Le Front National, ou le néolibéralisme camouflé

L’actualité est chargée de vent à droite et il ne faudrait pas que cette avalanche pyrotechnique de courants d’air ne cache le vide profond du programme politique de ses franges les plus droitières. L’on sait bien que pour la presse au sens critique limité qui informe la France cacher du vent avec des courants d’air est une méthode qui marche. Il faut pourtant aller au-delà. Après une incursion instructive dans le programme subtil et nuancé de la Droite Forte, il nous faut désormais examiner son corollaire direct : le programme du Front National. On pourrait objecter à raison que c’est rejouer deux fois la même partition, mais rien que pour établir cette évidence, la redite vaut le coup. Par ailleurs, le statut particulier du Front National dans les médias et dans l’opinion nécessite que l’on montre une bonne fois pour toute tout ce qu’il n’est pas et que l’on voudrait pourtant faire croire qu’il est. Tout espoir d’avoir en France une démocratie digne de ce nom semble être subordonné à la mise en évidence de l’entreprise de manipulation qui cherche à faire du Front National un parti contestataire du néolibéralisme. Il est vrai que le parti créé en 1972 avec entre autres, un ancien caporal de la division SS Charlemagne, un ou deux anciens SS, un ancien milicien, deux anciens membres de la LVF et divers terroristes de l’OAS, dont la plupart gardèrent des fonctions dans le parti durant de longues années, voire jusqu’à ce que la mort les sépare, avait ce petit quelque chose de subversif[i].

Et pourtant, quoi de plus profondément conservateur de l’ordre établi que l’extrême-droite contemporaine. Une conservation autoritaire, certes, mais une conservation tout de même. Allons à l’essentiel : le seul changement de direction sensible contenu dans le programme du Front National réside dans l’établissement d’une forme de protectionnisme et dans la sortie de l’euro. Et c’est tout. Tout le reste suit la plus orthodoxe ligne de la droite réactionnaire que l’on trouve tout aussi bien à l’UMP. Or la sortie de l’euro ainsi que le protectionnisme tels qu’ils sont décrits dans le programme du Front National sont totalement insuffisants pour sortir du modèle néolibéral, ou pour changer quoi que ce soit à l’ordre économique et social de la France, étant entendu que ces deux aspects (souveraineté monétaire et protectionnisme) ne sont que des outils dont la promotion n’a de sens que si elle est portée par un modèle socio-économique alternatif. Or de modèle socio-économique alternatif au FN il n’y a pas. Souverainisme et protectionnisme ne sont évoqués que pour eux-mêmes. Il ne s’agirait que de l’établissement sous forme nationale de la même logique économique financière et inégalitaire. Le protectionnisme et la maîtrise de la monnaie existent aux Etats-Unis et le néolibéralisme y survit très bien. C’est à ce propos que l’on a pu lire maintes inepties durant la campagne présidentielle en ce qui concerne l’ « infléchissement » du programme politique du Front National. On peut s’arrêter un moment sur cette véritable perle du Monde qui acquiesce bravement, au point qu’on peut se demander si on ne s’est pas trompé de journal[ii] (il faut combattre ce réflexe d’ailleurs, c’est vraisemblablement peine perdue). Le parti de Marine le Pen aurait à présent pour but de « protéger le peuple contre les excès de la mondialisation ». La distance critique du rédacteur est flagrante, qui ne se questionne pas une seconde sur un tel revirement du discours. Tout est normal. Mais c’est encore la suite qui nous mène droit au non-sens. Rappelant l’adulation de Jean-Marie Le Pen pour Ronald Reagan, le « journaliste » entend nous montrer que cette inspiration est désormais de l’histoire ancienne, puisque le Front National n’est plus, comme par magie, ultralibéral.

