Le progrès et le régrès

Au commencement était le code de la route ; puis le libéralisme est venu et a dit : « si nous supprimions les feux tricolores, les priorités et tous ces règlements gênants qui entravent la liberté de circulation, nous conduirions plus vite, sans souci des autres, et nous irions tellement loin que nous finirions par toucher l’horizon ». A quoi de pauvres âmes demandèrent : « oui, mais ceux qui tomberont dans le fossé ou seront écrasés par les chauffards ? ». Et le libéralisme, qui a réponse à tout, de déclarer qu’à l’origine, les chances étaient égales, et qu’il fallait bien que certains meurent sur la route pour que d’autres puissent tracer la leur 1.

Bien que nous soyons dans un monde « postmoderne » qui ne croit plus, globalement, que nous suivions un sens de l’histoire programmé à l’avance et que le lendemain gravira un degré de plus que la veille sur l’escalier du progrès, une idéologie résiste encore et toujours à la désillusion, le libéralisme. On entend souvent dire que le communisme est une idée du XIXe siècle, beaucoup moins souvent que le libéralisme est une idée du XVIIIe (à laquelle ne faisait que répondre le communisme), et que le mythe du progrès qu’il traîne depuis si longtemps a fait long feu. Les sectateurs du libéralisme se prétendent toujours les plus « modernes » ; ils lancent le mot dans l’espoir qu’on pensera : les ringards, ce sont les autres ; les modernes, ce sont eux. Mais outre que les libéraux sont des modernes désespérément classiques, ce sont surtout des modernes par rapport aux postmodernes, c’est-à-dire des « ringards » qui s’ignorent.

Ainsi, la théorie de la main invisible qui mènerait les intérêts particuliers au service de l’intérêt général répond à une vision si naïve du progrès qu’elle est déjà réactionnaire par rapport au progrès, et qu’il faudrait plutôt parler de croyance à la Providence. Croyance et crédit ont partie liée, et la crise des subprimes est, en ce sens, une nouvelle crise de foi. Alain Minc, expert entre les experts, s’émerveillait ainsi, deux mois avant le début de la crise, de ce système qui se régulait par miracle. Quant aux considérations morales sur la dette qui devrait empêcher les gens de jouir (mais pas de consommer, espère-t-on naïvement), on y verra au mieux un avatar de la croyance au péché et à la culpabilité ancrée dans le cœur de l’homme, au pire de peu flatteuses ressemblances avec les discours du Second Empire ou du maréchal Pétain sur la nécessité de faire pénitence, étant entendu que les pénitents « modernes » paient toujours pour les peines des autres.

Le mythe du progrès (associé à l’idée, ressassée jusqu’à la nausée, de modernité) a ceci de fort commode qu’il permet de dissimuler la régression qu’il prépare et de taxer de regret sans fondement la pénible sensation que laisse ce qu’il faudrait plutôt nommer « régrès »2. Le libéralisme entend ainsi être à la fois la plus vieille idéologie et la plus moderne, la seule qui vaille et la seule qui fasse le bonheur universel. Conservatrice, l’idéologie libérale l’est dans le sens où elle voudrait qu’on la conserve elle-même jusqu’au bout de l’histoire ; moderniste, elle l’est aussi, car elle voudrait détruire ce qui reste sur son passage pour suivre le mirage d’une société où ses dogmes prendraient la place de la loi.

Bien que le mirage soit par nature difficile à voir de près, on peut se faire une idée de cette société idéale où nous mène la téléologie du libéralisme à travers les comparaisons qu’elle prend, notamment la Chine, ce pays où les gens ne rechignent pas à donner leur vie au travail (d’après les libéraux) pour un salaire de misère (d’après la réalité). Un salaire qui augmente cependant trop vite à leur goût (« la Chine est confrontée à une hausse rapide de ses coûts salariaux qui menace sa compétitivité », déclare sans ambages Le Parisien3) et, à mesure qu’il augmente, nous éloigne du paradis promis, celui où les hommes n’auraient plus à ne plus travailler.

Gauvain

1 Louis Rougier, Les Mystiques économiques, Librairie de Médicis, 1938 : « L’État véritablement libéral est celui où les automobilistes sont libres d’aller où bon leur semble, mais en respectant le code de la route ».

2 J’emprunte l’expression à Quentin Meillassoux dans une conférence prononcée le 6 mars 2009, « Conscience historique, conscience de crise : l’ère du régrès ».

3 Le Parisien, 29 juillet 2012.

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