Celui qui voulait être le plus libéral

Il fallait voir Laurent Wauquiez et Karine Berger se battre pour la première place du podium des cajoleurs d’entreprises, le spectacle en valait la peine. On est dans l’émission Mots Croisés du 10 décembre[i] et la mauvaise foi fuse de toutes parts. On se trouve confronté à la 56ème minute à un exercice de justification libérale qui a vraiment de quoi effrayer. Laurent Wauquiez accuse le parti socialiste d’avoir augmenté de 10 milliards d’euros les impôts sur les entreprises. Karine Berger, offusquée qu’on ait pu imaginer une telle chose, s’en défend à cor et à cri, avec toute la conviction du sous-fifre entré dans le rang. Les entreprises « n’ont plus de sous », « plus de marges » et grâce au pacte de compétitivité, l’impôt sur les sociétés sera donc « baissé de moitié ». Les socialistes n’auraient pas augmenté les impôts sur les entreprises, quelle idée ! Sachant que l’IS a déjà baissé de 20 points en 30 ans, notons que l’étape suivante ne peut plus être autre chose que sa suppression, au point d’exonération où on en est arrivé. Laurent Wauquiez a voulu faire croire que le parti socialiste saignait les entreprises, mais il a raté son coup, coincé dans une « distinction gauche-droite périmée » diraient les éditorialistes, quand ça les arrange.

Et pourtant, il faut déchiffrer ce dialogue. Car Laurent Wauquiez a pourtant raison, du moins dans un premier temps. Le budget de 2013[ii] intégrait bel et bien une hausse de dix milliards d’euros des recettes fiscales issues de la taxation des entreprises, mais uniquement par suppression de quelques exonérations fiscales, dont un aménagement de la niche Copé (un aménagement seulement, ne soyons pas soviétiques). Il faut dire qu’il y a matière puisque les exonérations fiscales en tout genre correspondent à plus de 100 milliards d’euros[iii]. On parle ici d’exonération, donc sur les taux existants, ce qui laisse imaginer, pour tout type de fiscalité, les sommes qui découleraient d’une augmentation des taux supérieurs d’imposition. Karine Berger joue donc sur les mots : il n’y a effectivement aucun impôt nouveau, mais une augmentation des recettes fiscales tout de même par suppression ou aménagements de niches fiscales à hauteur du chiffre avancé par Laurent Wauquiez, ce qui est par ailleurs une goutte d’eau.

Le donneur de leçons de l’UMP a de quoi jubiler : il a fait mentir en direct une socialiste désemparée. Pourquoi Karine Berger a-t-elle menti ? Tout simplement parce qu’il ne faut surtout pas laisser croire que l’on pourrait être de gauche, ou plutôt parce qu’il faut faire rentrer dans la tête des gens qu’être de gauche, c’est faire une politique de droite. Mais cela va plus loin. La contre-attaque de madame Berger est tout à fait pertinente. La diminution de moitié de l’IS à travers les 20 milliards d’exonérations contenues dans le pacte de compétitivité va effectivement constituer un gain de 10 milliards d’euros, si l’on prend en compte les mesures précédemment évoquées, chiffre qui semblait faire frémir monsieur Wauquiez quand il était une recette, mais qui devient négligeable quand il s’agit d’une exonération. On sait où est son cœur (et sa mauvaise foi). On en arrive donc à la situation absurde suivante : ils ont tous les deux raisons parce qu’ils mentent. Laurent Wauquiez a raison de rappeler le budget de 2013 , mais il fait l’impasse volontairement sur le pacte de compétitivité arrivé par la suite, et a donc tort sur la politique globale du gouvernement, qui est bien axée sur l’exonération des impôts sur les entreprises. Karine Berger ment sur les 10 milliards cités par Wauquiez, mais  a parfaitement raison de se déclarer membre de la société protectrice des grandes entreprises, du fait du pacte de compétitivité. La précision « grandes entreprises » est importante, puisque c’est essentiellement à elles que la mesure est destinée.