Sans même parler de l’étonnement qui pourrait au moins saisir le journaliste et nécessiter une enquête plus précise, on n’a plus qu’à le regarder s’enfoncer directement dans le cliché : « Marine Le Pen a poussé plus loin cette logique. Réhabilitation de l’Etat fort qui doit orienter l’économie, souveraineté monétaire et retour au franc, protectionnisme, remplacement du clivage droite gauche par celui des nationaux contre les mondialistes, constituent désormais la base de son programme. » On est en droit de s’interroger : qu’est ce qui dans cette énumération ne correspond pas profondément à la doctrine économique néolibérale américaine, parfaitement en accord avec les années Reagan ? Le discours « no tax » des Républicains américains ne doit pas faire oublier qu’ils militent tout de même pour un Etat fort, sans oser le dire, ne serait-ce que pour financer leur gigantesque armée et pour servir de vache à lait aux entreprises dès qu’elles en ont besoin, ce qui est l’essence même du néolibéralisme : l’Etat est l’aubaine du libéralisme contemporain, d’où le profond contresens d’une opposition Etat/néolibéralisme. La souveraineté monétaire est une constante américaine qui ne risque pas de changer, le protectionnisme est de même une constante de sa politique économique, parfaitement consolidée par les années Reagan, et enfin la priorité aux nationaux, que ce soit dans la consommation (le « Achetez américain » ne date pas d’hier) ou dans les politiques migratoires américaines, est aussi parfaitement contenue dans le reaganisme.

S’il y a donc rupture, c’est plutôt une rupture superficielle entre l’ultralibéralisme orthodoxe de l’Union Européenne, qui ouvre absolument toutes les vannes économiques pour se vautrer dans la concurrence libre et non faussée (et au passage être le dindon de la farce) et le néolibéralisme non moins ultra du Front National fondé toutefois sur une base nationale, mais il ne s’agit jamais que de deux vitrines politiques d’une même réalité socio-économique : celle du néolibéralisme financier, qui prospère aussi bien dans un cas que dans l’autre. Le Front National par ses idées protectionnistes et souverainistes vit par conséquent plus que jamais une parfaite adéquation avec le reaganisme, que l’on ne peut pas soupçonner d’être autre chose que du néolibéralisme ultra et national ; autrement dit, le Front National fait reposer un prétendu antilibéralisme, qui serait désormais détaché du modèle reaganien, sur des positions, non seulement profondément reaganiennes, mais dont on a en plus vu qu’elles faisaient très bon ménage avec le néolibéralisme contemporain, comme c’est le cas aux Etats-Unis où souveraineté monétaire, protectionnisme forcené et présence forte de l’Etat dans l’économie au service des entreprises sont les piliers de l’ordre économique néolibéral. Une fois ce véritable fantasme effacé, on nous répondra peut-être « Non mais, ce n’est pas tout, Marine Le Pen veut aussi plus de services publics, de réglementation de la finance et de taxation des riches. » Qu’est-ce à dire ? Marine Le Pen convertie au socialisme ? C’est bien entendu ce que ce parti, relayé par des médias trop bêtes pour lire entre les lignes, veut nous faire croire, tout en considérant qu’il a inventé le concept même de politique sociale, ce qui va de soi… Nous allons voir qu’il n’est pas à un mensonge grossier près. On dit toujours à la gauche qu’elle « parle comme le FN » quand elle critique le néolibéralisme financier, notamment lorsqu’il s’agit de l’Europe, alors que c’est tout l’inverse : le FN a commencé à faire croire qu’il avait des préoccupations sociales il y a à peu près deux minutes, et il faudrait encore qu’il ait droit à la priorité de l’idée. C’est le monde à l’envers. Quelles sont donc ces perles antilibérales concoctées depuis peu par le programme du Front National[iii] ? Du vent, tout simplement. La liste des courants d’air, qui nous rappelle un instant l’UMP, est longue, et nous allons la faire, tant qu’on y est.

