette que l’on arrive à une situation qui rappelle 1789. Madame Parisot, fidèle à elle-même, regrette donc que l’on soit dans une situation qu’elle considère comme comparable à celle qui a produit le petit détail que constitue la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, dont elle aura le culot de se réclamer à la première occasion dès qu’il s’agira de la mobiliser à mauvais escient pour déplorer une « fiscalité confiscatoire ». Non seulement, on est en droit d’être affligé par une telle idée, mais en plus on est si loin de 1789 que cette peur ne manque pas de ridicule. Quand on a fait de l’argent une valeur, ce qui est déjà consternant, mais qu’on l’a en plus mise au sommet de la hiérarchie, on peut facilement se revendiquer de tout et de n’importe quoi, et surtout de n’importe quoi. On prendra ce qui évoque la liberté dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen pour légitimer la cupidité à outrance ou la propriété personnelle démesurée, mais on déplorera le « désordre » qui a permis sa naissance : en somme, on change de référence comme de chemise tant que cela permet de défendre l’ordre, valeur si chère aux bénéficiaires des structures de domination. Si la référence n’était pas rouge, et puisqu’elle peut se revendiquer de n’importe quoi tant que cela sert ses intérêts, on ne doute pas que l’univocité contrôlée de la presse d’une dictature communiste pourrait figurer au tableau de ce qui est bon. La presse univoque possédée uniquement par des grands groupes financiers et industriels en revanche doit ravir madame Parisot : l’ordre est sauf et libéral. On a le même résultat avec la bonne étiquette. Tout et n’importe quoi, disait-on : on y est quand on se revendique démocrate et qu’on ne défend que l’autorité et la pensée unique.

La position historiographique réactionnaire de François Furet, partie de l’idée que 1793 était le dérapage d’une saine révolution par le haut et achevée dans l’idée que toute forme de révolution, y compris la Révolution française donc, contient en germe une forme de totalitarisme (avec le sous-entendu qu’il faut donc éviter toute action révolutionnaire), a donc bien fait tout le mal qu’elle pouvait faire à l’histoire de la Révolution, au point que cette historiographie est désormais dépassée par elle-même et qu’il semble normal d’évoquer 1789 comme une heure sombre de notre histoire : il y a peu on s’en tenait à déplorer « la Terreur », mais on ne s’arrête plus à ce contresens majeur désormais, et même 1789 devrait passer à la trappe, comme un désordre un peu dégoûtant où le peuple s’agite pour renverser les privilèges, ce qui représente en somme tout ce que l’oligarchie cherche effectivement à éviter aujourd’hui. C’est le « désordre », qui plus est décontextualisé et pensé hors de son opposition au régime extrêmement violent et répressif de la monarchie absolue (la décontextualisation étant un concept en tous points ennemi de l’histoire), qui est présenté comme ce qu’il faut éviter à tous prix, l’Ancien Régime renversé n’étant au fond qu’un détail : seule l’horreur fantasmée du désordre révolutionnaire subsiste dans ces représentations. Qui entend-on en face pour rappeler ce que doit à la Révolution ce qui existe de démocratie, d’égalité et de liberté dans notre République (la réponse étant tout, bien entendu) ? Ces grands défenseurs de la liberté et de l’Ancien Régime –cherchez l’erreur- auraient probablement réussi brillamment à faire tomber la monarchie absolue profondément inégalitaire et très violemment répressive par le dialogue. C’est tout à fait convaincant.

Voilà à quoi on en est réduit : on voit sans que cela ne provoque de réaction la classe dominante, qui veut se faire passer pour républicaine et démocrate, dire on ne peut plus clairement que renverser l’Ancien Régime avec tous ces gens dans la rue, franchement, c’était quand même un peu fort, et que, tant qu’à faire, l’ordre c’est quand même mieux. L’idéologie néolibérale cherche à nier la lutte des classes en la renvoyant aux oubliettes de l’histoire, en rappelant à tout va que penser la lutte des classes est idéologique et en oubliant à dessein de préciser que la nier n’est pas moins idéologique. Il y a un mot pour désigner cette position politique : contre-révolutionnaire. Qui a fait un peu d’histoire sait à quoi s’en tenir avec ces gens-là. Une telle négation des rapports de domination, une exhortation aussi autoritaire à l’ordre, une exaltation aussi démonstrative de la cupidité sont les plus sûrs moyens d’attiser les haines qu’ils déplorent tant, de rendre tout dialogue impossible et par conséquent de susciter la violence physique, qui sera la réponse à une violence symbolique (dont les conséquences directes sont la misère, violence bien concrète) si ancrée qu’on ne la voit pas s’effacer autrement que par des bouleversements politiques et sociaux de grande envergure. Ces bouleversements nécessaires, qu’une révolution citoyenne pourrait incarner, ont toutefois du chemin à faire. L’anesthésie générale que l’idéologie dominante distille avec brio dans la société contemporaine, couplée à un délitement organisé des rapports de solidarité dans les classes populaires proportionnelle à la fortification de la défense et de la solidarité de la classe dominante (dont l’affaire Depardieu est une démonstration criante), permet de garder en place l’ « ordre » bien utile à tous les possédants.

On monte les pauvres les uns contre les autres, notamment pauvres « français » contre pauvres étrangers ou parasites. Les mouvements sociaux sont montrés comme des agitations antidémocratiques et restent totalement méprisés, les classes sociales défavorisées, livrées aux difficultés de la crise, sont forcées à penser à leur survie avant de pouvoir envisager une solidarité de classe, le chômage écarte aussi de tout réseau de solidarité et de revendication de très nombreux employés et ouvriers. Cette fragmentation des réseaux de solidarité dans les classes populaires est largement appuyée au contraire par une union toujours plus forte des dominants aux intérêts communs. Toute la classe dominante des grands patrons aux journalistes s’unit tout aussi totalement pour défendre l’exil fiscal que pour ridiculiser les revendications des ouvriers de Mittal. Le MEDEF et ses sous-fifres politiques savent diviser pour mieux régner, à n’en pas douter. On appelle à une France unie, on veut rassembler ? Tant que la hiérarchie sociale est respectée. Tant que le peuple se tait. Quand rassemblement est synonyme d’acceptation de la domination, la démocratie est morte. Plus de deux siècles après l’abolition des privilèges, ceux-ci existent toujours sous une autre forme et le fait de les défendre est présenté comme le plus évident des bons sens. La critique des privilèges vous met donc dans le groupe des agitateurs, qui attisent la haine et qui provoquent le désordre. Ils sont alors bons pour l’opprobre public : il semble inutile de rappeler au lecteur comment on caractérise les régimes dans lesquels de telles représentations fondent la vie politique et médiatique. Ils sont en tout cas les plus éloignés de toute idée démocratique.

Gavroche

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