La logique de classe

Il est de bon ton, à l’heure actuelle, de renvoyer le marxisme à l’enfer du XIXe siècle. Naturellement, ceux qui s’adonnent à ce rappel historique si original et si puissant, avec tout le mépris de l’homme moderne pour ceux qui ont eu le mauvais goût de naître et d’avoir des idées avant lui, oublient de nous dire par la même occasion que le libéralisme date du XVIIIe siècle. Ils s’amusent du ton prophétique qu’utilise Marx à l’occasion (mais à aucun endroit du Capital), jamais du fantôme théologique que constitue la « main invisible », Providence veillant sur le marché. Jamais ils ne nous disent que le système de crédit repose sur un credo absurde (plus je suis égoïste, plus j’oeuvre pour le bien de tous), ou encore que l’obsession de la dette renvoie au vieux système de la culpabilité, qui pousse les uns à expier les fautes des autres. Surtout, ils ne disent jamais que Marx répond déjà au libéralisme, qu’il lui tend le miroir où ce dernier refuse de se regarder, de peur de n’être pas le plus beau. Or c’est parce que le libéralisme s’y refuse que le problème demeure, en bien des points, le même qu’au XIXe siècle.

Bien sûr, la société a connu d’importantes mutations, que le marxisme, non plus que le libéralisme, n’aurait pu deviner. L’essor des classes moyennes, si tant est que ce mot ait un sens, vient a priori compliquer l’opposition binaire. L’analyse en termes de sphères d’influence ou de rayonnement peut compléter avec profit les arides analyses socio-économiques en termes de classes. On ne mettra pas sur le même plan, au sein du monde patronal, les entreprises cotées au CAC 40 et les petites entreprises de dix employés. Les ouvriers eux-mêmes, suivant un processus que Marx avait commencé à décrire, peuvent se départager en plusieurs catégories selon leur niveau de qualification. Précisons tout de suite que, si les ouvriers représentent 2% de l’espace médiatique (ils jurent sans doute avec l’image qu’on veut donner d’une société « moderne »), ils totalisent près de 25% des actifs en France. Mais la question qui nous intéresse ici n’est pas de voir comment évoluent les catégories socioprofessionnelles ou comment se manifestent les nouveaux rapports de domination, c’est de déterminer si Marx a décrit des invariants, des structures toujours en vigueur, autrement dit si les évolutions de la société sont accidentelles ou si elles remettent vraiment en cause son organisation : avons-nous changé d’âge ?

Au fond, chacun peut répondre à cette question : il suffit d’ouvrir Le Capital, de lire les innombrables citations de patrons contemporains de Marx – à qui il donne la parole aussi volontiers qu’il la prend lui-même – et de les comparer aux prises de position publiques du patronat d’aujourd’hui1 pour saisir à quel point les rapports de force ont peu changé et s’expriment dans des discours similaires. Il n’y a même pas besoin d’aller chercher le cas, passé sous silence par presque tous les médias, de Sophie de Menthon, un temps candidate à la présidence du MEDEF en 2010, et qui s’est déclarée favorable au travail des enfants au motif que les multinationales « font beaucoup » pour eux dans les pays en voie de développement2. Rappelons tout de même que cette charmante personne figure au comité « Ethique » du MEDEF et préside elle-même un mouvement nommé « Entreprises de taille humaine, indépendantes et de croissance » (Ethic). Le discours de Laurence Parisot est parfois mot pour mot celui des grands industriels du XIXe siècle ; et quand elle affirme que The Economist (ce journal qui après avoir soutenu la guerre en Irak, voudrait l’allumer en France, sans doute parce qu’une bonne guerre relancerait l’économie) a un temps de retard dans sa défense du libéralisme pur et dur3, elle veut sans doute dire qu’elle a été en retard avant lui.

Qu’on se rassure, il n’y a pas d’heure pour être en retard ! Ainsi, pas plus tard que le 15 novembre 2012 (ou peut-être faudrait-il dire : en l’an 346 après la parution de La Richesse des nations, le bréviaire Raspail du libéralisme), au cours de « négociations » sur la sécurisation de l’emploi qui ont vu s’opposer le MEDEF et la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME), le chef de file de la CFDT notait : « J’ai l’habitude de lire dans vos journaux que les différentes composantes du patronat ne sont pas d’accord entre elles, mais j’ai eu pour la première fois de ma vie l’occasion de le vérifier en séance ». N’y voyons pas une position militante ; le journaliste du Figaro qui rapporte cette conversation dans son blog sulfureux sur « Les dessous du social » enfonce en effet le clou : « Un texte aussi fondamental signé par le Medef mais pas par la CGPME, ce serait du jamais vu ! »4 Bref, il reconnaît explicitement que la solidarité du patronat avec lui-même, au-delà des différences stratégiques selon la taille de l’entreprise (que Marx a toujours reconnues lui-même), est un fait indiscutable et indiscuté. Aussi conviendrait-il une fois pour toutes de renverser les stéréotypes qu’on ressasse dans ces médias où la voix de l’ouvrier n’est audible (et encore) qu’en période de grève, tandis que Mme Parisot croule sous les invitations des radios, des chaînes de télévision et des grands organes de presse. Quand le doigt montre la lune, les idiots regardent le doigt. Dénoncer les analyses marxistes comme appartenant à un autre temps, c’est s’interdire de voir que nous avons été incapables nous-mêmes de construire un autre temps, et que les mêmes réponses valent pour les mêmes questions.

Gauvain

1 Entre autres : « Les travailleurs ne devraient jamais se considérer comme indépendants de leurs supérieurs. Il est extraordinairement dangereux dans un Etat commercial comme le nôtre d’encourager la populace alors que les 7/8 sans doute de la population totale sont des gens qui n’y ont que peu ou pas du tout de propriété. Le traitement de ce mal ne sera pas achevé tant que nos pauvres de l’industrie ne se résigneront pas à travailler 6 jours pour la même somme que celle qu’ils gagnent actuellement en 4. » (cité dans Le Capital, troisième section, VIII, 4).

2 A comparer à : « De grandes difficultés surgiraient si l’on interdisait le travail des garçons de moins de 18 ans, la difficulté principale provenant de l’augmentation qu’entraînerait nécessairement le remplacement du travail des garçons par celui des hommes. Je ne peux pas dire à combien cela se monterait, mais cela ne serait vraisemblablement pas assez pour que le fabricant puisse augmenter le prix de l’acier et par conséquent la perte retomberait sur lui, étant donné que les hommes refuseraient de la prendre sur eux. » (cité ibid.)

4 http://blog.lefigaro.fr/social/2012/11/la-scene-inedite-se-passe.html

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Une réflexion au sujet de « La logique de classe »

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