Le jeune naïf frémissant à l’idée d’une plus grande justice sociale se lance alors avidement dans la bible socialiste qu’est le programme du Front National. L’œil aiguisé, il est tout de suite attiré par un chapitre appelé « Fiscalité ». Ca va être du lourd se dit-il ! C’est qu’elle y va pas de mains mortes en général la Le Pen ! C’est parti ! On dira le moins en affirmant que la désillusion est corsée. La timidité maladive du programme fiscal serait presque attendrissante si elle n’était pas le corollaire essentiel d’une perpétuation de structures de domination si dommageables à la société. A peine a-t-on commencé la lecture que la référence économique pour la fiscalité des entreprises est déjà l’Allemagne. Quel dommage ! C’est étonnant pour un programme soit-disant critique du néolibéralisme, parce que son modèle semble être justement le meilleur représentant de l’orthodoxie néolibérale en Europe. Etrange ! Une fois passés les interminables paragraphes parlant d’optimisation, de simplification, de progressivité, de justice et surtout d’entreprises, on arrive enfin aux « positions ». On apprend alors que la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu sera montée à 46% : 1% de plus que dans le programme du PS et 2% de moins que sous Raffarin. Les partageux ! Les pourfendeurs de l’UMPS ne font pas bien fort dans cette catégorie. On apprend au détour d’une phrase que la fiscalité des dividendes sera revue, sans le moindre détail, et qu’une TVA majorée sur les produits de luxe pourrait être instaurée, sans la moindre estimation. Mais on est rassuré d’apprendre que « les produits de première nécessité doivent continuer à bénéficier du taux réduit de TVA à 5,5 %. » : un élan de philanthropie ! On ne sait pas très bien à quoi sert cette remarque, si ce n’est peut-être à se donner le mérite d’une situation déjà existante en en faisant le simple constat. Peu importe, il y en aura bien quelques-uns pour tomber dans le panneau. Le meilleur arrive avec l’impôt sur les sociétés pour lequel « Il est envisagée [sic] la création d’un taux unique d’IS de 34% maximum », pour en favoriser la progressivité (mais bien sûr que oui !), mais attention, pas n’importe quel taux unique, puisqu’il s’agira d’un taux unique décliné en trois taux différents : un sacré concept, qui ne risque pas d’être très progressif. Non seulement le taux supérieur reste le même que celui d’aujourd’hui, mais un taux réduit à 15% existe déjà. Le reste est emballé par quelques aménagements à la marge d’exonérations fiscales pour les grandes entreprises qui se trouvent diminuées et par des taux de douanes, non chiffrés et non développés, qui en restent à l’état d’imprécations. Il faut pourtant garder ces taxes douanières à l’esprit car nous verrons à quel point les trois lignes floues qui en parlent jouent un rôle majeur dans l’ensemble du programme. Seule la suppression de la niche Copé peut finalement réellement avoir l’air d’une mesure fiscale, mais il n’est pas nécessaire de voter pour le Front National pour que cela arrive. Alors que, comme nous l’avons déjà montré dans un article précédent[iv], le taux supérieur de l’impôt sur le revenu et le taux de l’impôt sur les sociétés ont baissé de plus de 20 points en trente ans, causant un manque à gagner gigantesque pour les finances de l’Etat, que les montants des dividendes se sont accrus spectaculairement dans la décennie précédente et que les inégalités fiscales sont plus fortes que jamais, le programme iconoclaste et antinéolibéral du Front National propose donc pour les trois impôts principaux de l’Etat que l’impôt sur le revenu reste à peu près le même, que la TVA reste telle qu’elle et que l’IS ne change pas. Quant au fait de faire les poches des riches et de faire s’écrouler les inégalités et le néolibéralisme, ce sera pour une autre fois.

Si la section « Fiscalité » n’a pas suffi à vous dégoûter (et l’on ne parle que d’économie…), la section PME devrait achever le travail. On est frappé par le vide des propositions. La moitié du chapitre est consacrée à la sempiternelle maîtrise de la monnaie et au protectionnisme, sans que l’on ne comprenne très bien l’impact concret qui est recherché, après quoi l’on a droit en vrac à la simplification administrative, à un loi Achetons français (sans précisions bien sûr) sur le modèle du Buy American (jetez Reagan par la fenêtre et il revient par la porte de derrière), un audit de Pôle Emploi (mais pour quoi faire ?), l’obligation renforcée pour les chômeurs d’accepter n’importe quoi, une mesure littéralement discriminatoire et anticonstitutionnelle de favorisation des « nationaux » à l’embauche, comme au bon vieux temps, et enfin la cerise sur le gâteau, la refonte du syndicalisme avec une révision du système d’élection des représentants pour qu’ils soient « plus à même d’entrer dans des logiques de concertation constructives et moins tentés de recourir à un rapport de forces (grève, manifestation) », comprendre musellement des syndicats et limitation du droit de grève. Un projet social, à n’en pas douter. Le néolibéralisme ne doit pas en croire ses yeux face à tant de subversion contre ses principes fondateurs : la répression sur les chômeurs, la xénophobie, la limitation des moyens de revendication sociale. Pauvres grands patrons et actionnaires, ils vont avoir la vie dure si Marine le Pen gagne un jour…