Voilà à quoi en sont réduits les deux partis dominants. La droite doit mentir pour pouvoir encore différencier la politique de son adversaire de la sienne, tant elles ont des objectifs similaires, et la gauche fait tout, au contraire, pour avoir l’air le plus de droite possible, tout en laissant penser qu’elle ne l’est pas tant que cela non plus. Triste spectacle et sacrée gymnastique. Il faut dire que c’est un coup dur pour la droite libérale de voir ses adversaires faire exactement la même chose qu’elle. Que faire ? La solution est toute trouvée et elle est la droitisation. Car le duel de celui qui sera le plus asservi au capital est bien entendu gagné par K.O dès que Laurent Wauquiez évoque subtilement les « parasites ». L’UMP ne peut plus vraiment jouer sur l’économie pour se différencier du parti socialiste et il lui faut donc jouer sur le terrain de la haine du pauvre et de la xénophobie pour offrir une version plus personnelle du néolibéralisme. Et l’on sait qu’il ne faut pas beaucoup le pousser pour que cela arrive, alors si en plus c’est le parti socialiste qui le tente, pourquoi se gênerait-il ?

Madame Brossolette (du Point, tout est dit), entre deux inepties, le dit d’ailleurs très bien : « Je pense que l’UMP a intérêt à tenir ses positions assez musclées ». Au moins c’est clair. C’est toutefois l’occasion pour elle, tout en appelant à la différenciation par la droitisation, de sombrer dans l’image d’Epinal de l’échiquier politique dans laquelle Laurent Wauquiez avait déjà essayé d’entraîner Karine Berger quelques instants plus tôt : François Hollande est, dit-elle, en train de prendre un virage vers le centre-gauche. « En train de prendre un virage vers le centre-gauche ». On en reste sans voix. Le propos devient par ailleurs aberrant, puisque si François Hollande amorçait simplement un virage vers le centre-gauche, l’UMP n’aurait certainement pas besoin de se droitiser. La droite essaie encore une fois de faire comme si la gauche de droite était de gauche. Il suffit d’être un peu attentif pour voir que ce jeu de dupes ne fonctionne pas. Et pourtant, il continue, comme si de rien n’était.

Ce subtil ensemble de reniements, de mauvaise foi et de contradictions est bien le symptôme du malaise qui existe dans les relations entre les deux factions politiques. Pourtant, il s’agit bel et bien d’une consécration idéologique pour l’UMP, qui se voit totalement légitimé, puisque le parti d’opposition applique la même politique que lui. L’UMP ne veut pourtant pas de cette consécration car sur le plan électoral, pour être élu, il faut quand même avoir l’air différent de son adversaire. Madame Brossolette n’en a d’ailleurs pas fini avec les raccourcis faciles. Voilà qu’elle ose dire, sans que personne ne la reprenne, que le programme du FN est plus à gauche que celui du PS. C’est un exemple de propagande pro-FN tout à fait typique. Il ne faut pas s’y tromper. Pour une femme de droite comme elle, dire qu’un programme est de gauche est une insulte, sauf que celle-ci sait parfaitement que l’image sociale du FN est l’un des appuis les plus importants de sa potentielle montée électorale, et la meilleure façon, comme nous l’avons déjà démontré, d’établir un pur chien de garde du capitalisme comme chef de file de la contestation. Elle peut impunément, en ayant l’air de le dénigrer, appuyer le FN avec force. Il n’y aura personne pour dire, non pas que le programme du PS est de gauche, ce qui serait absurde, mais que le programme du FN est typiquement d’extrême-droite, comme nous l’avons déjà montré, sans que le moindre élément social convaincant ne s’y trouve ni ne remplace ses tendances originelles vers la même haine des pauvres et la même xénophobie qui animent aussi désormais une part importante de l’UMP. Il est trop confortable de penser comme madame Brossolette. Et à cela Karine Berger ne pourrait pas répondre autrement qu’en disant : « Mais non, sur les questions économiques, ce sont des libéraux aussi, mais en pire puisqu’ils se focalisent sur la chasse aux fraudeurs et aux immigrés », ce qui serait parfaitement vrai, mais du plus mauvais effet. C’est donc le silence.

