Du dolorisme national

N’importe qui vous le dira, les Français sont fiers de leur pays et pensent qu’il est unique au monde. Pourtant, ils le pensent dans un sens que ceux qui ne sont pas français parviennent rarement à comprendre, et qui peut déboucher sur deux résultats contradictoires. On peut qualifier le premier de chauvinisme ou « mal du tourisme », il consiste à critiquer à peu près tout ce que fait l’étranger en le comparant à ce qui a cours en France. Remarquons toutefois que cela suppose une curiosité (même superficielle) envers les autres pays, de même que, si le touriste français est le plus insupportable et le plus notoire, c’est aussi qu’il est présent à peu près partout dans le monde. Différence entre un patriotisme ouvert et un nationalisme qui s’enferme à double tour (« Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres », disait le général de Gaulle). Ainsi, les Américains qui ont voulu parler du système politique américain à des Français auront parfois été surpris à la fois par la condescendance de ces derniers et par leur degré de connaissance en ce domaine, là où un Américain est en général incapable de citer le nom d’un président français depuis de Gaulle.

Mais passons au second résultat du sentiment très vif qu’ont les Français de l’exception française : on peut le qualifier de dolorisme. Il ne lui est pas moins directement lié que le chauvinisme, même s’il aboutit à une autocritique permanente (c’est-à-dire, à penser de façon permanente qu’on est en crise), car il suppose qu’une fatalité s’est de tout temps abattue sur la France qui a miraculeusement épargné tous ses voisins. D’autre part, le dolorisme attribue à la souffrance, à la douleur, à l’expiation une suprême valeur morale, esthétique et intellectuelle, afin de compenser le sentiment d’infériorité qui découlerait de la dépréciation de soi. L’histoire n’est pas moins riche d’épisodes doloristes que d’épisodes de chauvinisme ; au point qu’on en vient à se demander si l’un et l’autre ne sont pas comme les phases de crise pour le capitalisme, si elles ne définissent pas les rythmes respiratoires de l’organisme national. Structure psychique d’une logique obscure, mais qui peut expliquer que si la crise consécutive à la guerre de 1870 amène naturellement à la réaction d’orgueil de 1914, la victoire de 1914 n’en amène pas moins inexorablement le besoin d’expiation de la fin des années 1930. En somme, chauvinisme et dolorisme se succèdent sans que le cours naturel des événements extérieurs y puisse rien changer.

Revenons pour un moment au XIXe siècle, en considérant que le siècle n’a pas d’importance quand la structure psychologique perdure en ignorant le temps. L’effervescence du Second Empire correspond nettement au premier profil, euphorique, dans la lignée des idéologies optimistes et positivistes qui triomphent depuis le milieu du siècle. Presque seul sur son île, Victor Hugo, avec ses Châtiments, fait figure de rabat-joie ; c’est l’exception qui confirme la règle, étant entendu qu’aucun reproche ne peut être entendu dans une période d’euphorie. De même, les virulentes critiques de Zola à l’égard du régime ne prendront une telle force qu’à partir du moment où la guerre de 1870 aura rétrospectivement donné à ses analyses l’aspect de prophéties. Or il est permis de penser que c’est moins un déterminisme historique qu’il met au jour (le régime aurait pu durer encore) qu’un déterminisme psychologique : il fallait bien qu’à une période d’euphorie patriotique cède une période de dépression. Le plus marquant, c’est que le discours que Zola fait tenir à l’oligarchie du Second Empire lorsqu’elle se sent au bord de l’écroulement ressemble à s’y méprendre à celui du maréchal Pétain en 1940 sur l’esprit de jouissance supposé (euphorie), qui demanderait de payer la dette d’une grande expiation nationale (dolorisme). Pas si étonnant d’ailleurs quand on songe que le maréchal Pétain, né en 1856, s’était formé dans ce contexte socioculturel. Mais revenons à 1870.

Dans une thèse qui a fait date, La Crise allemande de la pensée française, Claude Digeon a relevé l’ampleur du remaniement psychologique qu’entraîne la défaite de 1870. Là encore, la logique psychique obéit à des raisons que la raison ne connaît pas : on aurait pu considérer que perdre une bataille n’est pas perdre la guerre ; mais précisément, parce qu’on est passé dans le stade doloriste, on considère que perdre une bataille revient à perdre la guerre dans tous les domaines (l’idée étant, à chaque fois, de faire valoir l’exception française). Claude Digeon montre ainsi que tous les domaines (sciences, culture, politique, économie…) se voient entamés par une crise de conscience dont les écrivains nationalistes – et non patriotes – sont les premiers témoins. Difficile de ne pas faire le parallèle entre cette époque et la nôtre, tant l’exemple allemand de l’austérité est brandi à tout bout de champ dans les médias, comme si nous avions perdu tout à la fois une bataille et la guerre économique – dans un monde où l’économie n’est plus le nerf de la guerre, mais la guerre elle-même.

Cependant, le mal s’étend bien au-delà ; le dolorisme, en tant que fantasme, s’écarte du réel au point de le nier. On ne dira donc pas seulement : l’Allemagne va mieux que la France parce qu’en France rien ne marche (on n’a pas fait les « réformes nécessaires », etc., avec des mots qu’on croirait volés au maréchal Pétain, et force considérations morales sur le besoin de faire pénitence économique) ; on ne dira pas seulement qu’il faut s’inspirer d’un pays aux finances « saines » comme l’Allemagne (ah, le retour des métaphores biologiques du XIXe siècle…), mais encore d’un pays aussi à la traîne que l’Angleterre. On ira jusqu’à prendre pour argent comptant les leçons que The Economist préfère adresser à la France plutôt qu’à son propre gouvernement, incapable de rien faire pour résoudre la crise que l’idéologie dont il s’inspire a causée – et sans doute le seul argent comptant dont ils disposent réside-t-il dans cet inépuisable réservoir de clichés sur la « compétitivité » et les « réformes de structure » (comme si le libéralisme avait jamais réfléchi sa propre structure !).

Il ne viendra à l’idée de personne de donner en exemple le chauvinisme. Il semble cependant, au moins sur le plan psychologique, qu’un patriotisme bien compris pourrait donner à la France un élan, tandis que la dépression, l’enfermement sur soi et la culture du renoncement et de la dépossession au profit des autres n’ont jamais fait autre chose qu’accroître le mal en l’inoculant dans la pensée qui devrait le combattre. Si l’exception française est un idéal régulateur nécessaire à l’épanouissement du pays – et chacun doit, pour vivre une vie heureuse, tendre vers l’idéal qu’il se fixe -, force est de constater que les belles heures de notre histoire, aussi bien la monarchie absolue ou le Premier Empire (deux systèmes répressifs, inégalitaires, intolérants, mais aussi deux périodes de bouillonnement politique, institutionnel et culturel) que la Révolution, correspondent aux moments où la France avait confiance en elle et ne cherchait pas à tricher en regardant ce qu’écrit le voisin, à l’instar de ces indécrottables cancres qui, dans leur fièvre de plagiat, en finissent par copier le nom de leur voisin et à oublier jusqu’au sentiment de leur identité.

Gauvain

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