Ce profond conservatisme économique qui, dans l’économie parfaitement convertie au néolibéralisme qui est la nôtre, relève tout simplement de la promotion dudit néolibéralisme, doit pourtant être caché, car la chimère antilibérale est un argument de campagne. Le mirage protectionniste et souverainiste, outil dont nous avons montré que sa force de contestation est égale à zéro s’il n’est suivi d’aucun projet économique alternatif, ce qui est le cas ici, ne suffit pas. Rassurez-vous, le Front National a préparé tout un arsenal de perles, essentiellement tourné vers un second mirage : un soi-disant programme social. Pour ce second mirage (dont on a déjà eu un aperçu avec le chapitre PME), il faut ouvrir grand ses yeux et admirer. La politique du logement arrive surtout à mettre en avant la priorité nationale et des sanctions plus fortes sur les locataires de logement social ne payant pas leur loyer : encore des mesures pour les pauvres. On ne trouve bien entendu aucune volonté de construction de logement (étudiant, peut-être, si on cherche bien), et encore moins social, ni de financement pour le logement social. Comment Marine Le Pen le pourrait-elle de toute façon, puisqu’elle a décidé de laisser le capital intact par une fiscalité totalement conservatrice. Le programme pour la santé, en dehors de l’intensification du maillage territorial dont on se demande comment il sera financé lui aussi, s’articule autour de deux notions : la priorité nationale et la lutte contre les fraudeurs, encore, en partageant la barbarie avec la Droite Forte par la suppression complète de l’AME pour les étrangers. Il n’est pas nécessaire de s’étendre plus longtemps, car le merveilleux programme social de Marine Le Pen réside bel et bien dans cette systématicité : quel que soit le thème, la chasse aux fraudeurs (pauvres) et la priorité nationale sont les deux piliers de l’action politique. La criminalisation des pauvres, vrais responsables de la crise, évite toute velléité d’attaque contre le capital. Pour ce qui est de l’antilibéralisme donc, on cherche encore. On apprend ailleurs que le financement des retraites se fera, sans plus de précisions, grâce aux droits de douane sociaux. Et c’est à ce moment-là que l’on a la révélation (évidente, mais il semblerait, à la lecture des journaux, que ce ne soit pas évident pour tout le monde). Tout s’explique. Les quantités de mesures incantatoires destinées à faire croire au programme social du Front National, parmi lesquelles le retour rapide à la retraite à 60 ans, la construction de logements étudiants, la revalorisation du minimum vieillesse, la retraite anticipée pour les femmes ayant eu plus de 3 enfants, de multiples mesures pour les handicapés, la revalorisation de l’enseignement technique, la consolidation de l’école primaire et maternelle (plus c’est flou, mieux c’est !), sans compter d’autres mesures coûteuses comme le quasi doublement des magistrats, la création de 40000 places dans les prisons ou le rétablissement des effectifs de la police de 2005, ne sont tout simplement pas financées. Il est alors facile pour le Front National de dire tout et n’importe quoi. Un tel degré d’incohérence dans le programme ne peut nous mener qu’à une seule conclusion : ce que le programme contient de mesures sociales est purement et simplement une vitrine dont l’application effective n’est clairement pas envisagée. Et plutôt que d’asséner cette évidence, les médias ont préféré durant toute la campagne entrer dans le jeu de la « dédiabolisation » du Front National et de la présentation de Marine Le Pen comme candidate populaire, contestataire, voire sociale.