C’est dans ces moments-là que l’on se rend compte de ce qui cloche. On regarde de tous côtés, on scrute le plateau, on se dit qu’on a peut-être manqué quelque chose. On regarde aussi dans le public à tout hasard. Non, décidément, il n’y a pas de gauche sur ce plateau. Rien. Au mieux, un Noël Mamère critique d’un gouvernement auquel son parti participe et qui, malgré certaines remarques pertinentes, n’a jamais besoin d’être réfuté sur le fond, puisqu’il suffit de lui dire qu’il est dans le même bateau que le PS pour qu’il coule avec lui. C’est presque aussi pitoyable que lorsque Laurent Wauquiez explique que les politiques des 25 dernières années, durant lesquelles son parti a été au pouvoir la moitié du temps, étaient complètement nulles. Comme si le dire permettait d’effacer l’ardoise.

Ce plateau était au fond le reflet de l’échiquier politique tel que les médias veulent nous le montrer : exclusivement de droite, avec un discours homogène qui se pare de tous les atours d’un débat houleux, et une extrême-droite qui arrive à être bien présente dans la discussion même lorsqu’elle n’est pas là. Et la gauche est purement et simplement éjectée du tableau, alors même que l’on parle à l’origine d’une fermeture d’usine, question socio-économique où elle est justement la seule à défendre une position alternative, balayée en début d’émission, puisque le « langage de vérité » et le « bon sens » ne permettent pas décemment d’envisager une nationalisation.

Toute cette agitation factice est bien là pour cacher la dépolitisation du discours. La querelle est formelle. Tout n’est plus qu’une soumission au « réel ». On peut choisir de privilégier la « réalité » de madame Brossolette, « le langage de vérité » de monsieur Revaut d’Allones (expression elle-même utilisée par Bruno Le Maire dans l’émission précédente, et de nos jours dans toutes les bouches, comme si le néolibéralisme s’opposait au « langage de mensonge »), ou bien encore le « social-pragmatisme » évoqué par Karine Berger, ou encore le « mur du réel » de Françoise Fressoz [iv], le « parler vrai » d’un édito du monde[v], le « nécessaire » de Lakshmi Mittal[vi], autant de concepts forgés pour représenter la même idéologie et dont la liste semble infinie. Quoi de mieux pour cela que de n’inviter sur le plateau que des gens qui sont d’accord. Il n’y aura personne pour déjouer la mise en scène. Quand on voit le parti au pouvoir et l’opposition se battre pour savoir qui a exonéré le plus les entreprises, on a compris qu’on ne verrait pas de politique de toute l’émission. Le dévoilement du concept de « social-pragmatisme » est le clou du spectacle. Elle est la perfection rhétorique de ce camouflage grossier. L’expression permet de cacher libéral, qui dérange encore un peu pour un parti « de gauche », en le remplaçant par un mot qui est désormais devenu son synonyme : le néolibéralisme est la seule grille de lecture du réel, et conduit donc au pragmatisme.
Que le Monde ose avancer que la voie choisie par François Hollande, systématiquement empruntée par tous les pays européens depuis 30 ans avec le résultat de que l’on sait, est encore « inexplorée » [vii] en dit long sur le degré de mensonge éhonté qu’il faut désormais mobiliser pour faire croire à la nouveauté. Il faut pouvoir dire à la fois que les politiques menées jusqu’alors sont un échec, car ce réel-là est bien difficile à couvrir, et que continuer à faire exactement la même chose est la voie du salut. Et il ne faut surtout pas renouveler les élites politiques. On peut de nos jours clamer son échec et continuer à rester au sommet. On peut s’appeler Alain Minc et professer la profonde capacité de résilience et d’autorégulation de la finance à quelques mois de la crise de 2008 [viii] et être toujours un expert de référence. On peut, comme Laurent Wauquiez, participer à 10 ans d’une politique destructrice qui échoue sur tous les plans, avouer que sa politique a été misérable, mettre en évidence que son parti donne par ses querelles internes une image « pitoyable » de la politique, prôner un changement de cap tout en conservant un programme similaire au précédent, en pire, et continuer pourtant à être élu. On est très profondément éloigné de toute démocratie, avec un tel tableau. Il serait bon alors de tourner ses regards vers la pensée politique, en laissant de côté la sempiternelle pensée économique libérale, et lire Rousseau, qui décrit déjà très bien comment un système démocratique s’effondre sur lui-même, colonisé par un intérêt particulier, à travers la manipulation de l’opinion et à cause de la monopolisation de l’espace public par quelques groupes d’intérêts privés, rappelant par là-même qu’il n’y a de liberté que dans l’information, chose qui a à peu près disparu de notre démocratie :

Du contrat social, II, 3

« Il s’ensuit de ce qui précède que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique : mais il ne s’ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours : jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c’est alors seulement qu’il parait vouloir ce qui est mal.

Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun, l’autre regarde à l’intérêt privé, et n’est qu’une somme de volontés particulières : mais ôtez ce des mêmes volontés les plus et les moins qui s’entredétruisent, reste pour somme des différences la volonté générale.

Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les Citoyens n’avaient aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale, et la délibération serait toujours bonne. Mais quand il se fait des brigues, des associations partielles aux dépends de la grande, la volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres, et particulière par rapport à l’Etat ; on peut dire alors qu’il n’y a plus autant de votants que d’hommes, mais seulement autant que d’associations. Les différences deviennent moins nombreuses et donnent un résultat moins général. Enfin, quand une de ces associations est si grande qu’elle l’emporte sur toutes les autres, vous n’avez plus pour résultat une somme de petites différences, mais une différence unique ; alors il n’y a plus de volonté générale, et l’avis qui l’emporte n’est qu’un avis particulier.

Il importe donc pour avoir bien l’énoncé de la volonté générale qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’Etat et que chaque Citoyen n’opine que d’après lui. Telle fut l’unique et sublime institution du grand Lycurgue. Que s’il y a des sociétés partielles, il en faut multiplier le nombre et en prévenir l’inégalité, comme firent Solon, Numa, Servius. Ces précautions sont les seules bonnes pour que la volonté générale soit toujours éclairée, et que le peuple ne se trompe point ».

Il faut enfin compléter cela par ce passage, car c’est de l’inégalité entre les individus que naît l’inégalité de ces sociétés partielles, et le rapport de domination instaurant à terme un monopole d’intérêts privés :

Du contrat social, I,9

« Je terminerai ce chapitre et ce livre par une remarque qui doit servir de base à tout système social ; c’est qu’au lieu de détruire l’égalité naturelle, le pacte fondamental substitue, au contraire, une égalité morale et légitime à ce que la nature avait pu mettre d’inégalité physique entre les hommes, et que, pouvant être inégaux en force ou en génie, ils deviennent tous égaux par convention et de droit*.

*Sous les mauvais gouvernements cette égalité n’est qu’apparente et illusoire ; elle ne sert qu’à maintenir le pauvre dans sa misère et le riche dans son usurpation. Dans le fait, les loix sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien : d’où il suit que l’état social n’est avantageux aux hommes qu’autant qu’ils ont tous quelques chose et qu’aucun d’eux n’a rien de trop. »

A ceux qui crieront à l’utopie en ricanant, démontrant ainsi leur incapacité à aborder un texte philosophique, on rappellera la « main invisible » d’Adam Smith, la croyance dans l’objectivité de l’économie et dans son indépendance vis-à-vis du politique et l’exaltation de l’égoïsme comme moteur unique du progrès humain qui sont au fondement du « (social-)pragmatisme », du « parler vrai », du « langage de vérité » ou de la « nécessité » de leurs maîtres.

Gavroche.


[i] http://www.france2.fr/emissions/mots-croises

[ii] http://www.lesechos.fr/economie-politique/france/actu/0202295350052-budget-2013-les-mesures-concernant-les-entreprises-366984.php

[iii] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/114000528/0000.pdf Ce document de l’IGF porte déjà sur 104 milliards d’euros de niches fiscales, le total étant plus élevé.

[iv] http://fressoz.blog.lemonde.fr/2012/12/05/la-gauche-face-au-mur-du-reel/

[v]http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/11/14/parler-clair-et-vrai-jusqu-a-un-certain-point_1790276_3232.html

[vi] http://www.lefigaro.fr/social/2012/12/12/09010-20121212ARTFIG00824-mittal-la-nationalisation-quel-bond-en-arriere.php

[vii] http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/11/14/parler-clair-et-vrai-jusqu-a-un-certain-point_1790276_3232.html

[viii] http://www.dailymotion.com/video/xnw75n_alain-minc-le-menteur-professionnel-les-nouveaux-chiens-de-garde-realise-par-gilles-balbastre-yannic_news#.UM6363d2V8E

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