Cette incohérence budgétaire intrinsèque n’est pas le seul argument pour dire que ce versant social, qui plus est inventé il y a très peu de temps, est parfaitement illusoire. En effet, quand il s’agit d’une augmentation des recettes, il peut arriver que soit « envisagée » une taxation plus grande du capital, sans la moindre précision, ce qui est dans la lignée de l’encéphalogramme plat du programme fiscal, mais rien de plus, si ce n’est quelques aménagements répressifs, qui ne vous font certainement pas un budget. Il existe pourtant trois solutions rhétoriques miracles pour cacher cet exercice abouti de démagogie. La première consiste à tout financer par des droits de douane qui ne sont bien entendu jamais chiffrés. C’est le cas d’une grande partie des mesures sur les retraites. Pour ce qui est des salaires, on a droit à la même chose : un allègement de cotisation sociale salariale financé par… les droits de douane. Deux mesures majeures du programme financées par un flou fiscal des plus complets. Pour le reste, il y a la solution rhétorique numéro 2, la plus efficace, qui est la modalisation du propos. On apprend en effet que toutes ces jolies mesures se feront « le plus vite possible » (pour les retraites), « quand les finances le permettront (revenu parental, pas vraiment joli celui-là). On est parfois confronté à une manipulation des plus vicieuses qui consiste notamment à placer la modalisation à un autre endroit du programme, moins susceptible d’être lu, pour éviter de se faire prendre. Par exemple, la continuité territoriale « scrupuleuse » de tous les services publics (rien que ça) qui est une promesse centrale du chapitre « Services publics », que tout le monde lira, se transforme en objectif qui se réalisera « dans la mesure où la situation budgétaire le permettra. »  dans le chapitre « Aménagement du territoire », que personne ne lira. La troisième arme rhétorique réside dans la protestation énergique contre un phénomène déjà accompli, dont on promet tout de même l’interruption. C’est le cas pour la privatisation du service public, déjà largement achevée dans de nombreux cas, qui s’arrêtera. Une action forte à n’en pas douter. De même la RGPP sera interrompue, les effectifs de la police augmenteront, on créera des collèges ruraux, on s’assurera de la continuité territoriale de tous les services publics, de la valorisation des secteurs déjà évoqués de l’éducation, on doublera le nombre de magistrats, on recréera des douanes, et ainsi de suite, tout en restant à effectif constant de fonctionnaires. Une sacrée performance…

Si l’on fait alors la liste des malhonnêtetés en tous genres qui ponctuent le programme, on peut continuer longtemps. La laïcité, principe central de la République sera défendu et pour cela la loi de 1905 « ne devra pas être modifiée » alors que c’est elle qui contient la survivance du Concordat en Alsace-Moselle. La  criminalité sera combattue exclusivement en arrêtant les « voyous » et « petits dealers », pendant que la grande criminalité et ses milliards dormiront sur leurs deux oreilles. On apprend dans le « chiffrage du programme » que la répression de la fraude fiscale rapportera 30 milliards d’euros (ce qui serait possible en théorie) alors qu’aucune mesure n’est prévue (comme par hasard) sur cette question. On apprend aussi que la liberté des médias est mise à mal par le fait qu’ils sont possédés par des sociétés étroitement liées à l’Etat, alors que c’est tout le contraire. Le chiffrage fantaisiste n’est d’ailleurs pas absent de l’arsenal bien complet du Front National, notamment à travers cette véritable perle : « Le rapport Bichot avait chiffré en 2009 le coût de l’insécurité à 115 milliards d’euros par an, la presse s’en était largement fait l’écho. Je compte grâce aux réformes volontaristes que je mettrai en œuvre pour la sécurité des Français économiser sur ce coût 6,4 milliards d’euros en 5 ans. ». Madame Le Pen arrive à prévoir que ses réformes sur la sécurité arriveront à faire économiser 6,4 milliards d’euros, à la virgule près. C’est de l’ordre de la divination. La basse flatterie est aussi un moyen comme un autre d’arriver à ses fins puisqu’on apprend, dans une profonde démonstration d’inculture, que le cinéma français est « le seul vrai concurrent du cinéma américain », ce qui se passe clairement de commentaires. Le bilan des âneries proférées est plus que lourd et la liste des propositions crédibles se réduit comme une peau de chagrin : Madame Le Pen voulant absolument conserver la logique néolibérale et les revenus du capital, il est dès lors bien difficile d’être crédible et le discours pseudo-social se transforme inévitablement en démagogie pure et simple, démagogie qui n’est pas un discours qui ne défend pas le peuple, mais un discours qui fait croire qu’il défend le peuple, nuance non négligeable, car c’est surtout l’accumulation de mensonges, d’arguments rhétoriques et de manipulation qui caractérise ce second mirage qu’est le prétendu programme social.

La malhonnêteté suprême et clé de voûte du programme reste toutefois le discours sur l’immigration. On reste bien sûr abasourdi par le programme sur cette question : suppression dans le droit de la possibilité de régularisation, expulsion systématique, division par 20 du nombre d’entrée en France, fin du regroupement familial, fin du droit du sol, fin de la liberté de circulation en Europe. C’est l’avalanche réactionnaire et autoritaire la plus complète. Au-delà du caractère autoritaire et xénophobe des mesures, qui sont question de principes (immondes), il y a en plus une incohérence économique complète. Cette lutte contre l’immigration est censée rapporter 40 milliards d’euros à l’Etat. On nage ici dans la spéculation la plus éloignée qui soit de la réalité. La solution répressive qui consiste à empêcher quasiment toute entrée sur le territoire méconnaît toute réalité. A moins de militariser en continu l’ensemble de nos frontières, ce qui aurait de toute façon un coût de fonctionnement très supérieur au prétendu gain obtenu, ni Madame Le Pen ni personne n’empêchera les immigrés sans-papiers de rentrer sur le territoire français. Dès lors, sa politique de reconduite systématique à la frontière et de suppression totale de la régularisation, si l’on s’en tient à la logique budgétaire, coûtera doublement cher, parce que les travailleurs sans-papiers ne cotiseront pas et parce que les mesures répressives de reconduite à la frontière coûtent des sommes considérables. Cette agitation de l’immigration et des petits fraudeurs      (questions liées par une démonstration finale de malhonnêteté) est le recours budgétaire ultime sur lequel le programme du Front National se fonde et il est le troisième et dernier mirage qui boucle la boucle de la conservation sur le mode autoritaire et national du néolibéralisme.

Le tableau est bien accablant. Avec un tel palmarès, on voit que la Droite Forte a une belle concurrence à droite, et pourtant, la comparaison globale des deux programmes ne rend pas évidente la tâche de déterminer lequel est le plus à droite. Sur la question de la lutte contre les pauvres « parasites » et de la violence autoritaire contre les étrangers, la performance du Front National sur la question le laisse champion toute catégorie (il faut dire qu’il a de l’expérience dans le domaine), car nous avons bien vu que pas un seul pan de son programme ne manquait d’en faire un enjeu central à travers des mesures répressives de grande envergure. Pourtant, pour ce qui est des syndicats et du droit de grève par exemple, la Droite Forte[v] va encore plus loin que la destruction déjà bien avancée du syndicalisme français contenu dans le programme du Front National, puisque la motion de Peltier préconise en plus la fin de tout financement public et l’interdiction du droit de grève des enseignants, ce qui est franchement indépassable. De plus, sur la question du cadre néolibéral, Marine Le Pen, que l’on se plaît à dépeindre comme une force politique dynamique et revendicatrice ne fait finalement que s’étaler dans une pieuse et soumise obéissance au capital, comme nous l’avons désormais bien montré : hormis sur les étrangers et les fraudeurs, à l’encontre desquels pleuvent les mesures autoritaires, le programme du Front National se caractérise avant tout par un vide béant. Les innombrables détours rhétoriques que nous avons analysés ne laissent rien du programme. La conservation de l’ordre établi y atteint à bien des égards un véritable record d’immobilisme, hormis sur l’aspect souverainiste et monétaire, dont on a vu qu’il était finalement secondaire par rapport à la logique néolibérale, qui y survit très bien. La fiscalité inégalitaire, la priorité du capital, et toutes les merveilles du néolibéralisme sont donc parfaitement conservées (y a-t-on même entendu parler de dividendes ?). Avec Marine Le Pen, vous arrêtez la loi du plus fort à l’échelle européenne pour récolter la loi du plus fort à l’échelle nationale, et vous êtes bien avancé… Toutefois, c’est justement là où la Droite Forte ajoute la semaine des 40 heures, ou encore la retraite à 65 ans et la suppression du logement social, entre autres mesures ultralibérales ahurissantes. Sur ce second plan, il faut reconnaître que la Droite Forte, en toute logique finalement, s’en sort haut la main. Là où le Front National fait du néolibéralisme conservateur, la Droite Forte fait du néolibéralisme jusqu’auboutiste. Si l’on voulait être taquin, on pourrait dire, non sans raison, que le programme du fossoyeur de l’UMPS est un mélange de l’orthodoxie libérale du programme mou et soumis à la finance du parti socialiste et de la xénophobie et de la haine du pauvre la plus violente de l’UMP, avec la petite originalité nationale, qui ne change strictement rien à l’affaire. Finalement, le Front National, soi-disant alternative, propose un programme politique qui est justement la fusion de ce qu’il y a de pire dans les deux partis dominants, en en supprimant bien entendu tout ce que l’on pourrait y trouver de positif (on m’annonce dans l’oreillette que l’on cherche encore le point positif de l’UMP, patience !). Avec un programme qui allie immobilisme économique et autoritarisme politique violent lorsqu’il s’agit de xénophobie, de répression des pauvres ou de nationalisme béat, bonjour la contestation de l’ordre établi…

Après un examen détaillé du programme, il ne reste donc concrètement rien de l’antilibéralisme présumé du Front National, si ce n’est dans un sens très primaire par son autoritarisme frappant, ce qui n’est guère à son avantage. Il y a juste ce qu’il faut pour préserver le capital de tous maux et pour anéantir les syndicats. Le capital sort indemne de ce programme, de même que les hauts revenus. Les pauvres ne sont évoqués que comme des fraudeurs, surtout lorsqu’ils sont immigrés, et les revendications sociales y sont méprisées. Les seules imprécations sur le service public, jamais développées, sont systématiquement financées par des droits de douane qui font office ici de potion magique rhétorique ou par d’autres manipulations oratoires dont le but est de faire croire au peuple que Marine Le Pen pense à lui. L’analyse globale du programme montre donc bien que l’ensemble est d’un reaganisme assumé, de bout en bout, et il suffit de regarder l’état actuel des Etats-Unis pour voir à quel point c’est une politique qui favorise le peuple… Un tel degré de manipulation intellectuelle passe encore venant du parti lui-même, lui qui n’a jamais reculé devant l’opportunisme et la malhonnêteté, et qui veut gagner des voix, comme le reste de l’oligarchie, mais le fait que la presse relaie cette idée erronée de l’image contestataire du néolibéralisme du Front National de façon systématique, alors qu’un simple examen du programme montre à quel point elle est fausse de bout en bout, relève de la manipulation médiatique de grande envergure.

Il faut les comprendre pourtant. Quand on est social-libéral ou libéral de l’UMP (ce que sont vraisemblablement l’immense majorité des journalistes), quoi de plus confortable que de reléguer la contestation dans une forme d’expression politique qui laisse à peu près intact le modèle que l’on défend ? Bien entendu, à force, le duo oligarchique pourrait se faire rattraper, tant l’échec de son modèle économique est flagrant, mais l’essentiel sera sauvé puisque ce n’est pas avec le programme du Front National que le sacro-saint néolibéralisme mourra. On ne pourra pas en dire autant des droits de l’homme, de la démocratie et de l’idée européenne, qui valait mieux que ce qu’on a fait d’elle ces cinquante dernières années. La montée du néolibéralisme autoritaire de la droite nationaliste est le résultat de l’échec aveugle du néolibéralisme européen de la droite et des sociaux-libéraux. La montée du Front National est leur responsabilité première et consiste encore aujourd’hui en un parfait attrape-nigauds pour les « déçus » de leurs politiques (il faut commencer à en tenir pour en attendre encore quelque chose) qu’ils entretiennent avec délice. Ce n’est que par la peur que suscite encore chez la majorité des gens le grand pas de plus dans l’horreur que constitue le FN et par le déguisement contestataire qui lui est donné que l’oligarchie du néolibéralisme européen orthodoxe survit encore. Mais pour combien de temps encore ?

Gavroche.
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